Le grand buvard

Sous son coeur Soudain s’échouent
les méduses
Le corps flasque que je retourne ne cache que du sable
dur froid humide.


Sous son coeur dans ce sous-bois sous un manteau de feuilles pourrissantes se dispersent les sources souterraines
La forêt fredonne


Sous son coeur un réseau de mots imprononçables
des noeuds de phrases se lient aux néants
Sous sa paume un mille-feuilles et tellement de pétales


Sous son coeur le grand buvard de son bureau
tous ses tiroirs et toutes les missives emmurées
Sa peur de la réponse la mise à mort des questions la logique la raison
Les sous-entendus qu’il faut faire semblant de comprendre 

Sous son coeur les couleuvres qu’il a fallu avaler.

Gemme orange

Elle regarde le buisson
de son regard de gemme orange
de petites ombres grignotent
et picorent
l’insouciance
écarlate d’un fruit
les feuilles rondes
le vert plus sombre que la nuit qui tombe
le jour alourdi s’évanouit
une fleur fantôme sort de son fourreau
l’épée fine du parfum
miel et pulpes d’ananas et de mangues
sait-on pourquoi le plumeau de la queue du chat toujours semble avoir été trempé
dans l’encre noire 

Fleurs intérieures

Bertrand Els

Sous la coquille dans sa capsule
une fleur longue à naître
ses langues de feuilles
son bulbe

Bertrand Els

elle sait qu’en fin de tige
elle explosera en maints pétales
et pistils
blancs

Bertrand Els

quelques grains pourront boire
un peu de vent
tellement de soleil
que la distinction entre lumière et brûlure sombre
sera
sans importance

Bertrand Els

Sous la coquille la fine membrane
qu’il t’est soit-disant interdit
de franchir
une bulle solaire et au-delà une absence
peut-être
du jour   des heures  du temps tel que tu le connais

Bertrand Els

Ecritures

Léon Ferrari

Déplaçant les grosses roches
De la montagne
Le vent
Venu de la mer

Les vagues se cabrent
Mais la nuit n’en parle
Qu’au travers de ma peur

A pas lourdement posés
Sur la terre
Le monstre avance

Tremble comme l’eau 
Soumisse à l’effritement d’elle-même
La boule de laine 
Qui me sert de voix
Elle n’a point peur —dit-elle —
Elle dresse entre les rêves et leurs réalités
De pénibles filets et des dentelles

Épanchement

Artiste : Betty Kuntiwa Pumani Titre de l’œuvre : Antara Tjukurpa – Dreaming Time story Format : 3 panels – 225 x 150 cm Provenance et certificat : centre d’art aborigène de Mimili Maku Arts

Sa voix nocturne se hisse

entre les brèches et les branches 

autour de mon scaphandre

une auréole et des bulles

décrivent le domaine de leurs peurs

à l’encre noire 

chacune précise les bords de l’autre

le vent la nuit les végétaux devenus invisibles

tremblent et hésitent 

mon coeur et ses éboulements de pierres

mon coeur indivisible   

suspendu à la racine d’écume

des vagues 

luit poli comme un galet

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Masque

Mayan Half Skull/Half Face Mask – Guatemala, Circa: 6th to 9th Century AD source image

hier ton visage n’était plus qu’un masque

la souffrance avait mangé ton regard 

écarté ta bouche

déformé tes râles

tu n’avais plus de dents et pour te défendre 

plus rien 

plus aucun de tes mots n’était affuté

sans eux 

désormais 

toutes les phrases grelottent

 

Equus przewalskii

Cheval de Przewalski Mongolia

il pleut il vente 

ou les deux à la fois

je ne sais pas

la pluie court sur les toits

les feuilles s’enflamment

le vent parle de ses milles voies

des racines dont il fait des chemins

des chemins dont il fait des étoffes

dans la steppe on entend le troupeau de chevaux sauvages

sans jamais le voir

l’horizon est comme la ligne noire qui parcourt la crinière du haut de la tête

au crin finissant le galop 

on retient le sabot la dent l’oeil qui ne vous perd pas de vue une seconde

l’oeil méfiant qui ne veut rien apprendre des clôtures 

et des caresses qui mentent

Mardi

source image

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Mer

qui donc pourrait se prononcer autrement

à cet instant

un papillon me laisse découvrir qu’il n’est pas une fleur

là où le rideau rencontre la lisière de l’air je vois

un chat qui n’existe pas

demain nous serons mercredi et sans aucun doute

je pourrai tranquillement me dire

que rien n’a vraiment changé

Instrument

P7272021.JPG

Chaque végétal, de l’arbre à l’herbe sauvage possède un instrument de musique. La partition est une poignée de pipistrelles, le vent est le chef de l’orchestre indiscipliné. De ce nocturne improvisé se dégage une confusion hyperbolique. Un désordre follement joyeux qui emplit l’espace de tentacules ondulatoires. Sons et couleurs mélangent leurs spectres, volumes, matières et ombres, filaments, tiges et feuilles, boutons et noyaux, racines et branches suspendent infiniment le temps et le silence. Le vide se froisse et enfle comme une éponge, se rétracte. La membrane qui lui sert de peau est rose comme les branchies du poisson-lune.

La nuit vient tout juste de disparaître et avec elle quelque chose de mon rêve, les fleurs minuscules dans la voie lactée qui répandaient un parfum de miel et d’écorces de citron se referment sur elles-mêmes, disparaissent et se taisent. Les frondaisons peu à peu gagnent le ciel à la manière des nuages. Les instruments se rangent sous les ailes, le vent s’en va et chante au dessus de la mer et la caresse comme on caresse un chat, jamais à rebrousse- poils. Les oiseaux se nourrissent d’insectes et tissent des nids provisoires dans les aiguilles de lumière et les reflets des sources comme si tout de la nuit et de ses concerts n’existait pas.