Ce qui existe déjà

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 La nuit tombe

Les fleurs échangent dans une langue dont j’ignore la véritable ampleur

Elles parlent 

alors que j’apprends que mon âme est semblable au ver

qu’elle mange dirait-on de la terre et tout ce qui lui 

tombe 

par dessus la tête.

Ce que j’arrive à entendre 

l’arbre et le vent

les vagues miment la turbulence des pétales jaune pâle de la rose

ce que je parviens à comprendre

rien

alors dit-on il faudrait que j’invente

ce qui inexorablement existe déjà

Oiseau de nuit

image via © Nick Brandt 2013 Courtesy of Hasted Kraeutler Gallery, NY

Toujours j’espère te reconnaitre

quand je m’approche de ta nuit

mais toi tu préfères pour l’instant que je pense

que tu n’existes pas et que tu ne niches pas

là 

où les sommets te plongent dans le silence et les ombres

Si j’entends le bruit d’une aile

ce ne sera pas la tienne mais celle de la sittelle qui niche tout en haut de l’échelle

si je vois quelques bûches trembler je sais que derrière elles se cache le tout petit animal qui semble aussi faire partie de ton menu quand tu te réveilles et voles et survoles

Toujours j’attends la peur au ventre

l’instant où je te surprendrai dans ton sommeil 

et que tes deux soleils s’ouvriront pour sonder s’il est temps

que je dorme un peu plus longtemps

Petite planète

 

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Dans le nid le bruit léger d’une demie plume

au ciel azuré la lune est un dé

un oisillon dont l’oeil est encore une planète aveugle

ouvre un large bec

du jour les heures l’ont fait naître

avec une application ailée 

multipliée par deux fois deux

vols stationnaires

plongées vertigineuses

ont été exercés dans le but

unique  de protéger

l’oeuf —peut-être deux de plus—

valeur zéro de la vie

dont nul ne discute plus jamais

l’importance

Tableaux

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Juan Miró, Personage. Source image: ici

Comme dans un tableau bleu de Miró

la planète noire du cri de l’oiseau

ponctue l’espace du jardin

*

parfois le temps est sans importance

je n’ai plus conscience de son

impermanence

je sais que je reste indéfiniment

prisonnier des mots que je connais

ceux qui frappent à la porte et que je ne connais pas encore

sont

comme s’ils ne portaient aucun réconfort. 

 

Empreinte

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Zheng Xie (Zheng Banqiao) Qing Dynasty 1693-1765

Soupir. Un petit mot jeté au fond de moi comme un caillou dans un puit.

Une gorgée d’encre et de silence

Une poignée de hululements lents élue

La nuit, le vent déplace les gros rochers de la colline, marche à pas de géant, avec une chevelure de vagues en colère.

Le jour, la colline me regarde depuis l’endroit qu’elle occupe depuis toujours. Pas la moindre empreinte de pas. Juste un ruissellement anodin de lumière sur les rochers.

Des larmes qui ne ressemblent pas au chagrin.

Cyclone

@hardcorepunkbf

 

Un fantôme s’est incrusté sur la pierre tombale, un fantôme minuscule circule sur le socle massif d’un monument. Un nuage tourbillonne, annonce une vague de froid, dénonce la visite possible d’une tempête plus effroyable.

Existe-t-il quelque chose de plus glaçant que l’ignorance, l’oubli et toutes les dispositions prises afin que ta solitude jamais ne puisse occuper la place qui lui revient? La place de ton ombre, la place de l’indécision. La place d’un contour et de toutes ces phrases éructées par une feuille morte.

S’installent de rangées en rangées, les corps bien définis de théories absurdes qui toutes ont pour but de contourner les questions, de les embobiner, de les momifier.

Que les âmes s’envolent, il n’en a jamais été question. Même la mort est une définition rancie. Que ce fantôme est las! Qu’il est laid!

Sa couverture est pourtant taillée dans la même étoffe laiteuse que celle qui sert aux nuages quand ils voyagent. Pas un linceul, seul un voile d’araignée qui s’envole. Un fil qui survole les fleuves, les traverse, les croises entre eux.

Un fantôme a bu à toutes les fontaines qui gloussent, un fantôme s’est fait manger mille fois par la mouette rieuse qui brode l’écume. Un fantôme fiente du temps. Perdu. Deviendrait-il un cyclone si quelqu’un touillait dans son coeur comme dans une soupe? Si quelqu’un rentrait dans son corps à l’haleine de dragon. Si quelqu’un se servait de son oeil de cyclope pour scruter les alentours?