Ce qui existe déjà

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 La nuit tombe

Les fleurs échangent dans une langue dont j’ignore la véritable ampleur

Elles parlent 

alors que j’apprends que mon âme est semblable au ver

qu’elle mange dirait-on de la terre et tout ce qui lui 

tombe 

par dessus la tête.

Ce que j’arrive à entendre 

l’arbre et le vent

les vagues miment la turbulence des pétales jaune pâle de la rose

ce que je parviens à comprendre

rien

alors dit-on il faudrait que j’invente

ce qui inexorablement existe déjà

Territoires

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Secret Skeleton Image from work by Guisheng Zhong and colleagues Harvard University, USA Originally published under a Creative Commons Licence (BY 4.0) Research published in eLife, December 2014

il pleut
des étoiles
car chaque goutte
étincelle
et parle
et ce n’est pas l’ensemble du ciel
qui pleure
ce n’est juste
qu’un tout petit endroit
là où les perles
se trouvent à l’étroit
dans le noir démesurément
froid
il pleut
mon rêve
éparpille
les mots
intersections du souvenir
s’agrippe
malgré moi
l’araignée qui règne
sur mes territoires
afin qu’il ne reste
au cœur comme le nombril
d’une tornade
plus que
l’oubli viscéral

En friche

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Straw-colored Fruit Bat Eidolon Helvum, Ben Van Den Brink

Entre
ce venin
et
mes articulations
l’espace libre
laissé en friche aux secondes

chacune
comme un grain
grippe
mes mouvements
afin que je n’avance
jamais
souplement

des gonds rouillés
grincent
grondent
ponctuent
vagues
tornades
granuleuses
torsions

mes os sont toujours sur le point
de se réduire en poudre


Parfois par un soupirail
des lambeaux de souffrance s’échappent
Je les contemple
battre de l’aile


Parfois en rêve
j’échange mes chauves-souris
vampirisantes
contre
les quelques gouttes phosphorescentes
du crépuscule
afin que survienne la trêve

 

La blessure

Musée Rodin, Paris, France

C’est une blessure qui s’enfonce dans la chair jusqu’à atteindre l’os pour en dévorer la moelle. Elle creuse dans sa jambe un fossé entre lui, l’enfant et l’enfance des autres. Ils finiraient tous sauf lui par devenir d’impitoyables adultes.

La blessure le maintient éveillé plein de sueur presque toutes les nuits, la blessure l’empêche de grandir, cloué qu’il est à son lit, elle émet toutes les hypothèses sauf celle que la vie va continuer pendant ces éternités qui permettent habituellement de forger des plans, d’animer des rêves, de faire fructifier des projets.

D’ailleurs, il a admis de vivre en compagnie de la maladie, de ses complications, de sa tyrannie. Pourtant il s’est toujours dit en son for intérieur qu’il ne se laisserait pas pourrir. Il jouira avec bonheur de toutes les secondes.

Il ignore qui a pu le dénoncer mais il sait pourquoi il est là, dans le bureau de la Gestapo. Le marché noir n’est qu’un des aspects de sa révolte. La plus grande partie restera toujours cachée, passée sous silence même aux moments de réclamer les récompenses. Il se taira à cause de ce fossé entre lui et le monde.

Mon père m’a toujours dit que cette entaille, cette tranchée affreuse dans la jambe avait été le fait d’un coup de crosse de fusil, d’un coup et puis de plein d’autres qui ont suivi dans le bureau de la Gestapo mais il ne m’a jamais expliqué pourquoi tous les jours, tout au long de sa vie, il a toujours refusé de boiter.

Je le vois assis face à ses tortionnaires, le dos droit, le regard transparent, je le vois les mains prenant appuis sur la jambe malade pour faire face à l’horrible regard de l’homme qui hait.

Je sais aujourd’hui, que ce n’était pas à mon père de boiter et de céder sous la pression d’un pourrissement des structures osseuses. Ce n’est pas lui qui marchait de travers.

Personne

Burned Paper by Donna Ruff

Burned Paper by Donna Ruff

Il est à nouveau en train de frémir cet être multicellulaire

planté à la place de ma peur

qu’est-ce qu’il aimerait avoir la puissance d’une brise

la lumière d’une aube

la fluidité simplifiée d’une rosée

mais il le sait il n’invente que des nœuds, chétifs bourgeons

et il me fige comme si c’était moi qui avais des racines.

Séquelle

A 400-times magnified view of glial cells in the brain. Image by Thomas Deerinck, UCSD.

Le ciel se répand en milliers de cris, de bruissements et de plis. Une valse enflammée éternellement se brise contre les vitres, les surfaces métalliques et lisses de la ville. Une ville de fantômes fourmille dans mes veines. Effluves de verbes et vacillement d’appellations anonymes, je participe à l’élaboration de gerbes de sons, de picotements de couleurs et de grésillements de mots. Je serpente dans les artères d’un désert inouï. La pluie va jusqu’à me rentrer dans le corps. En passant par ma peau, elle noie mes peurs, elle abolit mes frontières. Je ne suis plus qu’une brindille, un tissu qui se détisse, une gigantesque hésitation, un bouquet informe de fibres. Après s’être laissées tomber du ciel, en faisant de grands et lourds gestes, les paroles deviennent limpides, le souvenir trouve sa source dans une partie souple de moi-même. Je ne serais plus qu’une fuite, qu’une chute. Une pluie torrentielle de sensations cascade et érode mes mots.