Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Mon esprit voyage sur une partition dessinée par des orchidées. Les bourgeons en attendant qu’ils se déploient craignent les regards froids de l’air. Les fleurs comme des mains recomposent la lumière, les océans, les ondes de poussières. Elle défient la réalité d’apparaître comme un rêve. Des veinules pourpres alimentent les surfaces jaunes et blanches. Des grains de beautés se déposent comme des vagues sur les plages formées par des pétales purs aux contours somptueusement précis.
La partition finalement se présente comme une nébuleuse sauvage que personne n’apprivoise et dont le cœur est une géante qui se meurt en explosant de joie.
Je me demande pourquoi on se refuse à écouter ce qui se joue là.
Parmi la foule, dans les rues je ne suis plus une parole pas même une virgule ou le point affirmatif qui ferme une phrase. Je suis une inconnue. L’être qui ne se prononce pas.
Tous doivent bien avoir une raison. Moi, je n’en ai pas.
Je n’ai pas de temps à perdre, je n’ai pas d’argent à dépenser.
Mon unique foyer est l’histoire informe d’une corde à danser qui stimule le rythme. Musique de nuit qui titille le brouhaha de la ville.
Une goutte de cristal tombe et fait naître la pluie.
Quand il pleut, le ciel danse, la mer montre ses grains de beauté à celui qui est seul à ne savoir que faire de ses rêves, si ce n’est de les oublier.
J’entends les feuilles pétiller dans l’immensité bleue et ouverte de l’après-midi malgré le lourd silence imposé à tous par la sieste. Je traverse avec l’habilité d’un chat la vaste et sombre forêt de ronflements et me retrouve libre, pieds nus sur le chemin jonché de joncs et de roseaux, plein de fraîcheur qui me guide jusqu’à la mer. Elle est seule et tranquille et ne semble jamais s’ennuyer, la mer. Elle me chatouille les pieds et puis me mange jusqu’à la taille en me disant : « allons plonge ! Donne-moi tes mains, ton front, tes épaules ! ».
Je plonge et je deviens un mammifère marin oscillant entre le chien de mer et le dauphin, entre le loup et le félin. Je joue à rejoindre les fonds veloutés, je nage sous l’œil tendre et curieux d’un poisson ou deux. Les ondes fraîches et tièdement délicieuses me font prendre conscience de mon corps, je me sens libre. J’acquiers la force et l’assurance de nager loin. Là où l’eau devient bleu foncé. Je me dis que les cheveux des sirènes ne peuvent être que de ce bleu soyeux sombre et insaisissable.
Petit à petit, j’entends au loin la plage se peupler de cris, s’enduire de crème solaire, la voilà envahie. Je n’ai aucune envie de rencontrer ces humains, ni de me faire gronder alors je gagne les rochers. Les remous ont peint à la manière des sauvages, des jardins minuscules où le ciel est une vague. Fleurs aux formes étranges, prés veloutés, vallées moussues. Je suis persuadé que c’est ici que les vagues songent le plus et qu’elles sont amoureuses des rochers.
Je grimpe sur le dos de l’un d’entre-eux, celui qui me semble être le plus doux . Mais les rochers me mordent la plante des pieds. Le sel sèche sur ma peau, mes cheveux courts sont rêches.
Finalement après bien des détours, je retrouve la maison. Elle est vide comme un navire abandonné, parcourue par les courants d’air légers et l’obscurité. Les persiennes sont fermées. Je m’assieds à la table en me demandant ce que je pourrais manger mais une main se pose sur ma tête. « Ah, c’est là que tu es ! Je croyais que tu avais oublié notre promenade ».
La promenade consiste à ne pas toujours aller très loin, parfois le bout du jardin, la place du village car bien souvent la beauté nous retient, elle nous cloue sur place. Elle est là mystérieuse et proche. Palpable et évidente. L’onde d’une colline, la corolle d’une fleur, le chant d’un insecte, un débordement de senteurs. Je ne lui trouve que seulement des « oh ! » que souligne tendrement, en souriant silencieusement la main si douce de papa.
Lorsque les émotions m’envahissent, j’entre dans un monde où le ciel est plusieurs, où la terre ne dessine plus une ligne à l’horizon mais déploie une chevelure qui se noue et se dénoue continuellement.
Mon existence alors ne se balance plus entre le oui ou le non mais s’entraîne à faire face à une infinité d’espaces où les possibles sont la raison. Un cordon ombilical me lie aux étoiles et je marche comme une onde sur des tapis volants. Le temps semble s’être fait sable et plus rien n’a de sens.
Dans ces moments, il m’est difficile de reconnaître l’autre et les limites qu’il impose à sa réalité bicéphale. D’entendre son langage, de comprendre les doubles sens. Et je sens combien c’est difficile pour certains d’admettre que le monde qui me submerge n’a pas que trois dimensions mais que sa réalité en possède plus que nous ne pouvons l’imaginer.
Ce ne sont pas des états qui me font perdre la conscience mais qui au contraire me confrontent à une réalité qu’on ne peut que rêver. Que se résoudre à la nier, c’est comme se crever les yeux, s’amputer de facultés qui nous sont nécessaires pour progresser.
Mes mots, mes tentatives d’encercler la poésie comme si j’avais à la dessiner comme une galaxie ne représentent rien. Rien qu’une particule d’un néant en train de se perdre en voyageant dans ce que j’en ressens.
brussels, belgium. waffles, chocolate, beer and much more!
L’eau du canal tremble, j’entends les milliers de petites vagues miauler quand elles font leur entrée dans le ciel gris et velouté. Les péniches et les grues, les immeubles en construction et ceux que l’on détruit, la cimenterie et le cimetière pour la ferraille bien évidemment ne les entendent pas.
Le bus 88 passe sur le pont où l’on ne s’arrête pas, emprunte la route où quelques vieux arbres malades attendent qu’on les abatte. Soudain, comme une apparition, elle s’assied à côté de moi.
Son visage lisse et sa chevelure noire cachée par un foulard, elle me regarde, elle me parle, il lui semble que je sois malade mais ce sont ses yeux qui brillent comme quand on a de la fièvre.
Elle croit que je suis triste et pauvre mais c’est de sa pupille que glissent en silence des larmes. Elle dit un peu fort que je suis belle et que j’ai tort d’avoir peur de moi et d’elle.
Elle me murmure qu’elle vient de voir son bébé et ses sept autres enfants et qu’elle n’a plus le droit de les prendre dans les bras. Trois enfants sont nés morts de son ventre qu’elle cache sous une cape ample. Elle ne sait pas écrire, elle ne sait pas lire, on dit d’elle qu’elle est folle, méchante, dangereuse. Peut-être, me dis-je, mais sans doute pas autant que l’homme qui l’a frappée et emprisonnée pendant près de 17 ans.
Le bus 88 passe devant les vitrines chics de magasins fleuris, devant le Grand Théâtre Flamand et par des rues où attendent des putes. Le bus 88 s’arrête dans la citée-modèle pleine d’appartements qui se ressemblent. Il me dépose juste en face de ces bâtiments dessinés par Horta et quand il a atteint le terminus, le bus revient me chercher rempli d’enfants qui ont joué au foot, de vieux qui souffrent en ruminant, de femmes qui parlent comme des poissonnières des petits bobos de leurs chats. Heureusement dans leur cage, les félins se taisent et se contentent comme moi de regarder par la fenêtre un monde étrange qu’ils ne comprennent pas et les maintient en captivité.