Fantômes

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hier, il s’est assis le fantôme

dans mon dos dans l’angle mort

pour regarder la mer

se défaire peu à peu

j’ai fait semblant de ne pas savoir 

qu’il était là comme une ombre 

à l’envers

immobile stupéfait

qu’il me parlait dans la langue 

que seuls lui et moi utilisons

une langue muette et tentaculaire

sans autre verbe que l’être

j’ai feint l’oubli 

il s’est éloigné il est parti 

le fantôme

plus tard

la nuit est revenue avec lui 

j’ai entendu le cliquetis de ses doigts 

comme si quelqu’un lançait les dés

contre la paroi vitrée

j’ai vu plusieurs fois vu son corps de cendre se heurter

à la frontière invisible 

entre lui et moi

tomber reprendre 

son envol aveuglé 

 

comment devenir

si cette aire où la pointe d’une toupie

cherche son équilibre

est l’espace infime et absurde

qui est alloué à votre vie

Coassement

AppleMark

soft sculptures-sculptures textiles arborescence du coeur drap, dentelle, broderie et perles/ 95cm x 55cm x 35cm

Le coeur est-ce ce

point à équidistance de la peine et du bien-être

ce grain prêt à germer posé sur la balance d’une seconde qui oscille

est-ce cet astre fluorescent dans la nuit de la conscience cherchant une ombre conciliante

est-ce ce qui grince et se bouscule dès l’ouverture d’une nouvelle faille

ce qui bat des ailes au sommet des fleurs frôlées

ou est-ce ce crapaud coincé dans la gorge et qui coasse

plus fort que tous les autres batraciens prisonniers

moi moi moi


site de l’artiste: ici

S’éloigner

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Dent de requin Megaselachus Megalodon, Cénozoïque, Miocène au Pliocène (de 25 à 2 millions d’années), U.S.A

 


Soudain cette âme qui est la mienne et me traverse et m’habille d’une étoffe fantomatique pesait plus lourd que tout. Alors je l’ai laissée tomber comme la pluie se laisse tomber d’un nuage. Peu à peu afin qu’elle s’en aille où elle peut se faufiler sans être vue ni entendue. 

La dernière goutte pour clore portait en elle un mot imprononçable. Un mot qui condensait en lui toutes les gouttes de mon âme quand elle pleuvait encore. Je ne sais pas à quoi peut servir ce mot si ce n’est à dénoncer les syllabes délicates de mon désespoir, ce passager provisoire de l’âme. 

Il nage entre les lettres, il nage comme les raies souplement en essaims doux, tant qu’on ne les touche pas car toutes ces petites choses agglutinées ont pour se défendre de l’apprivoisement un aiguillon. Qu’il parte, qu’il s’éloigne et sillonne le néant, qu’il n’aille nulle part, ce mot imprononçable.

Soudain cette âme qui est la mienne s’est lovée dans l’un des ovules de la mémoire. Elle est là à attendre l’éclair orageux d’une fécondation quand les mots se rassemblent et cessent de s’ignorer les uns les autres, cherchant un sens qui ne serait pas un reproche, un symptôme, son fantôme, sa dent.

« Oh les beaux jours »

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source image: ici

– la nuit le rocher qui porte la journée quand elle veut boire dans la flaque la colombe se transforme en un homme il ne lui reste plus que la moitié supérieure de son corps épaules cou et tête et les bras qui ne lui servent pas son visage est souillé par la mort qui n’est pas encore là mais qui rode par la peur par la méchanceté sournoise dans ses yeux de très longues phrases où les mots ont été remplacés par de petits scorpions noirs l’absurdité de son état ne l’interpelle pas car il croit qu’il est le reflet de l’humanité dans un miroir –


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« Oh les beaux jours » de Samuel Beckett avec Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault: ici

 

Lyre

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Sous l’olivier je lis

et par dessus mon épaule les ombres agitées de l’arbre semblent courir au delà des phrases,

elles balayent les mots.

L’ombre de l’arbre et moi ne lisons pas le même livre, me dis-je.

Pourtant, je l’entends chuchoter en caressant les signes de la pointe de ses feuilles, elle lit comme si elle était aveugle, du bout des doigts, se sert de la sensibilité tactile des mots, chaque syllabe est un objet, un personnage, un tronçon remarquable du bas-relief qu’elle éclaire à la lumière de son regard.

Il est des signes qui sautent aux yeux et d’autres qui fuient.

 Je souligne.

L’ombre suggère de raturer, de hachurer, voire d’arracher la page.

Elle n’a pas tort cette ombre de l’arbre. L’analyse qui propose comme noeuds d’attaches une psychose, une crise oedipienne, une hystérie de  symptômes et de phases toutes sorties de la tête de F à de simples oeuvres poétiques, à une aventure telle que le poème ne mérite pas d’être lue par l’être silencieux, l’ombre de l’arbre associée involontairement à ma position. 

Mais l’arbre a fini de lire. Il cherche à faire de ma chevelure un feuillage, sa frondaison qui éclabousse la lumière. Mes cheveux sont comme les crinières des prairies, comme les toiles décousues des épeires qu’il malaxe pour qu’elle devienne épaisse ma chevelure comme un nuage.

Les plus longues mèches tendent de s’accrocher aux lèvres, de rester sur mes joues et d’autres de se faire prendre au piège par les cils.

Ainsi adossée au tronc lisant je deviendrais peut-être une partie de lui-même.

Mais lorsque je regarde les mélanges de couleurs, de feuilles, de fleurs à naître je me demande

si je serai à la mesure de leur souplesse 

si comme toujours ma démarche saccadée de pied équin 

ne passera pas au premier plan 

avant que je n’ai eu le temps de me montrer sous mon aspect de végétal

qui ressemble plus aux parfums

qu’il diffuse à la lumière

qu’il absorbe et dévore pour nourrir son ombre. 

Auroch

 

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Animals in Moiré 3 par Andrea Minini Source image: journal du design

Se retourne sans me regarder l’auroch. Ce qu’il regarde le fixant à jamais sur le papier azuré de ma mémoire est un morceau de nuage dont le drapé ressemble à la nageoire d’un betta combattant. 

Je ne sais pas ce que chasse véritablement du regard le taureau sauvage. 

Peu à peu, il s’efface. Il avance en mesurant toute la souplesse de son errance bientôt plus personne ne verra qu’il existe, qu’il mène le combat que mènent constamment les âmes quand elles sont seules au pâturage. 

Aucun troupeau ne l’accompagne si ce n’est celui des questions sans réponses, des énigmes non résolues, des paroles que personne encore n’a retranscrites. L’animal a la maitrise de tous les alphabets et possède la connaissance des signes non diffus. Troubles et choses sans frontières, malaises et petites courses du bonheur, il les a dans la tête. Le silence est sa meilleure réponse mais comment la parfaire pour qu’elle atteigne aussi le mur du son sans briser ses promesses? Le ruminant n’aime pas ruminer des ruines et s’il regarde parfois le passé c’est parce qu’il lui semble que le temps le dépasse et qu’il aimerait comprendre ce qu’il n’a pas compris même si de toute façon c’est trop tard.

Trop tard? Il souffle, il fulmine et fonce tête baissée. La forêt de brume en lambeaux empalée sur les cornes! Un buisson de larmes parti en écume! 

Trop tard pour que chaque chose trouve sa place! Voilà pourquoi je suis là à flotter, la tête dans les nuages, le corps léger, le coeur absent et l’âme qui s’efforce de rappeler les mots qui la rattache à la réalité. 

Retourne au rocher qui t’a vu naître, auroch sauvage. 

À la source

B. VD. Elsacker ©

J’ouvre le livre avec l’espoir de découvrir des flots de lettres, des mots, des phrases, de quoi apaiser mon désordre intérieur mais je ne trouve hélas que des pages mortes. L’éboulement de la matière du texte, de son écriture entraînent des questionnements en chaînes de pourquoi. Tout déborde follement, plus rien n’a de structure si ce n’est le livre source, ses pages aveugles et mes mains muettes. 

Peu à peu, je m’étonne de comprendre que ce glissement de terrain, ce glissement de temps ne sont pas la déduction évidente de ce qui se produit si souvent en moi, à cause de moi. Un désordre, une discordance. Quand longtemps je contemple, tout ce que je regarde et admire finit par disparaitre ou par m’envahir et m’éblouir mais là, l’avalanche est au delà, provoquée par une écriture autre et qui ne doit pas être la mienne.

Une écriture ancestrale, dictée de cet instant qui est désormais nulle part. Une voix profonde et grave comme celle d’un mort qui se glisserait sans qu’on s’en aperçoive  parmi ce qui se tient vivant dans le souvenir et la mémoire. Une écriture qui ne compte pas aux yeux de ceux qui ne parlent que du présent parce qu’elle ne parvient pas à faire de différence entre ici et maintenant entre parfois et jamais.  

Cétacés

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Humpback Whale © Daniel Botelho 

 

Non ce ne sont pas des cétacés

ni des rochers à fleur de vague qui récoltent l’écume

ni les poissons volants ni un banc de fous de Bassan

ce n’est pas même un requin pèlerin

C’est mon esprit qui me joue des tours

c’est mon regard qui se sert d’un prisme déformant

ce sont mes larmes qui brouillent définitivement les cartes

D’où viennent-elles les cartes, les larmes?

De cet endroit que je regarde et regarde amusé

jusqu’à ne plus rien voir qui ne soit mirage?

Non, ce sont bien des cétacés

ils portent tous des couronnes d’écume

et chantent et parlent et remuent mon coeur cette algue

C’est bien une petite larme qui me regarde

du coin de l’oeil prête à traverser le silence

de la mer, des océans qui fondent jusqu’au

caillou que je tiens dans la main.

L’orage

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SÉRAPHINITE « Oeil de Sauron » Loc: Russie

L’orage, l’ours ne trouve pas le sommeil

L’orage perdu en montagne éreinte ses griffes sur les parois rocheuses

L’orage et son pelage bleu acier

L’orage joyeux joyau seul le soleil ose le caresser

L’orage ivre tremble et chante, danse et se laisse retomber

L’orage reprend ses notes

L’orage relit

L’orage réécrit ce qu’il sait et vient d’apprendre sur les roches

sur celles qui peuplent le ciel

sur celles qui glissent jusqu’à l’ombre

sur celles qui se taisent

sur celles qui tiennent parole

L’orage deviendrait volontiers un minéral

L’orage pupille irisée maintient en équilibre l’univers fragile

La guitare

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La porte du placard grince. Quelque chose surgi de très loin pince la plus grave corde de la guitare qui dormait en moi. Le son sombre suivi de quelques accords plus lumineux rassemble assez de force pour formuler en moi l’encolure de l’Andalou-Cartujano. Sa souplesse, la rondeur de ses allures nobles gagnent mon coeur en le soulevant. Le galop me révèle une force docile que je soupçonnais avoir totalement disparue de mon coeur. Un reflet argenté et pommelé se diffuse et propage partout autour de moi une forme majestueuse d’apaisement. Une oreille attentive, un oeil enjoué attendent que je les accorde à ma joie. Un jeu qui va chatouillant ma voix.

La guitare poursuit et effeuille les sentiments oubliés. Elle transforme la nostalgie en quelques coups de pieds puissants, le sol n’est plus qu’un nuage nébuleux exaltant dans son souffle une poussière d’or.

Je n’ose plus même effleurer la porte de peur que partent bien loin de moi à nouveau la guitare et ses cordes vocales veloutées capables d’évoquer au delà de la tristesse, une noblesse qui se sait sur le point de disparaître. Quand la chanson sera finie, elle sera morte et pour renaître, je ne sais pas vraiment ce qu’elle attendra.

Jouer à l’infini avec le grincement d’une porte de placard agace ceux qui vivent autour de moi. Ils n’entendent pas la guitare, ils ne voient aucun cheval et ne reconnaissent pas dans les parfums qui s’évaporent de l’Andalousie. Ils n’entendent peut-être déjà que ce qu’ils veulent entendre: la plainte insupportable d’un tombeau. L’approche irrévocable d’une maladie qui brise les os, ronge la mémoire, altère les espoirs.