Le chat noir

Ce qu’il regarde, c’est presque toujours le vent. Un souffle qui agite le feuillage graduellement. Tous ces détails qui pour la grande majorité des humains ne sont rien, ne signifient rien, tout cela est à ses yeux de première importance. 

Il observe les ombres, les zones de petite clarté, les mouvements infimes qui s’opèrent entre chaque ingrédient. Il sent, il sait que se tiennent là les furtifs remparts de son univers. C’est là qu’il rencontre les premières sentinelles du territoire extensible et souple qui est le sien. Un monde qui n’est pas censé nous échapper aussi facilement. Le langage des éléments avec tous ses reliefs sonores, olfactifs, temporels infimes.  

L’harmonie partiellement atteinte tremble et tangue comme l’ombre d’une pieuvre nuageuse, un fantôme rétablit l’équilibre insaisissable. Il voit entre les herbes et les pierres, la silhouette frêle d’un lézard, il aperçoit la mécanique hyptnotisante derrière la danse de la mante. Il entend une voix qui se hasarde au fond de lui, une musique rassurante, épanouie comme une fleur au soleil et décide qu’il est temps de fermer les yeux.

Sous les paupières, le monde liquide du rêve se mélange à la réalité qui se cristallise impassiblement. Peu à peu le sommeil soulève en rythme de petites vagues sur la mer noire du pelage. Il dort. Il réécrit de petites galaxies en petites galaxies l’infinité juste avant qu’elle ne se fossilise à jamais dans l’ambre.    

Sortie

©Bertrand Els- 2019B

Posés là
les mots ne t’appartiennent pas
ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes
ils s’ancrent et s’arriment
alors tu t’attèles à ce qu’ils restent à jamais
seuls et libres là où personne
ne se penchera sur eux
pour les lire les lier
à la langue commune et universelle
pour en faire une liqueur dont les vapeurs
suffisent pour étourdir
tu leur réserves à tous une sorte de porte secrète

Un jour

The Tree of Lifefirst half 17th century

Quelque machine arrache à la colline ses rochers
un saurien poussé par le soleil sur le muret écoute son coeur vibrer jusque dans sa gorge
un papillon ne se pose pas sur la fleur
il emporte le pollen pendant que je cherche à déchiffrer les signes apposés sur ses ailes
un oiseau tombe du ciel comme une feuille sèche
une herbe sauvage tremble d’être parmi les feuillages d’une plante qu’on aimerait apprivoiser
un chat frôle les frontières entre jardin et maquis et redevient un grand félin
une tourterelle traverse le ciel contenu entre deux cimes
un tremblement de terre annonce le passage du train
il est midi à cinq petites minutes près.

Quelqu’un au loin

Bertrand Els ©

Elles parlent toutes en même temps
les feuilles du peuplier
pas un mot pour la vie des passants

en bas au ras du sol il y a
le chien du voisin
la plume noire d’une corneille
qui guette depuis le toit de l’immeuble
quelques brins d’herbe

je me demande comment surgir
comme elle de presque rien

soudain les feuilles se taisent
l’appel du clocher de l’église
couvre tous les murmures
rires gloussements

elles tendent toutes en même temps
les feuilles du peuplier
leurs paumes et la fraicheur qu’elles supportent

la vie
reprend sa promenade d’escargot

quelqu’un au loin scie
quelqu’un au loin déplace des roches
la terre tremble
quelqu’un au loin sue

source image: ici

Sur ses pas

Il revient quelques fois sur ses pas
chaque fois que croustille la feuille sèche
que les aiguilles abandonnées des pins signalent
l’heure des ombres

il revient guidé par la douceur de l’ habitude
humant l’humus
parfois
il s’arrête et trempe sa langue dans l’eau
d’une flaque
il revient goûter la lune ou croquer une étoile

Le jeune arbre

La nuit sombre
est là
enrobant les étoiles
je le regarde
ses feuilles comme des plumes
dispersent le peu de lueur
il me dit qu’il est prince
le jeune arbre et il vrai
que son tronc est à peine plus épais
que le jarret d’un pur-sang anglais
sous l’écorce s’écoulent
réseaux de ruisseaux
pétulants
de l’autre côté du muret
vont les animaux sauvages
qui ne s’apprivoisent jamais
s’il tremble et frémit c’est
parce que de la nuit noire
il est le porte-parole le traducteur
le temple

un jour son âme
arborera
fleurs et pétales phosphorescents

Interminable voyage

Le ciel avait entrepris cet interminable voyage
qui va de la mer à l’horizon
et de l’horizon jusqu’aux premiers récifs
qui révèlent l’île aux vagues nouvellement nées

La caravane de nuages s’est arrêtée dans la baie
bien avant d’atteindre les montages dont les sommets sont semblables à la mâchoire béante d’un grand saurien carnivore.

il est trop tard pour disparaitre les nuages trop fatigués pour pleuvoir
dormir comme des agneaux sur le flanc des collines est ce dont chacun d’entre eux a besoin.

mais que faut-il faire du destin qui les titille et force la progression

attendre 

est un des mots que le vent ne connaît pas.  

Empreintes

Man’s Hand Tree! Drawing by Ahmed Al Safi

Tu t’efforces de mettre tes pas dans tes propres empreintes
afin de
peut-être
ne pas troubler ce monde qui frôle le tien

Ta silhouette noire synonyme du silence
ondoie
Ce que tu ne sais pas mais devine
c’est qu’il est terriblement brouillant de mensonges
de paroles qu’on ne donne pas
ce monde qui frôle le tien

tu fais bien de l’ignorer de ne point te mélanger à son immonde rigueur
de te retourner parfois et de l’inonder de tes pourquoi

petit animal carnassier qui préfère le soleil à l’orage la nuit la lune et les étoiles à la cage

petite langue rose gardée par de solides mâchoires garnies de dents ivoire tu préfères ne boire qu’aux sources qui pleuvent et roucoulent et te picorent le coeur et cet endroit toujours sauvage où se loge ton âme

au diable les humains chasseurs de rages
au diable les humains pourvoyeurs d’entraves  

info sur l’illustration: ici

Immersion

un oiseau glisse sur le ciel du jardin
d’autres se posent sur la mer pour le conciliabule quotidien
le chat égal à lui-même traverse son territoire se penche pour boire
à la mémoire de ses ancêtres

Pour accompagner les collines bleues à la baignade
un poisson-pilote et un nuage muet

un iris violet décide que c’est désormais le printemps
peu importe les voix qui lui chantent qu’il se fourvoie

Que peut-on dire face à la langue élancée de ses feuilles