Un miracle

tumblr_o7r7f6566Z1v6jft8o1_1280À force de t’attendre assis sur le banc près de l’entrée du jardin, je me suis transformé en mousse, en lichen. Je coule le long des barreaux des grilles, je suis dans toutes les fissures, à l’ombre, aux pieds des statues, sur les branches. Mes verts occupent les faces nord des écorces. Quand il pleut, les troncs sont semblables aux torses des grands chevaux bais qui tirent les chars antiques.
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J’ai parcouru toutes les allées, ramassé autant de cailloux que de larmes j’ai versées. J’ai marché scrutant le ciel, déliant les langues des nuages afin qu’ils m’avouent l’heure de ta venue. Aucun ne m’a livré le secret.

Tous  célébraient la danse du silence et me laissaient découvrir de lentes formes animales: la gueule béante d’un félin, la dent d’un requin, la pince d’un crabe géant. Ainsi se sont fossilisées les heures.
Comme un archéologue, dans les strates de brumes, dans les amas nuageux, j’ai cherché une explication à mon obstination ou à celle des autres .

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J’ai vu plusieurs fois le givre manger les pensées, j’ai remarqué qu’elles étaient toujours plus nombreuses à résister, à opposer leurs faiblesses à la rigueur, à refleurir l’année suivante avec la même insolence.
J’ai écouté crisser les griffes de la chaleur, sa brûlante désespérance empêchait tout mouvement.
J’ai entendu le jour se laisser tomber sur la terre dès que la grande porte grillagée se refermait sur le jardin. J’ai compris qu’avec l’aube, surgissait la surprise du printemps quel que soit le moment de l’année.Ta chanson ne pouvait plus qu’arriver.
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Aujourd’hui, tu es entré dans le jardin enrobé de lumière, portant à tes lèvres un magique instrument capable de transformer ta voie la plus intense, la plus sombre et profonde en un rire somptueux. Un rire gorgé de joie, un rire en soie, un rire mélancolique, un rire en mesure d’ englober le monde.
Tu as surgi dans chaque note. Tel un oiseau-jardinier, tu es passé de branche en branche, tu as tissé une tonnelle de brindilles pour le silence et rassemblé tout autour juste assez de notes bleues, de notes parfumées. Limpide, audacieux, fugace, furieusement amoureux.

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Tu ne t’es même pas assis sur le banc que j’avais occupé pendant des éternités, tu n’as même pas regardé mes nuances veloutées aux pieds des arbres, aux bordures des mondes.
J’ai alors compris que ce n’était ni le temps, ni l’espace qui empêchaient notre rencontre car nous occupions bien tous les deux le même univers. Franchir des frontières, c’est pourtant ce que font les chants des oiseaux aux printemps.
Ce qui nous sépare à jamais l’un de l’autre est un mot. Un mot muet, momifié. Un mot qui tremble comme les mirages. Un mot qui enveloppe l’autre d’une membrane brillante qu’on ne peut transgresser. Un mot mort.

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Ce mot tentaculaire a pris le temps de germer dans mon esprit à mon insu. Sans que je puisse désormais le déraciner, il m’est devenu impossible de le prononcer.


photographies de Bertrand VD. Elsacker

Effrangement

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Derek Bransfield

Parmi les épines    les feuilles    les fleurs
sur les branches les plus fébriles
les citrons sont
la traduction des allées et venues du soleil

Elles sont plusieurs à se servir du jaune citronné
comme couleur pour parcourir leurs pétales
tout au long de la floraison        Certaines préfèrent se référer
au goût acide suggéré     par le fruit     lent à mûrir.     D’autres rappellent la naissance ancestrale de l’astre
alors qu’il n’était que poussière     d’étoile     suspendu     au bord des étamines.
Il n’en est qu’une qui renonce     parmi toutes celles qui reproduisent
aveuglément
toutes les sautes d’humeur du fruit.
Une seule
a choisi pour danser autour de son coeur
qui ne serait pas un trou noir    des pétales frangés si légers
qu’ils ne peuvent porter   un vulgaire goût de citronnade.
Une renoncule a tout fait pour être touchée par ton regard.
L’or ne t’intéresse pas     l’obscène abondance te donne la nausée        l’extrême                             pauvreté te révulse.
Pour faire partie de ton jardin         il faut si l’on veut devenir une fleur         avoir l’audace de n’être presque rien.
La couleur sera celle du soleil
blanc comme une paupière de nourrisson     endormi dans un ciel laiteux.


Source image: ici

Fraîche et argentée

Hiroshige – Untitled c.1851

La nuit est venue se poser sur le jardin
La lune regarde la mer
Une à une les étoiles se regroupent au dessus de la folle falaise qui parle toute seule quand les oiseaux se taisent.
Quel étrange troupeau scintille enivré par les parfums émanant du maquis
Pour qui est-ce encore l’été
Quel est cette ombre marchant d’un pas souple et lent sur le sentier qui semble couler de la lune comme un torrent de la colline
Est-ce toi mon Amour qui portes la lumière de l’astre toute fraîche et argentée sur les épaules?

Horizon

Sunset Eugène Delacroix – circa 1850

La pluie exproprie des pays entiers de leurs larmes pour construire les montagnes qui bordent l’horizon de bleu foncé. Mais toujours des vagues renaissent les courbes tendres de ton corps. Des pétales blancs organisent une danse au cœur même d’une plante qui bannit l’hiver de son rêve.

Printemps et été se succèdent dans le jardin qui se lève au son de ta voix. Le soleil alors concède des lumières violette, des ombres rousses aux îles blanches qui baisent le front doux du vent. Colliers de feuillages, chants de sittelles, silences de l’air protègent les naissances de perles charnues entre les plumes vertes de quelques plantes folles.

Sauvage

Tu es née de mon cœur

de mes veines qui t’ont dessinée

comme une fleur

tu es née d’un jardin

les paroles sont tes pétales

la vie ton arbre

secrète des frondaisons sauvages

Substance

« Beauty of the Brain »

Au milieu de mon pays

inscrit dans l’abandon lascif des rivières,

les fins doigts de ton intelligence

habilement nouent des alliances.

Les petits points précis se rassemblent pour former un chœur.

L’onctuosité bruissante d’un jardin

que l’on met des milliers d’années

à inventer se déploie.

Parfois du dos de ta main, tu fais naître des vagues

semblables aux chants de lumières qui ondoient sur la mer.

Attelle

SoLdetail2

Alwyn O’Brien
Story of Looking (detail), 2010
Porcelain and glaze
Two Pieces 12 1/2″ x 14″ x 5″

J’ai construit pour le vide une prison

avec les idées que je me faisais de toi

on dirait qu’un buisson d’épines

agrippe la lumière

j’ai brodé une histoire et puis encore une autre

regarde comme elles se superposent

ma chevelure guerrière

s’enfuit comme un incendie

en te laissant des trous de mémoire

j’ai conçu mot à mot

d’ombres en ombres

une prison pour la réalité

il me faudrait être capable de regarder

si elle se fraie un chemin

au-delà de mes nœuds

à la fin de mes phrases

j’ai tressé un corset pour mon désarroi

une nacelle pour emporter mon désespoir

et puis

j’ai refermé la grille du jardin sauvage où se côtoient

étranges racines et galops de pétales enjoués

je me déplace désormais à la vitesse d’une larme

sans supposer faire le moindre mal

à ton âme

Illusoire

C’est un jardin qui n’existe pas

ailleurs que dans ma fantaisie

hissée de soie

en cristal

la haie est la bordure de mon monde

dehors

au-delà

tout est hors de portée de mes doigts je n’y touche pas

c’est un jardin où les fleurs sont des broderies de couleurs

comme les principes elles durent

jusqu’à ce qu’on les abuse

c’est un jardin qui reste muet et insensible à la grossièreté

disciplinée

les herbes sauvages prennent la place

centrale

il prendrait toute une vie

si on la lui donnait

Mais que donne-t-on aux jardins

si ce n’est toutes nos parts

de néant

mon jardin ne prend pas

d’importance

il laisse pétiller les aiguilles des pins dans le vent

tourmente les torrents et ses éclats

froissent amoureusement les feuillages

étoffes verdoyantes jetées dans les bras des arbres

et des sentiers

mon jardin déride la mer en lui offrant un parfum

en lui donnant la main

il devient soudain subversif

et clairvoyant

la mer lui fait prendre le large

mon jardin est un fantôme qui ne porte

que les verts

jusque dans la transparence

Ton baiser

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Il est comme s’il

était un

millième de toi-même

a résolu toutes les parties

vides de moi

même

si tu ne le crois

 

autant de fois l’aube

la volupté et le bruit

de l’eau

porté par le vent

 

à la commissure de l’âme

ton jardin comme une main

tendue à la beauté

pour se ravir de ton corps

et le manger

la nuée

nouée à la Méditerranée.