Mausolées

Je n’oublie pas les mots mais parfois j’oublie ce que j’ai à dire. Je sais qu’à chacun comme au creux d’une naissance appartient une existence, un sens au quel par commodité j’ajoute une image, deux images, un hologramme. Aux images se nouent souvenirs et souvenirs de souvenirs, parfums, saveurs.

Aux mots, il reste toujours le pouvoir de quelques lettres. Si je peine à me dire ou plus simplement à dire, c’est parce qu’à mon sens les interlocuteurs manquent de précision dans le choix de mots de leurs réponses. Ils en oublient, ils en supposent ou imaginent que je parviendrai à trouver ceux qu’ils ne prennent pas la peine de chercher. Pourtant, ils sont tous là, les mots, dans le fond de la gorge, dans le vide des rêves, dans la nudité du sommeil. Ils attendent qu’on les atteigne. Ils attendent l’autre dans l’explication de lui-même.
Oublier les mots, c’est s’oublier, abandonner. Renoncer. Enterrer sa personne, prescrire l’autre, lui défendre n’importe quel débordement. Le faire taire.
Les mots, il en est toujours au moins un pour porter dans sa main le vent, sa respiration lente et discrète comme celle de la personne qu’on aime et qui dort la nuit nue ou presque dans le même lit. Il en est un pour lire l’autre. Il en est un pour me dire que ma lecture est incomplète. Il en est un que je cherche. La vie ne consiste-t-elle pas pour moi à chercher le mot. L’inscrire, l’effacer, le traduire, le réinventer.
Hier, j’écoutais « Debussy jouant Debussy » et il me semblait par moments que Debussy n’était plus Debussy mais comme un chaos, le bouleversement  qu’est l’homme. À chaque instant, Debussy reprenait les rênes pour guider les notes vers lui dans une harmonie précaire, tenue au fil de presque rien: la volonté de Debussy à jouer Debussy. En oscillant ainsi, c’est vers moi que l’arbre Debussy se ployait comme pour donner vie à la poussière que je suis, à ce grain qui n’est rien. Je pense qu’en écoutant Debussy se jouer, le désordre apparent créé et puis détruit l’était aussi par l’entremise de mon esprit. Les mots me font oublier le chaos. Masques du vide, les mots me consolent en construisant des mausolées pour mes idées.


Debussy Claude

Hear Debussy Play Debussy: A Vintage Recording from 1913

 

Jardin

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Kerman ‘vase’ carpet fragment, southeast Persia, early 17th century. 1.96 x 3.06m (6’5” x 10’1”).

Juste avant que la nuit fasse son entrée dans le jardin
une rose s’est évanouie
comme pour donner le signal
Un bref instant j’ai eu l’impression qu’un oiseau blanc
se laissait tomber de la branche pleine d’épines
Ensuite peu à peu se sont mélangés les parfums
des fleurs et de la terre se gorgeant de fraîcheur et d’humidité

Les oiseaux ont cessé leurs chants
les appels se sont tus et le long des murs
sont apparues les silhouettes gracieuses de jeunes geckos
Le chat est redevenu le félin égyptien
logé tout en haut de la pyramide alimentaire

Dans le ciel sautant d’une étoile à une autre
les pipistrelles affleuraient le néant et cueillaient
parfois quelques gorgées
d’eau sans laisser derrière elles
la moindre empreinte sur la surface
Le silence avait pris de l’ampleur
plus rien pour le froisser pas même
la démarche pleine d’énigmes
du sphinx dont on devinait le profil
parfaitement découpé dans une étoffe plus sombre
Le vol floconneux d’une chouette me rappela un instant
l’existence presque oubliée d’une brûlante blessure
L’angoisse de vivre et celle forcée de devoir reconnaître le passé.

À peine visible

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©Bertelsac via https://www.instagram.com/bertelsac/?hl=fr

Je lis à l’ombre, près du mur qui à la nuit tombée se constelle de geckos. Entre et puis disparaît dans une fente du bois de la table, une abeille. Son corps délicat, son vol auréolé lorsqu’il s’approche de l’endroit me fait oublier le dard. D’ailleurs, l’animal ne se préoccupe nullement de cette statue de sel scellée à un fauteuil, un livre à la main.

J’ignore si elles sont plusieurs à s’infiltrer dans cette mince ouverture. Il me semble qu’affairée ce soit toujours la même qui éternellement découvre, rêve, sommeille, part et puis revient.
L’entrée est à peine visible mais le monde au quel je n’ai pas accès ne peut que se construire dans l’espace où rêve et imagination battissent des galeries, des alvéoles infinies en si peu de temps que l’on croit cela impossible.
La chose est établie, une abeille a découvert ce qu’hélas ne cherche plus aucun humain, une faille, une ride, un début sans fin.

Filet

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©Bertrand Els

Les toiles à force de brasser

les pluies 
de couleurs, de traits

et les effacements
 se sont défaites

finies les trames

déchiquetés les réseaux

ne restent plus que les fibres

décharnées étiolées

presque libres 
vaincues

c’est qu’elles n’offrent plus

que des aiguilles de lumière

ce que je parvenais à retenir

n’existe plus

je ne me souviens qu’avec peine

de l’azur


Source image

Orage

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©Bertrand Els via https://www.facebook.com/profile.php?id=100011021192160

Au dessus de la mer
le ciel est un mirage
la ligne imaginaire
qui les joint l’un à l’autre
est absente
tirée par un cil de lune
une vague et son écume
annoncent les nuages

une gorgée de vent
une gorgée de ciel
une gorgée de source d’entre les pierres
l’orage est en mer
mais qui s’en soucie ici

un cheval comme une nef
rapporte du large
une robe presque noire
déjà grise fouettée de lumière encerclée
d’ombres formant des o

Ce qui bouillonne je le comprends
c’est ce que personne ne peut voir
de prime abord
cet univers sous-jacent qui prend tant d’espace

sous la surface où accourent les larmes
se mélangent en un éclair

impressions et sentiments

se défont de leur fourreau de soie quelques
psychés
la nuit se rempli de chants
inouïs

Nature morte

frtis van den berghe
Frits van den Berghe

Il y a longtemps, à la fin de l’hiver,
la lune est descendue sur terre.
Lorsqu’elle a posé le pied
sur la cime de quelques arbres
qui se trouvaient là par hasard,
les branches se sont tendues
comme les doigts griffus d’une toile
d’araignée.
Une forêt s’est mise en marche.
La procession suivait le même chemin
que le canal, le chemin qui mène au cimetière.
La lueur de la lune était solaire
orange pourpre et or
son reflet dans l’eau lente éclairait les visages
que portaient les arbres comme des masques.
Je ne compris que plus tard ce que
la lune avait mis si merveilleusement en scène
ta main plus jamais n’accueillerait la mienne
comme un petit feuillage.
Le tableau qui trônait dans le salon,
embrouillé de larmes,
fait de taches de couleur où je ne voyais
que les coups du pinceau qui ne se tenait
à aucune règle et ne mesurait plus le geste.
Le tableau si sombre recouvert de poussières,
le tableau que mon regard d’enfant à force de le parcourir
avait remplis de rides s’était laissé soudainement appréhender.
Ce n’est pas une forêt en fête qui marche
ce n’est pas un cortège de feuilles mortes
qui glisse sur l’eau noire,
c’est un cirque qui arrive dans un village,
c’est la vie qui nous invite à jouer
un rôle qui comme un habit trop petit
ne nous sied pas et ne contribue pas
à notre épanouissement.

Se perdre

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Bertrand els

Le visage de l’absence
dans les coups que je lance
un dédale de traits
les lacets d’une route de montagne
la décence que j’oppose à la descente en pays de silence
le portrait de profil des phrases
que je n’ai jamais pu apprendre
à prononcer
le silence transpire et parfois le regret
se met à me sourire

là boulonné sur un socle
de marbre le monolithe
de son corps acide
résume ses pensées en bloc
impossible de lui opposer
un simple songe sinueux
sans avoir à porter un masque
et un bouclier


Source image: Bertrand Els

Filaments

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Hier une méduse
effleurait de ses
tentacules blancs
l’autre versant de
la colline bleue

Ensuite poussée
par le vent elle
a gagné le large
agrandissant
son ombre en
même temps
que la nuit mauve

entre ciel et mer
le temps s’est
perdu la méduse
a disparu

Seuls quelques
filaments blancs
comme des phrases
incomplètes
ne finissaient pas
de se disperser
dans mon esprit
médusé

Félidé

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©William Kentridge

Quand il marche c’est la nuit qui se déplace
ondoiement du vent dans les fraiches frondaisons
il s’approche du bout du nez et sent
la lune ronde est jaune et saupoudrée de pollen
comme les fleurs que l’on place dans les toiles

quand il s’approche et me regarde je vois
comment son œil irise la lumière et la garde
au fond de lui-même pour éclairer ce
qui le hante d’un halo de jade

quand il me parle on n’entend rien
tout oscille de l’or au vert et se lit
ses mots ne mutilent jamais
inutilement le silence