Nulle part

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klavdi: from Odilon Redon, I —source image

D’abord il y a les oiseaux qui
proches ou éloignés
étalent une vaste broderie de cris
de sifflements
ensuite il y a les fleurs
dont le silence est rompu
par les pollinisateurs
et puis enfin il y a la mer
qui ne dit plus rien
ne va plus nulle part

Jardin

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Self Reflected (detail), 22K gilded microetching, 96″ X 130″, 2014-2016, Greg Dunn and Brian Edwards.

J’ai marché dans le jardin
bien longtemps après
que la nuit soit tombée
aucun sommeil
même pas celui du bruit
j’entendais au delà de la galaxie de ma respiration, du grincement de mes articulations et du bouillonnement interne de mon étoile
le chant infime d’une source
l’eau naissante
le gazouillis intense d’une fleur dans sa fragrance
le froufroutement de l’étoffe qui habille les pétales, les feuilles, les épines et les fruits
il
le jardin
n’est jamais seul
il
le jardin
l’accueille
ma solitude et la tienne
sans lui attribuer de nom
et même pas celui d’une quelconque et bien définie
horrible maladie

Habiter

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Je suis parvenue à mette un pied dans l’eau
ensuite comme si je n’étais plus qu’une algue
je suis parvenue à croire que je n’étais plus qu’une onde
longuement j’ai dispersé mes pensées
mes gestes
n’étaient plus coordonnés
par une volonté interne solide immuable
mais par une abstraction externe fluide
un empressement instinctif à accueillir le changement
ses vagues
manifestations
l’instant était une particule et sa position lumineuse infime
et elles étaient innombrables
je suis restée là semblable à rien
qu’un cheveu
et la partie de moi qui fut forcée à sortir de l’univers
de l’eau
fut rendue à la dure âpreté d’apprendre à exister
en tentant vainement d’avoir ce qui m’avait possédée

Calligraphies

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©Bertrand Els

Dans la roche qui me laisse au bort du monde
s’est gravé avec l’insistance de vies accumulées
un paysage de neige, de tempêtes, d’hésitations phosphorescentes
le vent fait de filaments infinis
multiplie les replis sur soi sûrs de l’oubli
Dans la roche rutilante comme une peau de reptile
auréolent des fontaines, des villages fantômes
l’énigme du bouillonnement magmatique d’une de leurs naissances
Des nébuleuses s’incrustent et les sillons sur mes visages
sont rides et chemins labourés d’identiques et inutiles
questions

Un chat noir

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Les parents finissaient bruyamment un repas qu’ils avaient partagé avec quelques amis et plusieurs bouteilles de vin. Aucun ne prêtait plus la moindre attention aux deux enfants qui avaient choisi de jouer à grimper dans les pins en échangeant des cris de singes. L’imagination les avait fait voyager jusque dans les forêts épaisses et humides d’un pays très lointain.
Il faut dire que la journée avait été chargée en électricité. Le temps était lourd, il faisait chaud et les adultes nerveux, agacés n’avaient presque point cessé de crier, de gronder les enfants, de leur faire des reproches inutiles. Pourquoi faudrait-il empêcher d’aussi jeunes enfants de jouer, de montrer de l’ardeur, de la curiosité?
À midi, alors que la mère venait d’ordonner aux enfants de se laver les mains et de passer à table pour l’un des interminables repas de la journée, l’éclair d’un orage sans larme coupa brutalement l’électricité. Le père muni d’une lampe de poche dut se rendre dans la cave sombre, humide et voutée. Après un parcours rempli d’embuches, il parvint enfin à se trouver en face du compteur électrique. Le courant rétabli, on put poursuivre les préparations du repas. En prévision de la pluie qui allait probablement tomber vive, on servit finalement le repas à l’intérieur et non dans le jardin comme les enfants le désiraient tant. La mère ne se lassait point de faire des remarques au père sur la vétusté de la cave- dans laquelle elle n’allait jamais-, sur l’installation électrique défaillante, sur les portes qui grinçaient, les peintures qu’il aurait fallu refaire et sur le jardin. Dans un coin du jardin, poussaient librement graminées et fleurs sauvages. À cet endroit seulement l’herbe se montrait verte, tendre et follement joyeuse de vivre. Partout ailleurs, la végétation était horriblement disciplinée à un point tel que certains buissons n’avaient pas eu d’autre choix que de se laisser mourir en signe de protestation. Protestation qu’on était incapable d’entendre dans cette maison.
Les signaux de détresse n’avaient pourtant pas échappé à celui qui se trouvait de l’autre côté du mur et qui vivait dans la propriété voisine. Là, à tous les levers et couchers du jour se tenaient de flamboyants concerts de saveurs et de parfums. Les fleurs tenaient à imprimer chacune selon leurs propres coutumes de leurs présences parfumées les tableaux que le vent, l’air, le soleil et les brumes composaient soigneusement guidés par les mains d’un chef d’orchestre invisible, discret, muet: un jardinier.
Ce jour-là, avant la foudre, avant les cris et les reproches, avant les repas infiniment mouvementés de paroles fortes et dures et presque crues, à l’aube, il avait trouvé le cadavre momifié d’un hérisson. L’animal semblait dormir recroquevillé sur lui-même, piquants dressés contre le restant du monde. Un monde qui clôture les jardins, un monde qui retire les feuilles séchées, un monde qui le méprise lui et ses habitudes tranquilles de voyageur nocturne.
Ce jour-là, avant tout, il avait été heureux d’entendre à nouveau les sifflements des milans royaux se partager l’azur. Il avait souri quand il avait compris qu’il ne lui resterait plus une seule poire et que c’était le prix réclamé par les geais pour fêter leur retour. Ce jour-là, il s’est senti réconforté par cet alignement magique des évènements, par la logique des choses. Ce jour-là, il se disait qu’il n’avait pas en vain regarder des nuits entières les étoiles filer dans le ciel obscure.
Les enfants jouaient à reproduire les comédies aux quelles ils avaient assisté sans toujours les comprendre. Ils jouaient à recréer des cortèges de paroles guerrières, à mimer le mensonge, à troubler le soleil dans les aiguilles de l’arbre en l’interpellant, en lançant des menaces à qui veut les entendre. Ils s’habituaient au monde que bâtissaient de générations obscures en générations dévotes et superstitieuses leurs parents.
Un chat les regardait. Un chat au regard de jade. Un félin au pelage soyeux et à l’allure veloutée les observait tranquillement assis sur le muret, à l’orée de son territoire. On entendit des rires hargneux et ces interpellations grossières: « Hé le chat! Hé chat noir! chat de malheur! vilain chat de sorcière! » Le félin feint de ne rien comprendre, resta assis à la frontière de son jardin. Lorsqu’il quitta sa place avec calme, grâce et une souple volupté qui laissait comprendre qu’il était maître et roi. Dans l’arbre, il n’y avait plus d’enfant, plus de cris et autour de la table à la place des hôtes et des parents ne restaient plus que quelques pommes de pin.

Mausolées

Je n’oublie pas les mots mais parfois j’oublie ce que j’ai à dire. Je sais qu’à chacun comme au creux d’une naissance appartient une existence, un sens au quel par commodité j’ajoute une image, deux images, un hologramme. Aux images se nouent souvenirs et souvenirs de souvenirs, parfums, saveurs.

Aux mots, il reste toujours le pouvoir de quelques lettres. Si je peine à me dire ou plus simplement à dire, c’est parce qu’à mon sens les interlocuteurs manquent de précision dans le choix de mots de leurs réponses. Ils en oublient, ils en supposent ou imaginent que je parviendrai à trouver ceux qu’ils ne prennent pas la peine de chercher. Pourtant, ils sont tous là, les mots, dans le fond de la gorge, dans le vide des rêves, dans la nudité du sommeil. Ils attendent qu’on les atteigne. Ils attendent l’autre dans l’explication de lui-même.
Oublier les mots, c’est s’oublier, abandonner. Renoncer. Enterrer sa personne, prescrire l’autre, lui défendre n’importe quel débordement. Le faire taire.
Les mots, il en est toujours au moins un pour porter dans sa main le vent, sa respiration lente et discrète comme celle de la personne qu’on aime et qui dort la nuit nue ou presque dans le même lit. Il en est un pour lire l’autre. Il en est un pour me dire que ma lecture est incomplète. Il en est un que je cherche. La vie ne consiste-t-elle pas pour moi à chercher le mot. L’inscrire, l’effacer, le traduire, le réinventer.
Hier, j’écoutais « Debussy jouant Debussy » et il me semblait par moments que Debussy n’était plus Debussy mais comme un chaos, le bouleversement  qu’est l’homme. À chaque instant, Debussy reprenait les rênes pour guider les notes vers lui dans une harmonie précaire, tenue au fil de presque rien: la volonté de Debussy à jouer Debussy. En oscillant ainsi, c’est vers moi que l’arbre Debussy se ployait comme pour donner vie à la poussière que je suis, à ce grain qui n’est rien. Je pense qu’en écoutant Debussy se jouer, le désordre apparent créé et puis détruit l’était aussi par l’entremise de mon esprit. Les mots me font oublier le chaos. Masques du vide, les mots me consolent en construisant des mausolées pour mes idées.


Debussy Claude

Hear Debussy Play Debussy: A Vintage Recording from 1913

 

Jardin

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Kerman ‘vase’ carpet fragment, southeast Persia, early 17th century. 1.96 x 3.06m (6’5” x 10’1”).

Juste avant que la nuit fasse son entrée dans le jardin
une rose s’est évanouie
comme pour donner le signal
Un bref instant j’ai eu l’impression qu’un oiseau blanc
se laissait tomber de la branche pleine d’épines
Ensuite peu à peu se sont mélangés les parfums
des fleurs et de la terre se gorgeant de fraîcheur et d’humidité

Les oiseaux ont cessé leurs chants
les appels se sont tus et le long des murs
sont apparues les silhouettes gracieuses de jeunes geckos
Le chat est redevenu le félin égyptien
logé tout en haut de la pyramide alimentaire

Dans le ciel sautant d’une étoile à une autre
les pipistrelles affleuraient le néant et cueillaient
parfois quelques gorgées
d’eau sans laisser derrière elles
la moindre empreinte sur la surface
Le silence avait pris de l’ampleur
plus rien pour le froisser pas même
la démarche pleine d’énigmes
du sphinx dont on devinait le profil
parfaitement découpé dans une étoffe plus sombre
Le vol floconneux d’une chouette me rappela un instant
l’existence presque oubliée d’une brûlante blessure
L’angoisse de vivre et celle forcée de devoir reconnaître le passé.

À peine visible

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©Bertelsac via https://www.instagram.com/bertelsac/?hl=fr

Je lis à l’ombre, près du mur qui à la nuit tombée se constelle de geckos. Entre et puis disparaît dans une fente du bois de la table, une abeille. Son corps délicat, son vol auréolé lorsqu’il s’approche de l’endroit me fait oublier le dard. D’ailleurs, l’animal ne se préoccupe nullement de cette statue de sel scellée à un fauteuil, un livre à la main.

J’ignore si elles sont plusieurs à s’infiltrer dans cette mince ouverture. Il me semble qu’affairée ce soit toujours la même qui éternellement découvre, rêve, sommeille, part et puis revient.
L’entrée est à peine visible mais le monde au quel je n’ai pas accès ne peut que se construire dans l’espace où rêve et imagination battissent des galeries, des alvéoles infinies en si peu de temps que l’on croit cela impossible.
La chose est établie, une abeille a découvert ce qu’hélas ne cherche plus aucun humain, une faille, une ride, un début sans fin.

Filet

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©Bertrand Els

Les toiles à force de brasser

les pluies 
de couleurs, de traits

et les effacements
 se sont défaites

finies les trames

déchiquetés les réseaux

ne restent plus que les fibres

décharnées étiolées

presque libres 
vaincues

c’est qu’elles n’offrent plus

que des aiguilles de lumière

ce que je parvenais à retenir

n’existe plus

je ne me souviens qu’avec peine

de l’azur


Source image

Orage

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©Bertrand Els via https://www.facebook.com/profile.php?id=100011021192160

Au dessus de la mer
le ciel est un mirage
la ligne imaginaire
qui les joint l’un à l’autre
est absente
tirée par un cil de lune
une vague et son écume
annoncent les nuages

une gorgée de vent
une gorgée de ciel
une gorgée de source d’entre les pierres
l’orage est en mer
mais qui s’en soucie ici

un cheval comme une nef
rapporte du large
une robe presque noire
déjà grise fouettée de lumière encerclée
d’ombres formant des o

Ce qui bouillonne je le comprends
c’est ce que personne ne peut voir
de prime abord
cet univers sous-jacent qui prend tant d’espace

sous la surface où accourent les larmes
se mélangent en un éclair

impressions et sentiments

se défont de leur fourreau de soie quelques
psychés
la nuit se rempli de chants
inouïs