Baie

Ma main sur le garrot pout tenter de toucher le noir commencement des crins. La crinière glisse le long de l’encolure, coule entre les deux oreilles et puis s’abreuve de la toute petite larme de lait que tu as sur le front. Suspendue comme une étoile au centre d’une galaxie rougeoyante.

Comment me faire comprendre que tu n’acceptes pas vraiment ma présence? Que tu es lasse, qu’un rien t’agace. 

Les mouches, tu les chasses. Un faible mouvement ondulatoire de la robe suffit à chaque fois qu’elles tentent un atterrissage. Mais moi, je reste contre toi même si tu te sers de ce panache de crins comme la fumé d’un volcan quand on croît qu’il va s’éteindre.

Ma main coulisse jusqu’à l’épaule pour atteindre les vallonnements du poitrail et mon oreille se pose sur ton flanc. J’entends ce qu’il se passe à l’intérieur de toi sans rien comprendre. 

Souffle chaud, et comme une petite machine, au loin, qui broie une éternelle fibre d’herbe verte, un orchestre de quelques improbables instruments. 

Tu soupires. Je découvre les chemins et les lits de torrents et de rivières que parcourent tes veines et des nerfs sous la peau. 

J’ouvre la porte de l’enclos. Tu vas au pas. Tu voles et disparais là où vont tous les chevaux bais.

À chaque instant

À chaque instant il m’accompagne

plus doux plus souple que mon ombre

parfois il me regarde juste pour voir

si je le sais près de moi

je sors il me suit

je marche en allongeant le pas

il multiplie les siens il sautille

il est comme le trait noir du pinceau

sur l’échine d’un taureau

Il pourrait être ailleurs 

en tous ces endroits inaccessibles

j’ai beau lui dire qu’il est libre 

sa réponse est toujours la même

je te suis

je veux être là où je suis et pas ailleurs

ici maintenant et jamais demain


© image: Desert Hiker Gal Falling Man Petroglyph Gold Butte National Monument

Sur ses pas

Il revient quelques fois sur ses pas
chaque fois que croustille la feuille sèche
que les aiguilles abandonnées des pins signalent
l’heure des ombres

il revient guidé par la douceur de l’ habitude
humant l’humus
parfois
il s’arrête et trempe sa langue dans l’eau
d’une flaque
il revient goûter la lune ou croquer une étoile