sombre lecture

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Les ombres sur le tronc 

rassemblent tel un troupeau

le murmure des feuilles 

balayées par le vent 

L’écriture dans ses rainures pourchassant des bribes

Décrypter des variations infimes

Représenter ce que personne ne regarde

Amasser mystères énigmes débris du quotidien

Émonder la vie pour obtenir simplement sa parole 

Cette quête d’évidence
n’a pas d’autre fonction que celle
de découvrir les membranes fines et légères qui partagent le temps en autant de rêves 

Décider d’une frontière et d’autres encore 

Qui ne s’abolissent pas

Le chat

source image

L’espace où il se déplace se distingue des autres silences
en ce qu’il est souple immuable et docilement sombre
chaque pas correspond à une empreinte de quatre ou cinq
coussinets délicats sur un sol imparfait
éclats de vers sur la feuille

il suit inlassable les mêmes couloirs odorants les mêmes passages
où le temps est indifférent au passé au futur au présent
il importe qu’il soit presque semblable à l’éternité sonnante

son pelage de braises et de cendres
son regard de gemmes
sa voix qui se lézarde

sa lassitude intacte et pure
se gardent de grincer à l’instar
de tellement d’humains

Collection

Sur l’appui de fenêtre ma collection de cailloux
exposée aux vents à la pluie
Quelqu’un est venu y blottir un trésor composé
de faines et de glands du grand hêtre et du chêne qui trônent si loin
à l’orée du parc si près du cimetière.

parmi les roches blanches et douces cueillies d’entre les mains des vagues
parmi les bonbons caramels récoltés aux creux des chemins
parmi les petites pupilles qui vous regardent depuis les plis d’un ruisseau, imitant tellement bien le jeu des têtards

Il y a désormais ce que surveille depuis le peuplier d’en face
le corbeau noir

Son reflet devient bleu lorsqu’il piaille depuis le toit de l’immeuble voisin
son cri éloigne les importuns qui pourraient peut-être s’intéresser de près ou de loin
à la collection de cailloux

comme celle que vénèrent en secret les enfants.

Souffle

Petite Kena en cuivre (9,9 cm), culture Mochica (? vers 200 ap. J.C.).

Le soleil la lumière mille abeilles
sur les fleurs les feuilles

lorsqu’il remonte du puit
mon regard trouble tourmente

les miettes d’un autre repas
les restes du rêve les notes
que pleure la voix d’une quéna

tout un peuple disparait 

mille abeilles la lumière le soleil

apprivoisés attendent dans l’alvéole

un rayon 

Ce qui existe déjà

source image: ici

 La nuit tombe

Les fleurs échangent dans une langue dont j’ignore la véritable ampleur

Elles parlent 

alors que j’apprends que mon âme est semblable au ver

qu’elle mange dirait-on de la terre et tout ce qui lui 

tombe 

par dessus la tête.

Ce que j’arrive à entendre 

l’arbre et le vent

les vagues miment la turbulence des pétales jaune pâle de la rose

ce que je parviens à comprendre

rien

alors dit-on il faudrait que j’invente

ce qui inexorablement existe déjà

Oiseau de nuit

image via © Nick Brandt 2013 Courtesy of Hasted Kraeutler Gallery, NY

Toujours j’espère te reconnaitre

quand je m’approche de ta nuit

mais toi tu préfères pour l’instant que je pense

que tu n’existes pas et que tu ne niches pas

là 

où les sommets te plongent dans le silence et les ombres

Si j’entends le bruit d’une aile

ce ne sera pas la tienne mais celle de la sittelle qui niche tout en haut de l’échelle

si je vois quelques bûches trembler je sais que derrière elles se cache le tout petit animal qui semble aussi faire partie de ton menu quand tu te réveilles et voles et survoles

Toujours j’attends la peur au ventre

l’instant où je te surprendrai dans ton sommeil 

et que tes deux soleils s’ouvriront pour sonder s’il est temps

que je dorme un peu plus longtemps

Petite planète

 

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source image


Dans le nid le bruit léger d’une demie plume

au ciel azuré la lune est un dé

un oisillon dont l’oeil est encore une planète aveugle

ouvre un large bec

du jour les heures l’ont fait naître

avec une application ailée 

multipliée par deux fois deux

vols stationnaires

plongées vertigineuses

ont été exercés dans le but

unique  de protéger

l’oeuf —peut-être deux de plus—

valeur zéro de la vie

dont nul ne discute plus jamais

l’importance

Tableaux

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Juan Miró, Personage. Source image: ici

Comme dans un tableau bleu de Miró

la planète noire du cri de l’oiseau

ponctue l’espace du jardin

*

parfois le temps est sans importance

je n’ai plus conscience de son

impermanence

je sais que je reste indéfiniment

prisonnier des mots que je connais

ceux qui frappent à la porte et que je ne connais pas encore

sont

comme s’ils ne portaient aucun réconfort. 

 

Empreinte

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Zheng Xie (Zheng Banqiao) Qing Dynasty 1693-1765

Soupir. Un petit mot jeté au fond de moi comme un caillou dans un puit.

Une gorgée d’encre et de silence

Une poignée de hululements lents élue

La nuit, le vent déplace les gros rochers de la colline, marche à pas de géant, avec une chevelure de vagues en colère.

Le jour, la colline me regarde depuis l’endroit qu’elle occupe depuis toujours. Pas la moindre empreinte de pas. Juste un ruissellement anodin de lumière sur les rochers.

Des larmes qui ne ressemblent pas au chagrin.