Une chanson traditionnelle

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Robert Budzinski (1874-1955), ’Volkslied’ (Folk Song), “Kunstwart und Kulturwart”, 1919 Source (via issafly)

Le ciel est comme l’envol d’un seul oiseau
la terre un océan de brindilles
à l’horizon un galop de cheval
éparpille les poussières
le cri le crispe
la peur veut prendre le contrôle

une chanson traditionnelle
parle d’une forêt qui mange
et le temps et l’espace qu’elle
accorde à la vie
ta chevelure quand elle s’échappe
devient un nuage
ton œil quand il regarde s’effraye
tout cela habite le cœur
des collines calcinées.

Fougue

Lois Parker, Fire
Lois Parker, Fire

Elles se trouvent rassemblées

dans la petite main du figuier

sève et lumière

encre et écriture

de l’âme à l’oeil

elles suivent les nervures

et puis subtilement se raréfient

jusqu’à maintenir en équilibre

la pointe de ton crayon

au commencement du monde

qui célébrera ton nom

 

Source image

Nimbe

Lindy Lee, Conflagrations From the End of Time

Au loin la colline porte un diadème

mais au fur et à mesure

que la journée se développe

on ne peut plus reculer face à la certitude

que de l’autre côté l’incendie

l’a complètement

dévorée

Séquelle

A 400-times magnified view of glial cells in the brain. Image by Thomas Deerinck, UCSD.

Le ciel se répand en milliers de cris, de bruissements et de plis. Une valse enflammée éternellement se brise contre les vitres, les surfaces métalliques et lisses de la ville. Une ville de fantômes fourmille dans mes veines. Effluves de verbes et vacillement d’appellations anonymes, je participe à l’élaboration de gerbes de sons, de picotements de couleurs et de grésillements de mots. Je serpente dans les artères d’un désert inouï. La pluie va jusqu’à me rentrer dans le corps. En passant par ma peau, elle noie mes peurs, elle abolit mes frontières. Je ne suis plus qu’une brindille, un tissu qui se détisse, une gigantesque hésitation, un bouquet informe de fibres. Après s’être laissées tomber du ciel, en faisant de grands et lourds gestes, les paroles deviennent limpides, le souvenir trouve sa source dans une partie souple de moi-même. Je ne serais plus qu’une fuite, qu’une chute. Une pluie torrentielle de sensations cascade et érode mes mots.

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Un trait de lumière dans la nuit unit nos frontières

le transparent ruisseau du ciel essoufflé s’écoule

lentement se dissimule sous les draps

l’empreinte fraîche de nos pas

sur les berges immaculées

des étoiles

Firmament

Complexity Graphics by Tatiana Plakhova

Autour de toi et moi ondoie la nue

gorgée d’étoiles blanches

bouffée de graines bleues

dans le firmament

on sème

pour une petite parcelle d’éternité

un incendie de feuilles vertes

une marée de fleurs parfumées

dont les éclats de nacre

rencontrent

pour un fol instant

ceux de ton chant amusé

Arborescence

Giorgos Gyparakis, Yin-Yan, (2011)

L’arbre de la lumière déploie ses branches comme des ailes, il nous touche de son regard le plus tendre. Il s’étend très lentement le long de nos côtes, se baigne dans nos baies, s’approvisionne de verts et d’oranges dans nos pinèdes et nos plaines.

Ses bourgeonnements de bleus et d’émeraudes allument des tempêtes de cris et d’épines. Ses racines font trembler l’air, grésiller la terre et les sentiers. Le temps se peuple de grincements, de murmures et de fougueuses feuilles. Les collines suent, les ravins froncent leurs fronts, les ombres fortes se collent aux êtres et aux choses avec une certitude à rompre tous les doutes. Le tronc de l’arbre, solide comme le poitrail d’un cheval, lance les fontaines des villages au galop.

Quand l’arbre de la lumière secoue ses plumes, il pleut des couleurs. Larmes lourdes et brûlantes, larmes blanches et muettes. On dirait que le monde est devenu futile comme la poudre que contiennent les cœurs des fleurs. On dirait qu’un cercle de feu lui danse au dessus de la tête. Le jour n’est guère plus grand qu’une graine et la nuit n’existe plus. L’arbre de lumière ayant découvert sa cime est bien résolu à ne plus jamais disparaître.

Magique

Source

Plus rien ne la retient et ce n’est pas le ciel las et argenté qui  modifiera sa résolution: elle ne vieillira pas. Elle ne se transformera pas en grenier poussiéreux. Elle ne veut donner aucune chance aux regrets, à la rancune. Personne ne modifiera ses voix internes, personne ne prendra plus le contrôle des rênes de sa vie, elle préfère se taire et partir. Même si la route est mauvaise ou nouvelle et cruelle, elle inventera toujours les moyens d’échapper aux emprises des préjugés, de devancer ses poursuivants. Elle  ne veut pas marchander sa liberté au profit du confort, de la banalité, d’un compromis avec les habitudes. Elle prévoie de ne compter que sur ses propres forces internes, son rocher comme un soleil planté dans la mer sera son point de départ, son port d’attache.

On dirait que le monde n’a pas encore pris conscience des changements qui se sont produits au fond d’elle. Ce n’est pas parce que sa voix tremble d’une toute petite flamme, qu’elle ne sait pas, qu’elle a peur et qu’elle n’a pas compris ce qu’il se trame de laid et d’odieux dans la sphère des adultes. Ce n’est pas parce qu’elle n’a que 16 ans et un petit corps tendre comme la mie d’un pain frais, qu’elle n’a pas remarqué comment le monde écrase la révolte, étouffe la conscience, prostitue la vérité.

Elle sait que sa lucidité ne prendra jamais le corps d’un spectre ou d’une armée. Elle ne se sent pas le désir de gaspiller l’intelligence à ruminer des pièges, à bâtir des prisons, à élaborer de sombres théories qui brisent la beauté simple et croustillante de l’idée. Elle ne veut pas faire porter à ce qu’elle sait des pantoufles de vieillard, se préserver d’ennemis qu’elle aurait elle-même inventés. Elle ne déteste rien, elle ne hait personne, elle ne laisse pas rentrer en elle, cette laideur et rugosité de l’âme. Elle ne veut pas combattre, elle veut débattre. Elle ne veut pas abattre, elle veut s’ébattre et se détendre. Apprendre, contempler en silence, se tenir à distance de l’âpreté humaine. Elle sent qu’au plus profond d’elle-même, un rubis brille comme un soleil, elle sent dans toutes ses parcelles l’appel brûlant de la vie.

Il pleut, elle a retiré ses souliers et court et sautille et rit. Il pleut quelque part, dans l’un des lieux où la pluie transforme la lumière en or. Les cailloux pointus sur sa route, comme des petits coups de bec de moineaux titillent la plante de ses pieds. La pluie s’infiltre partout, glisse sur son visage, perle en contournant la lueur de son sourire, voudrait goutter à la fleur blanche de son sexe. La lune rousse s’est mise à danser dans les feuilles, à la poursuite d’un de ses flamboyants éclats de rire. Les fleurs, les herbes et la terre se mélangent et répandent leurs parfums et leurs sucs. Ils entrent par tous les pores de sa peau pour illuminer sa beauté, accorder à chacun de ses gestes une saveur auréolée.

Sur ses épaules, sur ses bras, à l’orée de ses seins, naissent de petites étoiles invisibles. La pluie au travers de ses vêtements, ruisselle entre ses seins, jusqu’à son ventre, s’affole au contact de ses formes les plus charnelles. Fécondée d’une connaissance essentielle, purifiée de la lâcheté du monde adulte, elle enchante tout ce qui tombe sous son regard. Sous la pluie, sous la nue, seule, elle avance avec l’énergie et l’assurance d’une guerrière butineuse, d’une exploratrice audacieuse. À chaque instant, elle brille et elle rit parmi les fleurs magiques de son somptueux jardin.

Élancée

Figure of a Goddess, 500 BC-300 BC

Figure of a Goddess, 500 BC-300 BC

Le temps se déplace comme ce qu’on croit être une déesse

il prend les traits d’une reine affamée

pour se présenter à vos pieds

il prend l’aspect de ce tout petit pas que vous venez

de faire

en simple élément

de votre race

vous laissez votre trace

vous marquez de votre empreinte

vous abreuvez peut-être votre haine

mais le temps s’avance et tresse

cette traînée blanche comme une veine     comme une poignée

de cheveux    comme une coulée de craintes

vous vous croyez enfin enraciné dans la vie

à l’aube des certitudes on aimerait qu’elles apparaissent enfin

c’est alors que le temps s’arrête     qu’il met sa main sur la hanche

et vous regarde

sa fraîche silhouette   son trait singulier   sa tête et son œil noir

se plantent  comme une flèche et vous relance

qu’avons-nous fait ?

À mon père