Inanité

Une fleur soupire

le papillon s’évapore

de l’arbre s’égoutte un oiseau

une feuille s’extirpe d’un essaim

et le choeur se soulève comme la vague
s’éternise dans le crescendo des voix
cherche l’exclamation jusqu’à ce point de non retour 

le poirier ploie

le sentier s’en va

et toi tu te retournes

pour me voir

poser ton regard sur ce départ de colline

rougeoyante tel un incendie

Ton pas

Ton pas

Accordé à celui de la forêt 

Ton souffle comme une frondaison froide d’ombres 

Et moi

Qui tente d’inscrire cet instant au patrimoine mondial de ma mémoire 

À chaque fois que je croise l’odeur du pin dans un nid d’aiguilles 

Ses fleurs qui éparpillent pollens et grains de sable saharien 

Regard humide et noir d’un rongeur qui ne peut plus choisir de fuir 

Simplement toi blotti aux pieds d’un immense incendie 

Pensées, soucis et compagnie

La solitude elle lui a été imposée

mais il n’a pas chassé de son jardin intérieur
cette adventice
elle a fleuri parmi tant d’autres 

qu’on ne rencontre qu’en cet endroit
des racines ont dessiné des labyrinthes
conquis des obscurités

sur lesquelles il appuie

désormais chacun de ses regards

le doute accompagne la question

et la réponse

au milieu de la foule
il est seul

toujours seuls lui et son âme

quelqu’un lui dicte chacun des mots

qu’il retranscrit pas à pas

sous le prétexte qu’ils le font avancer
mais il ne sait
pas où cela le mène


il va sans le vouloir au bord des
falaises
voir s’il n’est pas là-bas
tout en bas

parmi les vers

serin cini

Ghislain38, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

Aux points cardinaux du livre qui s’écrit de temps en temps
quelque chose de ta personne
infime
s’arrime 

un cri d’urgence
à chaque pli du jour cette goutte
de ta sueur

imprègne le chant que tu répliques
à l’infini

l’alerte sereine face aux rires jaunes des seigneurs


le soleil s’écarte de leur route
tandis que tu picores l’azur depuis


la galaxie où s’illuminent les planètes olives encore à l’état de fleurs 

Parfois simplement tu disparais


Serin Cini

À un loup

Tu vas de ton trottinement partout où ton instinct te guide
tu n’as
peur de rien
pourtant
ton regard ne cesse de questionner le chemin parcouru
tu as à
trouver une entrée là où c’est clôturé là où les forêts brûlent là où les lacs se figent de froid là où tu seras seul
tu n’as aucune empreinte où mettre tes pas
tu vas frôlant les enfers
dénigré parce que ton oeil est clair
personne n’ose plus entreprendre de tels rêves
un voyage sans éclat sans destination définie si ce n’est celle dont on ne parle jamais

Effroi

©Gerhard Richter Couloir
1964 150 cm x 135 cm Catalogue Raisonné: 52
Huile sur toile

 

C’est encore l’hiver pourtant
quand elle ouvre la fenêtre

c’est le printemps qui entre
grains de mimosa dans la chevelure
une parure de pétales de giroflée posée sur les épaules

il illumine de son regard chacun des livres anciens
de la bibliothèque

il en réveille quelques uns d’autres roussissent jusqu’à se faner
et périr d’illisibilité 

il s’assied dans le fauteuil du père défunt

chaque feuillet posé sur le bureau espère encore la signature du maître
mais

la porte claque lorsqu’elle referme avec brutalité la fenêtre

elle attend de voir comment le printemps prisonnier
va s’y prendre pour s’échapper

fuir
elle en rêve depuis tellement d’années
aller librement sans la moindre arrière pensée

aller là où le regard lourd du vieux ne va pas poser de nouveaux problèmes
être hors de porté du geste grossier qui la condamne à chaque fois

le plancher grince dans le couloir quelqu’un crie
de hisser la voile
la demeure familiale devient enfin une caravelle
ne manque plus que la houle
folle et l’ivresse

un fantôme tient déjà le gouvernail
est à la barre
usurpe le pouvoir

le printemps
son printemps à elle les voilà dans la cale

Elle ouvre la fenêtre
c’est l’hiver pourtant elle décide de jeter l’ancre
là dans le jardin près de l’acacia en train de fabriquer des milliers de soleils
pour d’autres univers.

Rendre lisible

S’échappe un ruissellement de source
vers la mer par les airs
dans l’olivier
les ondes lumineuses se bousculent
ballets de bulles et danses d’alevins
c’est la fin faufile une feuille rousse de la vigne
alors que le sifflement du milan plane et dénoue
les nuages 

la lumière est presque toujours sur le point de perdre
l’équilibre
au bord du gouffre la solitude
des pattes de mouche pour écrire
et rendre lisible
ce qui ne l’est pas

Le promeneur

Joséphine Théry, CC BY-SA 4.0 Détail du plumage d’un Grand Cormoran qui sèche ses ailes https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Sur le chemin qui longe la mer, une stèle. Un monolithe contemple la mer et je me demande ce que cette roche ocre imposante peut bien faire là, seule barrant le passage aux autres éventuels promeneurs. En cette saison, ils sont encore moins nombreux à passer par là à cause du vent, à cause de l’haleine sauvage de la mer. Tous les végétaux ont été sculptés par les embruns. On sait que parfois une vague avale un peu de terre du sentier et le fait disparaître.

La stèle soudain se met en marche. Elle se déplace lentement mais avec assurance. Finalement, je vois le marcheur qui se laisse glisser prudemment le long d’une paroi rocheuse pour atteindre une minuscule plage où sable blanc et rochers roux affleurent les vagues qui gloussent à la manière des sources en cet endroit protégé et presque secret. La paroi rocheuse vue de la plage ressemble à la figure en colère d’un hominidé géant. Les yeux globuleux, l’arrête du nez, les trous des narines et surtout la bouche rugissante expriment une terreur peu commune, soudaine. Le marcheur cherche à s’abriter. Il a vu que le ciel au large avait sombré en mer. 

Assis sur l’un des rochers qui figurent la mâchoire béante de l’hominidé effrayé, le promeneur regarde à nouveau la mer. Il se sent observé. Non loin, sur un minuscule récif, ailes ouvertes pour les sécher, un cormoran s’interroge sur la présence de ce mammifère. Dans l’eau translucide quelque chose semble broder le pourtour de quelques vagues d’un geste souple et régulier. C’est un autre cormoran. Il pêche. Il remonte à la surface, respire et disparaît. Il est difficile de prévoir où l’oiseau réapparaitra. Le promeneur le perd de vue et lorsqu’il se retourne pour regarder à nouveau l’autre oiseau qui réchauffait ses ailes. Il n’y a plus personne, plus rien. Tout cela était un rêve. 

L’homme décide d’aller voir de plus près s’il ne repère pas à nouveau les deux êtres magiques. Il a de l’eau jusqu’à la taille lorsqu’il on ne sait pourquoi, se laisse entrainer par une vague. Il disparaît, il se dissout en même temps qu’une autre vague merveilleuse. Il pense qu’il se retrouve et redevient enfin celui qu’il était vraiment.

Un courant plus froid et plus foncé forme pendant de longues et précieuses secondes, le dessin étrange dont les contours vus du ciel quand on a pris un peu de hauteur représente un oiseau majestueux déployant les ailes pour l’envol. Un animal mystérieux comme on en rencontre à Nazca. 

Hier

© André Azevedo 2010 / Sans-titre 4

Comment se défaire de cela
une petite vertèbre et ce n’est même pas celle qui en se déplaçant
a failli me coincer à vie sur un lit

petit cailloux au milieu d’un long chemin
là où finit l’encolure du cygne
où commence le garrot 

noeud de la branche
oeil de la feuille
particule élémentaire du tronc

comment se défaire de ce point d’entrée
de cette porte de ce couloir de la salle d’attente
et de tous ces regards
comment se séparer de la peur
de la nuisance de la gifle
de la raison

comment se défaire de ce rhizome
de la rivière
de l’écume et de l’impossibilité de faire
marche-arrière 

articulation meurtrie
hier.