Aigrette

Brocken Inaglory [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Je suis une aigrette et 

pour cueillir le présent il

faut que je plonge 

mon bec dans le 

passé les pieds glacés

les plumes parfois si

proches du ciel noir et 

l’oeil inquiet en direction 

des sommets bleus que 

la neige hante on dirait que 

le monstre enfin dort la 

gueule ouverte délaissant

un instant le pouvoir

de commettre de ces gerçures

qui vous brûlent les mains et

le bord muet des mots

sur sa mâchoire on peut 

voir qu’il a encore

toutes ses dents qu’elles

ne connaissent ni le doute

ni les regrets et ne se souviennent

jamais des morts 

je suis l’aigrette et je plonge

mon bec dans l’eau sombre

à la recherche d’un écho

d’une onde légère et 

souple et blanche qui

ne soit point un poids de plus

pour mon coeur

son antre ma caverne ma

béance au milieu d’un fleuve

qui berce en ses nuits 

quelques fleurs comme des étoiles

 

Songe

Prof. Gordon T. Taylor, Stony Brook University [Public domain], via Wikimedia Commons

Souvent, je fais ce songe où je plonge parmi les ondes froides et claires. 

Je dérive, semble-t-il,
à la manière des méduses que transportent les courants. 

Je nage, je joue à percevoir ce qui scintille et se transforme en nacre, je mange des reflets, des échos,  des chants de baleines;  j’entends ce qu’elle font des fontaines et de l’oxygène.

à profusion la fraîcheur et la transparence des vagues, à force je ne suis plus qu’un remous. 

De longues heures, je ne suis  que la vague du large. Je ne croise rien,  pas même  un aileron pour fendre la surface,  une mâchoire pour se saisir de la chair  bleu foncé  des profondeurs. 

Larve de poisson des glaces.

Le soleil incline son regard. Soudain ses mains essayent de se saisir des flots. Mais la mer part. Elle s’éloigne et quand elle revient près des rivages,  elle a faim.

Elle engloutit l’écume et les bulles, elle avale tous les pollens, poussières parlant la langue du feu et du soleil.
Elle mange plancton et krill et crie.
Elle me regarde et questionne de son oeil noir et bleu, tranquille et las qu’elle noie dans un silence neigeux  de larmes. 

Alors je crois qu’il m’est encore possible de regagner les rives et de vivre parmi ceux dont on dit qu’ils sont humains. 

La Petite

La Petite

C’est un petit paysage parcouru d’une zone fauve et d’une marque noire 

sa joue

le pli du sourire

les points de départ des vibrisses

l’endroit où les babines se retroussent 

les canines du carnassiers

le pétale rose de la langue rêche 

la fine flèche qui va du sommet du crâne à la dernière des vertèbres de la queue

un nuage né autour d’une tache de lait sur le menton

la brousse la savane la forêt

regardent trembler et disparaitre leurs ombres

un pelage

une griffe rétractile

le bruit caractéristique réconfortant 

un petit moteur vrombissant 


Quelques mots

Bertrand Elshttps://elsacker.tumblr.com/post/165255080876

 Ce ne sont pas quelques mots 

Acides secs urticants

Qui la feront disparaître

Elle s’apaisera la passagère en moi

Elle se fera silence jusqu’à nouer ses bras

Tordre ses sens pour qu’on ne l’aperçoive pas divaguer 

Et puis gavée tellement brûlante 

Elle naviguera médusée
à nouveau parmi les cendres les braises mourantes

Semblant être libre 

Alors que vibrent des verbes qui la malmènent

C’est sans doute trois fois rien 

Elle comme une anguille 

Comme un batracien 

Impossible à dire quel monde lui convient

Ruisseaux

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/5c/Motacilla_cinerea_4_Luc_Viatour.jpg

Tous les jours, quand le soleil est encore humide, la bergeronnette des ruisseaux picore l’invisible. Frôle les surfaces réfléchissantes de l’eau. Elle mange des étincelles jaunes et blanches, bleues et grises. Elle avance en oscillant son corps prolongé par les plumes incroyablement longues de sa queue. Un gouvernail qu’elle semble avoir du mal à gouverner par grand vent. Elle vole en bondissant d’une phrase à une autre reliant les bribes d’un silence en dessinant des arcs.

Comme il doit être difficile quand on possède au corps aussi fragile de soulever l’impitoyable orchestre symphonique de la vie. Les instruments à cordes ne sont pas forcément les plus agiles, les souffles sont multiples et les poings et les coudes ne répondent la plus part du temps qu’aux lourdes locomotives. La mécanique répète inlassablement ses habitudes, n’a pas l’ampleur pour agir autrement.

La bergeronnette, elle, elle dévie, devine qu’elle n’a pas forcément le choix. Les secondes s’évaporent mais les souvenirs sont toujours de plus en plus forts, de plus en plus épais et lourds. Chacun d’entre eux se démultiplie en pièces inutiles et perdues du puzzle qu’on s’efforce sans espoir d’y réussir à reconstituer.

Si l’on en possédait les morceaux intacts restitués chaque nuit aurait-on encore le besoin impératif d’écrire, d’annoter les bribes complétées d’un titre, préserver en elles un numéro magique, un chiffre mystérieux qui défriche jusqu’à la moindre parcelle embroussaillée des rêves, des histoires mobiles plus habiles à disparaître qu’à nous aider à cueillir une vérité?

Brindille, paille

je ne peux pas aller au-delà de quelques pas

à deux doigts de franchir ce que je considère

comme étant ma propre barrière de corail

qu’elle se délite

qu’elle blanchisse

elle frémit le mot infranchissable en toutes lettres

grâce au bruit de ses vagues et de ses feuillages

je ne peux pas aller au-delà de quelques phrases

je nage je mâche chaque mot même ceux du danger

et puis les recrache avec la brume et l’écume à 

la crête des vagues

je ne peux pas aller ailerons libres au-delà de quelques frontières symboliques

pourtant je sais que depuis que j’existe je fuis je fus sèves et pollens

flots engloutis lave soudaine sertie de fumées d’incendies

je ne peux être que la fourmi d’une mécanique animal, le grain de sable ou la cendre qui grince et salit les rouages je ne peux être que brindille paille 

le feu c’est autre chose

peut-être la poésie? 

Canopée

©Bertrand Els

Le bruit de tes pas au milieu de la forêt et les racines qui entre elles parlent de ta progression comme si tu étais toi aussi un végétal. Le fourmillement de la poussière, l’ombre et son odeur d’humus. Ton souffle, une source.

La canopée déchiffre mon souvenir car je lui demandais vaguement ce qui me faisait souffrir. Ce qui résonne en moi et qui fait en sorte que jamais tu ne t’éloignes? On ne sait pas. Aucune de mes promenades ne parvient jusqu’à la réponse.

Je ne vis pas avec des fantômes morts depuis longtemps, chaque écho, chaque présence s’attache à l’essence de la vie. La transparente résine qui aborde l’azur, La tranquillité de la feuille qui dort loin de sa branche. Le calme épanoui. Voilà ce qui circule dans mes veines, qui connecte mes neurones avec le présent. Tous ceux qui cherchent à me détourner de ce rêve, me mutilent.

La forêt, les arbres comme des aiguilles brodent, les écorces se fendillent et éclatent. Ton coeur écarlate est le navire qui aborde les rives. L’écume de chacune de tes vagues dessinent l’ampleur de ta démarche. Son rythme. Qui peut reconnaître en toi, la valeur du vide? Le corps du rien lové dans celui de l’échec ?

Tu perds, disent-ils, de ton étoffe mais ta robe ne deviendra jamais grise, l’éclat de ton oeil sera toujours celui du jeune fruit et ce que tu écris sans doute s’effacera longtemps, très longtemps après toi, sans que je t’oublie.

Va, vent, lumière de ma vie. Petit flocon de pluie, pollen évanoui au coeur de la ruche. Va, cheval de feu! Sois et reste mon ami.  

L’autre monde

Derrière les yeux comme des perles d’ambre

déjà l’autre monde du rêve

la réalité secrète se laisse tisser de sommeils en sommeils

dans les soies du pelage persiste l’odeur de feuilles l’odeur de la forêt

la terre et ses racines

le soleil et ses bractées

le sommeil respire en soulevant l’univers comme s’il était devenu cette bulle d’air

portée par le vent

s’offrent les coussinets et les vibrisses les griffes rétractiles et les canines d’un blanc ivoire

du carnassier dont le moteur soudain se met à ronronner  


Ego sum…

Mais que fait ce je parmi tous les mots

le poème n’est pas un coeur et encore moins un rocher qui bat

jusque dans chacune de ses rides jusqu’aux rives d’une âme

le pronom est trop lourd 

soleil glacé  il ne faut lui lâcher la bride

le je devient l’épicentre du tremblement des mots 

aimerait apporter un sens côtoyer la beauté accordée au texte lunaire à sa fantaisie saturnienne qui n’est rien et n’est à personne

être le maître du jeu le je rêve d’être

mais il suit il sue il tue tout ce qu’il touche 

le je est un crapaud celui qui croasse plus fort que les autres

le je est laid

le je n’est jamais bohème ce qu’il porte sur le dos 

est une bosse à venins

Épanchement

Artiste : Betty Kuntiwa Pumani Titre de l’œuvre : Antara Tjukurpa – Dreaming Time story Format : 3 panels – 225 x 150 cm Provenance et certificat : centre d’art aborigène de Mimili Maku Arts

Sa voix nocturne se hisse

entre les brèches et les branches 

autour de mon scaphandre

une auréole et des bulles

décrivent le domaine de leurs peurs

à l’encre noire 

chacune précise les bords de l’autre

le vent la nuit les végétaux devenus invisibles

tremblent et hésitent 

mon coeur et ses éboulements de pierres

mon coeur indivisible   

suspendu à la racine d’écume

des vagues 

luit poli comme un galet

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