Nature morte

frtis van den berghe
Frits van den Berghe

Il y a longtemps, à la fin de l’hiver,
la lune est descendue sur terre.
Lorsqu’elle a posé le pied
sur la cime de quelques arbres
qui se trouvaient là par hasard,
les branches se sont tendues
comme les doigts griffus d’une toile
d’araignée.
Une forêt s’est mise en marche.
La procession suivait le même chemin
que le canal, le chemin qui mène au cimetière.
La lueur de la lune était solaire
orange pourpre et or
son reflet dans l’eau lente éclairait les visages
que portaient les arbres comme des masques.
Je ne compris que plus tard ce que
la lune avait mis si merveilleusement en scène
ta main plus jamais n’accueillerait la mienne
comme un petit feuillage.
Le tableau qui trônait dans le salon,
embrouillé de larmes,
fait de taches de couleur où je ne voyais
que les coups du pinceau qui ne se tenait
à aucune règle et ne mesurait plus le geste.
Le tableau si sombre recouvert de poussières,
le tableau que mon regard d’enfant à force de le parcourir
avait remplis de rides s’était laissé soudainement appréhender.
Ce n’est pas une forêt en fête qui marche
ce n’est pas un cortège de feuilles mortes
qui glisse sur l’eau noire,
c’est un cirque qui arrive dans un village,
c’est la vie qui nous invite à jouer
un rôle qui comme un habit trop petit
ne nous sied pas et ne contribue pas
à notre épanouissement.

Se perdre

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Bertrand els

Le visage de l’absence
dans les coups que je lance
un dédale de traits
les lacets d’une route de montagne
la décence que j’oppose à la descente en pays de silence
le portrait de profil des phrases
que je n’ai jamais pu apprendre
à prononcer
le silence transpire et parfois le regret
se met à me sourire

là boulonné sur un socle
de marbre le monolithe
de son corps acide
résume ses pensées en bloc
impossible de lui opposer
un simple songe sinueux
sans avoir à porter un masque
et un bouclier


Source image: Bertrand Els

Filaments

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source image

Hier une méduse
effleurait de ses
tentacules blancs
l’autre versant de
la colline bleue

Ensuite poussée
par le vent elle
a gagné le large
agrandissant
son ombre en
même temps
que la nuit mauve

entre ciel et mer
le temps s’est
perdu la méduse
a disparu

Seuls quelques
filaments blancs
comme des phrases
incomplètes
ne finissaient pas
de se disperser
dans mon esprit
médusé

Félidé

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©William Kentridge

Quand il marche c’est la nuit qui se déplace
ondoiement du vent dans les fraiches frondaisons
il s’approche du bout du nez et sent
la lune ronde est jaune et saupoudrée de pollen
comme les fleurs que l’on place dans les toiles

quand il s’approche et me regarde je vois
comment son œil irise la lumière et la garde
au fond de lui-même pour éclairer ce
qui le hante d’un halo de jade

quand il me parle on n’entend rien
tout oscille de l’or au vert et se lit
ses mots ne mutilent jamais
inutilement le silence

Paysage

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©Rob Mulholland: Vestige Installation

Hier près du pin
je ne pensais pas
plus loin que le jet d’eau
qui abreuvait les fleurs
tombées du ciel
soudain tu as posé ta main
sur mon songe
murmuré à mon épaule
quelques paroles qui ne signifient plus rien
et du pin des nuées de pollen
se sont échappées
chaque grain portait en lui
le souvenir jaune et fin du soleil
une poignée de sable saharien
j’ai dû fermer les yeux afin de ne point
pleurer
hier près du pin en ouvrant les yeux
j’ai vu ton rire j’ai entendu tes pas s’enfuir
en faisant grésiller comme un incendie
toutes les aiguilles tombées
au pied
du pin qui se penche d’année en année
un peu plus vers la mort


Source image

Île

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Google Maps imagery on Stratocam.com

 

Sur la mer se pose
une île imaginaire     elle décrit  comme
s’ils étaient des fantômes  les autres
continents    parfois    très grands
ce   qu’elle a          à dire
revient presqu’au
silence
Elle résume l’île le néant
invisible à celles qui ne contemplent rien
l’île liquide s’écoule se gonfle recèle
s’éteint      revient      comme
si elle
n’était qu’un simple courant marin
parcourue par la lumière


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