Émanation

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Phoenician, 700 – 650 BC

La mer est telle que le ciel
est devenu un fantôme
au loin les îles sont des pièces d’étoffes bleues
épaules bras hanches mains étaient des calanques
la mer tellement souple
ses vagues
à peine soufflent une suite
à la nue
se soulève en moi l’immense doute
depuis que je suis née ce poulpe
glisse son amertume dans mes soutes
la mer fille des flammes
pleure

Évagation

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©Jean Pierre Bourquin

Aller jusqu’au bout de moi sans
avoir même le droit de penser
y parvenir
là faire une pause s’assoir sans
plus voir ici
aucune jambe malade
regarder
comparer l’infini
gardé en mémoire

partout des voies ourlées par les vagues
dessinent aux
certitudes volcaniques du jeu qu’est la durée
des corps des visages de statue

aller les ailes devenues un fardeau
sur les chemins d’un retour
sans parvenir à joindre ses pas
à leurs empreintes
aller l’ombre entaillant l’espace qu’explore
inlassablement le soleil

Microclimat

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Bertrand Els

 

Au dessus de moi l’énorme masse nuageuse d’un mot
d’une phrase comme une montagne
si dense ……si noire si rugueuse qu’elle pourrait porter le nom

de l’absence
ignorance sombre et venimeuse oubli vertigineux
suspicion qui invente des vérités à gober
sans s’étonner
je suis sur le point de céder sachant même si je l’espère que rien

rien

ne peut me soulager de l’oppression
de la peine
de l’étouffement
de la noyade
qui s’enchâssent
rien
et pourtant alors que je ferme les yeux
je sens un puissant courant mener sa propre route
un halo nait dans un nœud
un reflet prend feu sans consumer sans rien rendre en cendre
Au dessus de moi énorme ma volonté

plus volatile que  plumes et  neiges
plus liquide que l’air plus fluide que la pluie

s’empourpre
au dessus de moi une colère encore prisonnière
sur le point de se laisser dompter

devient soudain le cri sourd d’un astre dans son

univers

Ville

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Dehors
je ne sais plus si c’est la symphonie de bruits
qui construit peu à peu les lieux
ou si c’est l’espace qui se laisse modeler
afin qu’il révèle ce qu’il contient d’éclats
je m’endors
et sans le vouloir mon esprit s’essaye au jeu
du puzzle géant de l’existence
labyrinthe de miroirs, kaléidoscope de reflets
impalpable et froid lisse comme une plaque d’argent
qu’on a polie
les galeries les veines se reconnaissent aux traces qu’elles ont laissées
ainsi que le font les vers
à la surface du bois qu’ils ont réduit en poudre
Je m’en sors
dehors le jour
me réveille en me demandant ce qui aujourd’hui va
disparaître à jamais.


Source image: Bertrand Vanden Elsacker

Bruissé

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Le temps se liquéfie et   la mer muette oublie les vagues
Au milieu de la nuit     les premiers bourgeons du mimosa sont
Bleus

L’effluence dorée de tous les soleils anciens sommeille
Encerclée de la bogue
de l’hiver
Mon souvenir     précis     infime     fort     comme un spore
Rôde encore incertain

Buisson né d’un autre buisson
De racines il échappe sans cesse à l’effondrement de lui-même
Parfois     il s’aperçoit     incarnat sombre lui
Et son incendie d’écritures     fouillent
La nuit

Parfois je l’aperçois et le suis
Buisson de bruits

Astre

New work.  http://trbehrendt.tumblr.com/
New work.
http://trbehrendt.tumblr.com/

 

Dans les plis, les vallons, sur chacun des versants

s’agrippent

s’écoulent avec la lenteur de l’encre

les visqueuses noirceurs de l’écriture.

Quel astre dévoile ainsi

avec l’impudeur d’un vieillard

toutes ses rides,

sa bouche édentée,

sa cervelle ensevelie dans le passé ?

Sont-ce des vers creusant pour les habiter

des galeries dans la houille et dans tout ce qui a noirci

comme s’il était encore possible de s’abriter ?

Ma peur se déguise, enfle comme le font les méduses

en gobant le vide

jusqu’à ce que lucide une tortue luth se décide

à avaler ce vertige d’une transparence aveuglante.

Aux portes du silence

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Blueline No. 4 Print By Andrea Pramuk

Aux portes du silence

le souffle doux de la mer

le gargouillis des vagues

Entre rêves et pensées

les mots dolents se laissent approcher

comme des poissons argentés

La mouvance des astres froisse l’espace

afin que naissent les marées

Des rubans bleu-foncé dessinent les contours

des courants frais et glacés

qui voient le jour dans les anfractuosités et surgissent

frissonnant à la surface de l’eau laiteuse.

Le monde n’est plus que sa faible traduction par mon regard et mon entendement

il est comme si soudain il se confiait à la pagaie qui le remue.

La prochaine gare

Cliff Briggie

Sur le quai, je suis l’un des personnages du théâtre d’ombres de ma propre vie. Je tente comme un pêcheur à l’esturgeon d’attraper mes émotions. Quelle pagaille ! Les trains présentent leurs wagons comme des phrases. Ce qui forme le texte en les nouant les unes aux autres c’est le voyage.

Chaque gare est un paragraphe. Une étape dans l’histoire me dis-je comme pour me réconforter et m’inciter à continuer au lieu de songer à bondir comme un tigre sur les rails alors qu’un train passerait sans s’arrêter nulle part.

Les vêtements que je porte comme des pages, cachent à peine mon squelette de formes qui aimeraient devenir des lettres. Je suis si loin de me désaltérer à la fraîcheur d’un sens, à la source d’un nom. En moi des éclats de verre, des débris de lumière d’une extrême fragilité. Je sais ne posséder aucun poing qui pourrait mordre, appuyer une certitude ou défendre une certaine forme du silence. Je m’engage pourtant à suivre une onde comme si j’avais à la piloter, comme si je pouvais décider à l’avance d’une destination.

Dans le train, l’été sévit. Les secondes suent, les passagers soupirent. Bientôt les notes de la musique qui se joue en moi comme s’il pleuvinait, ne suffisent plus à me rafraîchir. J’ai de plus en plus fort l’envie de vomir ma peur, mon malaise face à l’obligation d’être. Des plumes, des flammes noires et or crépitent lorsque je ferme les yeux afin d’espérer respirer. Le train vient juste de s’arrêter à l’orée d’un bosquet, dans un des champs de soleils qui a noyé Van Gogh et puis après lui tellement d’âmes tourmentées. L’histoire et le voyage qui est censé la guider s’engouffrent dans les tourbillons de couleur jaune paille et puis tentent d’échapper dans un coup de pinceau évoquant un peu de fraîcheur bleue. Le ciel comme le bruit d’une aile. J’apprends à comprendre pourquoi un champ de tournesols est capable de tuer quelqu’un. Comment chaque geste que l’on tente provoque la diffusion d’un impitoyable venin.

Finalement, guidé par un ange démoniaque le train s’ébranle, le voyage reprend dans un éclatement partiel des couleurs, coup de sang écarlate sous le jet d’un fouet noir. Mon cœur se met à brasser avec la vigueur d’un galop de chevaux sauvages ma vie en lambeaux. Mon histoire prend chair autour d’un squelette de mots qui grincent. Les phrases sont parvenues à prendre la place de mon angoisse jusqu’à la prochaine gare.

Nocturne

Nocturne, huile de Max Ernst (1891-1976, Germany)

Dans les jardins la nuit

seuls les bruits sont des plantes

les branches se répandent

comme les chevelures urticantes

des méduses dans le ventre des vagues

Dans les jardins le vent nuit

au silence il avance en froissant

les ailes des fougères

les sépales s’envolent

les iris jaunes et or miaulent

sur la voûte naissent des cailloux blancs au goutte à goutte

ils attendent

qu’un oiseau les picore et les goûte

Dans les jardins la nuit épouse les chants de la mer

mais repousse l’idée d’enfanter

éternellement les vagues

l’épine en grimpant jusqu’à la rose

retient la rosée nocturne en lui attrapant les pieds.

Naître

Window at Tanger, 1912 / Henri Matisse

Le bleu est entré dans ma chambre par la fenêtre. Je ne me souviens plus si c’est moi qui l’avais laissée ouverte. Le ciel est entré dans la chambre, s’est installé à ma table et m’a regardé de son œil étrange et presque transparent comme celui d’un cyclope. Et puis, le bleu a rempli l’espace suspendant dans leurs vols, mes actes, les objets, les passants dans la rue, la ville et ses chemins.

Le bleu soulignait somptueusement la vie d’un seul trait. Comme une ombre, comme l’ombre d’une aile. Le bleu comme un oiseau portait le ciel vers le soleil.

Bleu nuit. Bleu outremer.

La couleur pénétrait toutes les couches de ma vie. Rêves et réalités se baignaient dans les mêmes teintes à peine distinctes les unes des autres. La vie ressemblait à un seul flot mu par la volonté de se révéler discrètement sensible.

Bleu, invisible à l’œil nu. Bleu comme la sève qui me sert depuis que je suis toute petite pour écrire, bleu pour faire entendre ma voix ou la laisser se perdre, bleu pour soutenir mes silences, camoufler mes solitudes, bleu pour me déclarer la guerre. Bleu comme une chair semblable à celle de la mer. Ou d’un lac enfui dans le nombril d’une montagne.

Le bleu est entré dans ma tête par la fenêtre ouverte de la chambre. Il est entré sans attendre. Éblouissant, onctueux. Le bleu m’a possédée un moment tout en sachant qu’il n’a pas de consistance et qu’il n’existe que très faiblement. Il est évaporation, onde, mouvement de l’esprit et de l’âme, pigment éphémère. Le bleu est entré comme une femme, paré d’une beauté incontrôlable et totale. Si près d’être réduits en poudre, le bleu et moi. Cette couleur me suis-je dit, me comprend.