Agapanthes

P6231905.JPGLe vent vient de la mer, les vagues sont les moutons de son troupeau. La baie, bergerie les accueille sur sa plage. J’entends les loups cachés dans les chambranles des portes. Parfois, il en est une qui claque. 

Les plus petits végétaux tintent alors que les larges frondaisons brassent l’espace comme s’il était la pâte blanche et élastique du pain qui sera mise à cuire dans le four de leurs paroles presque bruyantes.

Les agapanthes  ont la tête en fleur. Si je pouvais avoir leur cervelle blanche pour capturer comme elles leurs parts de soleil. Chez moi, toutes les blessures s’infectent de mots. Pétales, je les perds, sépales, je m’en sépare. Parfois, je reste là sans plus avoir mal, parfois la douleur s’installe autour du moignon d’une articulation. 

Enfant, j’avais inventé sur celles qui gonflaient, sur celles qui se bloquaient et grinçaient, sur celles qui se tordaient, une petite fenêtre. Je parvenais à l’ouvrir pour que s’échappe cette douleur sans nom, sans bruit, sans tinte précise. La douleur glauque de grandir.

Comme il me manquait de place, j’empruntais celles des mots. Je pensais pouvoir habiter une lettre. La maison d’une phrase aux murs de poudre et de pigments observait de l’intérieur mes silences. Les mots s’envolent, s’étiolent, migrent et puis reviennent parfois le ventre vide, l’espoir rempli de petits. La famine et l’impossibilité de la nourrir. La famine finissait toujours par grandir. Serpent sans venin dont la morsure étrangle et désire plus qu’elle ne peut engloutir.

Le vent apprend aux récifs à jouer du lasso, à jouer d’un instrument, à captiver les courants et les chagrins. L’écho abandonné, le reflet rutilant, la rumeur iodée évoquent cela. L’apprentissage, les réussites, la défaite, l’abandon et puis la remise au travail. Le chantier continuel de la vie, ce qu’on apprend, ce qu’on sait ne sert jamais à rien. 

La vie  microscopique, celle qui ne se voit pas ou alors seulement par les empreintes minuscules qu’elle laisse m’intéresse, me captive. Je ne parle pas de cellules qui se scindent et deviennent. Je parle de celle qui est, ne se regarde pas, ne s’apprivoise pas vraiment. Ma vertu est d’y prendre garde sans qu’elle ne devienne divinité, muse, source ou je ne sais quoi d’autre qu’on puisse épuiser. 

Le vent venu de nulle part, le vent matérialisé par la voix d’un loup, le froissement fugitif d’un végétal. L’épuisement de tout un univers pour seulement un pétale pâle destiné à se flétrir. Rien au regard de l’humain, rien dans ses mots. Tout dans ce qui ne se dit pas. 

Je sens, je pressens, je suis sentinelle. 

Nuée

Motohika Odani

Motohika Odani

Ma vie est un nuage, elle condense les secondes comme des gouttes. Elle n’est que vapeur. Parfois elle neige, elle nage en formant des flocons, se glace dans des aller-retour inutiles, elle voyage sur une toile aux dimensions multiples. Ma vie n’a aucun sens.

Elle est une carte sur laquelle coulent des routes. Des rivières dorment dans leur lit, d’autres sont assez sauvages pour former la mer. Ma vie me berce d’un instant à l’autre, elle se plante.

Les moments de pause sont le cadre précis à l’intérieur duquel j’évolue en reposant à mes idées d’insipides questions, improbables méduses colorées dont les tentacules prennent fin à l’orée de ce qui s’appelle l’horizon.

Je ne comprends pas pourquoi certains le confondent avec le futur. L’horizon est cette vitre, c’est une bulle qu’aucun d’entre vous n’aperçoit.

Ma vie se charge d’effacer celle que je suis, celui que je ne pourrais être en créant des orages. Regardez comme ma robe pommelée se recouvre de larmes de pudeur. Je me mets à disparaître et à renaître sur les pétales. Je pose ma bouche sur la mer. Je marche la nuit dans les jardins qu’embaument les fleurs.

J’apprends tous les jours à me trouver de nouvelles limites. Finalement, mon but est de rester sans disparaître dans les averses, sans me fondre à cet immense désert, je reste muette dans les creux des prés avant que les troupeaux ne les broutent. Rien ne me fait plus peur que le bruit d’une mâchoire.

Peau de crocodile

crocodile skin

Le ciel est douloureux comme un abcès qu’il faudrait percer

mais

il ne peut que laisser tomber la pluie

comme de petits cailloux qu’on jette sur sa route par peur de se perdre

il éparpille de grosses gouttes partout

mais

comme des miettes de pain les oiseaux du soleil les picorent

et instantanément la vie perd son sens alors que la douleur

elle

demeure toujours au même endroit.

Ouverture

Derrière le torrent brûlant de mes larmes,

il y a mes yeux, l’abîme sombre.

Mes paupières recouvrent avec pudeur mon regard égaré

comme l’enveloppe fermée et cachetée d’un c

la lettre que je ne t’ai jamais envoyée.

Je deviens un lac immense aux eaux laiteuses,

je sens comment elles mesurent les courbes songeuses des minuscules,

sondent le dédale des phrases sans points de beauté.

Des fleurs de lotus surgissent et les deltas se noient

dans le ciel blanc. Une clarté brutale s’étale,

mon cœur comme un soleil

se met à briller avec une simplicité

qui me surprend.

Les nénuphars

Les nénuphars, Claude Monet, 1917

 

Papa,

 

Quand je ne sais plus quoi

faire de mes dix doigts

tu me prends la main

et me dis regarde je suis là

parfois je sens combien

tu es sombre triste lointain

parfois je sais combien

tu aimes à te jouer de mon ombre

marcher derrière moi en te moquant

chère enfant ne vois-tu pas que je t’aime

j’aimerais mettre ma main dans la tienne

pour qu’on contemple encore ensemble les mouvements incertains et lisses

de la rivière qui habite dans le nom d’une fleur.

 

 

 

 

Essentiel

RIP Storm Thorgerson (1944-2013)

 

Lorsque les émotions m’envahissent, j’entre dans un monde où le ciel est plusieurs, où la terre ne dessine plus une ligne à l’horizon mais déploie une chevelure qui se noue et se dénoue continuellement.

Mon existence alors ne se balance plus entre le oui ou le non mais s’entraîne à faire face à une infinité d’espaces où les possibles sont la raison. Un cordon ombilical me lie aux étoiles et je marche comme une onde sur des tapis volants. Le temps semble s’être fait sable et plus rien n’a de sens.

Dans ces moments, il m’est difficile de reconnaître l’autre et les limites qu’il impose à sa réalité bicéphale. D’entendre son langage, de comprendre les doubles sens. Et je sens combien c’est difficile pour certains d’admettre que le monde qui me submerge n’a pas que trois dimensions mais que sa réalité en possède plus que nous ne pouvons l’imaginer.

Ce ne sont pas des états qui me font perdre la conscience mais qui au contraire me confrontent à une réalité qu’on ne peut que rêver. Que se résoudre à la nier, c’est comme se crever les yeux, s’amputer de facultés qui nous sont nécessaires pour progresser.

Mes mots, mes tentatives d’encercler la poésie comme si j’avais à la dessiner comme une galaxie ne représentent rien. Rien qu’une particule d’un néant en train de se perdre en voyageant dans ce que j’en ressens.

Aux frontières du doute

Betra Fraval – A Time of Disappearances (2011)

 

Je vois la nuit scintillante s’avancer à pas d’insecte

comme sur la toile lisse d’un lac prêt à s’endormir

le vent se balance dans le ciel en imitant le bruissement des vagues sur la plage

j’entends la vie s’éloigner dans les songes en cassant des assiettes

en rangeant la vaisselle dans les armoires

et je me sens comme une mouche indolente qu’une araignée va dévorer

 

 

Dérobade

White Horse - Stefan Giftthaler

White Horse – Stefan Giftthaler

Je n’ai plus qu’une seule envie écouter le ciel tomber sur la ville

j’entends le bruit des aiguilles à tricoter de grand-mère

le cri d’un tout petit bébé

je sens le pas dansant de mon cheval à l’autre bout de la longe

ses crins embaument le petit matin

la douceur se lit dans son œil brun bordé de cils

j’entends que l’on déchire une missive que l’on attendait pas

les secondes se glissent entre les gouttes de pluie

comme un corps muet entre les draps d’un lit qui ne l’aime pas

 

 

Consonance

The Vortex by Sub Marine

La mer comme une petite infinité

écume les heures

la seconde lourde comme une larme sonde

jusqu’où tombe la nuit

 ♥

Comme un poissonnier tu jettes sur l’étal

les corps d’argent encore frétillants de vie

des mots

dénudés de sens ils glissent

suffocants jusqu’à la feuille

qui les emballe

l’œil visqueux de la mort me regarde

lorsque tu les places sur la balance

pour en mesurer l’importance

une livre, deux livres

combien de cadavres pour satisfaire les ventres de ces esclaves

de la rime et du savoir ?

 ♥

La mer comme une petite fille supplie sanglote

pour qu’on lui laisse dans le ventre et dans les vagues

tous les langages liés à la mouvance

noués par le hasard à l’évidence

 

·

 vortex
oh!