Lyre

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Sous l’olivier je lis

et par dessus mon épaule les ombres agitées de l’arbre semblent courir au delà des phrases,

elles balayent les mots.

L’ombre de l’arbre et moi ne lisons pas le même livre, me dis-je.

Pourtant, je l’entends chuchoter en caressant les signes de la pointe de ses feuilles, elle lit comme si elle était aveugle, du bout des doigts, se sert de la sensibilité tactile des mots, chaque syllabe est un objet, un personnage, un tronçon remarquable du bas-relief qu’elle éclaire à la lumière de son regard.

Il est des signes qui sautent aux yeux et d’autres qui fuient.

 Je souligne.

L’ombre suggère de raturer, de hachurer, voire d’arracher la page.

Elle n’a pas tort cette ombre de l’arbre. L’analyse qui propose comme noeuds d’attaches une psychose, une crise oedipienne, une hystérie de  symptômes et de phases toutes sorties de la tête de F à de simples oeuvres poétiques, à une aventure telle que le poème ne mérite pas d’être lue par l’être silencieux, l’ombre de l’arbre associée involontairement à ma position. 

Mais l’arbre a fini de lire. Il cherche à faire de ma chevelure un feuillage, sa frondaison qui éclabousse la lumière. Mes cheveux sont comme les crinières des prairies, comme les toiles décousues des épeires qu’il malaxe pour qu’elle devienne épaisse ma chevelure comme un nuage.

Les plus longues mèches tendent de s’accrocher aux lèvres, de rester sur mes joues et d’autres de se faire prendre au piège par les cils.

Ainsi adossée au tronc lisant je deviendrais peut-être une partie de lui-même.

Mais lorsque je regarde les mélanges de couleurs, de feuilles, de fleurs à naître je me demande

si je serai à la mesure de leur souplesse 

si comme toujours ma démarche saccadée de pied équin 

ne passera pas au premier plan 

avant que je n’ai eu le temps de me montrer sous mon aspect de végétal

qui ressemble plus aux parfums

qu’il diffuse à la lumière

qu’il absorbe et dévore pour nourrir son ombre. 

Auroch

 

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Animals in Moiré 3 par Andrea Minini Source image: journal du design

Se retourne sans me regarder l’auroch. Ce qu’il regarde le fixant à jamais sur le papier azuré de ma mémoire est un morceau de nuage dont le drapé ressemble à la nageoire d’un betta combattant. 

Je ne sais pas ce que chasse véritablement du regard le taureau sauvage. 

Peu à peu, il s’efface. Il avance en mesurant toute la souplesse de son errance bientôt plus personne ne verra qu’il existe, qu’il mène le combat que mènent constamment les âmes quand elles sont seules au pâturage. 

Aucun troupeau ne l’accompagne si ce n’est celui des questions sans réponses, des énigmes non résolues, des paroles que personne encore n’a retranscrites. L’animal a la maitrise de tous les alphabets et possède la connaissance des signes non diffus. Troubles et choses sans frontières, malaises et petites courses du bonheur, il les a dans la tête. Le silence est sa meilleure réponse mais comment la parfaire pour qu’elle atteigne aussi le mur du son sans briser ses promesses? Le ruminant n’aime pas ruminer des ruines et s’il regarde parfois le passé c’est parce qu’il lui semble que le temps le dépasse et qu’il aimerait comprendre ce qu’il n’a pas compris même si de toute façon c’est trop tard.

Trop tard? Il souffle, il fulmine et fonce tête baissée. La forêt de brume en lambeaux empalée sur les cornes! Un buisson de larmes parti en écume! 

Trop tard pour que chaque chose trouve sa place! Voilà pourquoi je suis là à flotter, la tête dans les nuages, le corps léger, le coeur absent et l’âme qui s’efforce de rappeler les mots qui la rattache à la réalité. 

Retourne au rocher qui t’a vu naître, auroch sauvage. 

À la source

B. VD. Elsacker ©

J’ouvre le livre avec l’espoir de découvrir des flots de lettres, des mots, des phrases, de quoi apaiser mon désordre intérieur mais je ne trouve hélas que des pages mortes. L’éboulement de la matière du texte, de son écriture entraînent des questionnements en chaînes de pourquoi. Tout déborde follement, plus rien n’a de structure si ce n’est le livre source, ses pages aveugles et mes mains muettes. 

Peu à peu, je m’étonne de comprendre que ce glissement de terrain, ce glissement de temps ne sont pas la déduction évidente de ce qui se produit si souvent en moi, à cause de moi. Un désordre, une discordance. Quand longtemps je contemple, tout ce que je regarde et admire finit par disparaitre ou par m’envahir et m’éblouir mais là, l’avalanche est au delà, provoquée par une écriture autre et qui ne doit pas être la mienne.

Une écriture ancestrale, dictée de cet instant qui est désormais nulle part. Une voix profonde et grave comme celle d’un mort qui se glisserait sans qu’on s’en aperçoive  parmi ce qui se tient vivant dans le souvenir et la mémoire. Une écriture qui ne compte pas aux yeux de ceux qui ne parlent que du présent parce qu’elle ne parvient pas à faire de différence entre ici et maintenant entre parfois et jamais.  

Cétacés

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Humpback Whale © Daniel Botelho 

 

Non ce ne sont pas des cétacés

ni des rochers à fleur de vague qui récoltent l’écume

ni les poissons volants ni un banc de fous de Bassan

ce n’est pas même un requin pèlerin

C’est mon esprit qui me joue des tours

c’est mon regard qui se sert d’un prisme déformant

ce sont mes larmes qui brouillent définitivement les cartes

D’où viennent-elles les cartes, les larmes?

De cet endroit que je regarde et regarde amusé

jusqu’à ne plus rien voir qui ne soit mirage?

Non, ce sont bien des cétacés

ils portent tous des couronnes d’écume

et chantent et parlent et remuent mon coeur cette algue

C’est bien une petite larme qui me regarde

du coin de l’oeil prête à traverser le silence

de la mer, des océans qui fondent jusqu’au

caillou que je tiens dans la main.

L’orage

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SÉRAPHINITE « Oeil de Sauron » Loc: Russie

L’orage, l’ours ne trouve pas le sommeil

L’orage perdu en montagne éreinte ses griffes sur les parois rocheuses

L’orage et son pelage bleu acier

L’orage joyeux joyau seul le soleil ose le caresser

L’orage ivre tremble et chante, danse et se laisse retomber

L’orage reprend ses notes

L’orage relit

L’orage réécrit ce qu’il sait et vient d’apprendre sur les roches

sur celles qui peuplent le ciel

sur celles qui glissent jusqu’à l’ombre

sur celles qui se taisent

sur celles qui tiennent parole

L’orage deviendrait volontiers un minéral

L’orage pupille irisée maintient en équilibre l’univers fragile

La guitare

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La porte du placard grince. Quelque chose surgi de très loin pince la plus grave corde de la guitare qui dormait en moi. Le son sombre suivi de quelques accords plus lumineux rassemble assez de force pour formuler en moi l’encolure de l’Andalou-Cartujano. Sa souplesse, la rondeur de ses allures nobles gagnent mon coeur en le soulevant. Le galop me révèle une force docile que je soupçonnais avoir totalement disparue de mon coeur. Un reflet argenté et pommelé se diffuse et propage partout autour de moi une forme majestueuse d’apaisement. Une oreille attentive, un oeil enjoué attendent que je les accorde à ma joie. Un jeu qui va chatouillant ma voix.

La guitare poursuit et effeuille les sentiments oubliés. Elle transforme la nostalgie en quelques coups de pieds puissants, le sol n’est plus qu’un nuage nébuleux exaltant dans son souffle une poussière d’or.

Je n’ose plus même effleurer la porte de peur que partent bien loin de moi à nouveau la guitare et ses cordes vocales veloutées capables d’évoquer au delà de la tristesse, une noblesse qui se sait sur le point de disparaître. Quand la chanson sera finie, elle sera morte et pour renaître, je ne sais pas vraiment ce qu’elle attendra.

Jouer à l’infini avec le grincement d’une porte de placard agace ceux qui vivent autour de moi. Ils n’entendent pas la guitare, ils ne voient aucun cheval et ne reconnaissent pas dans les parfums qui s’évaporent de l’Andalousie. Ils n’entendent peut-être déjà que ce qu’ils veulent entendre: la plainte insupportable d’un tombeau. L’approche irrévocable d’une maladie qui brise les os, ronge la mémoire, altère les espoirs.


Or

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Ogata Korin, White Plum Blossoms, Edo period. 1710-16

Longtemps je me suis demandé si l’île était une brèche dans le voile étendu dans le ciel par les nuages.

Hier, de cette faille a surgi avant que le jour s’éteigne, une lumière or et sa queue de comète. Quelques longues minutes ont suffi pour saupoudrer sur la plage, les lèvres de la mer et plus loin dans la baie, le corps entier de la colline dansait imbibé de pollen.

Je devrais comprendre maintenant pourquoi je me refuse même en rêve à quitter cet endroit où je me sens à la fois fugueuse, remplie d’espoir et réduite à naître et renaître en tant que simple poussière.

Correspondre

@hardcorepunkbf

Le jardin correspond avec quelqu’un que personne ne regarde. Ce fantôme a besoin de peu de chose pour poser la voix qui fait frissonner par ses silences les feuilles lourdes de la torpeur.

Que comprendre des mots qui se retiennent de tomber là où poussent les humains mais se récoltent à foison dans les flaques dont la surface sert de miroir à tous les visages de la mer?

La pluie, petite poule blanc neige picore des graines invisibles. Parmi elles, il doit bien y avoir quelque perle, quelque promesse oubliée et quelques unes de mes larmes anciennes.

Rétracté

©Bertrand Els

C’est un pays où la lumière ne vient que pour marquer les plis des feuilles recroquevillées et signer les chemins d’un filet si fin que l’on dirait les rides faites aux ondes. C’est le pays où tu apprivoises les questions sans réponses, les chevaux sauvages, l’évaporation de leur crinière dans l’espace, le temps qui ne fait que déborder du vase le contenant. C’est là, tu caresses du regard le vent avant qu’il ne devienne une tornade ou ne résorbe ce qu’il te reste de force. C’est l’endroit à fleur de peau, où tu t’efforces de traduire, de polir les paroles qui grésillent dans cette autre langue que personne ne comprends. Toi, seul, tu vas escalader les pays inviolés de la solitude, aucune crevasse ne connait pas la forme de tes doigts, aucune galerie n’ignore la lueur de ce regard qui t’accompagne comme une ombre fidèle. Tu reviens les bras et l’âme chargés de cartes précisant les voies, contournant les impasses. Ton coeur devenu astrolabe, tu espères vaguement qu’il dicte la mesure des lunes et des étoiles, murmure presqu’inaudible aux foules qui te regardent comme un animal étrange et de mauvaise augure.

Peut-être

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Suis-je un oiseau

non une feuille sèche posée aux pieds de l’arbre entre les racines qui débordent de la terre

quelques notes me font respirer me soulèvent  et  puis me laissent fabriquer un tapis de poussières

je rêve  là parmi mes soeurs de l’été mes amies de l’hiver à de longues phrases ouvertes

l’arbre dans son sommeil murmure

qu’il a découvert le lit souterrain d’une rivière

 

crépitent les pas des petits mammifères

rien n’est plus doux que la mélodie de leur minois

parfois roule un fruit  parfois une écorce devient phalène

parfois plus rien ne m’empêche de laisser aller mes larmes

le soleil  le vent  l’hiver le temps la nuit

feront ployer les épaisseurs grises agglutinées au delà des branches de l’arbre que je portais dans mes veines

l’été

une chanson une dentelle qu’on jouera du bout des doigts

jusqu’à ton âme

devrait subsister