Sur ses pas

Il revient quelques fois sur ses pas
chaque fois que croustille la feuille sèche
que les aiguilles abandonnées des pins signalent
l’heure des ombres

il revient guidé par la douceur de l’ habitude
humant l’humus
parfois
il s’arrête et trempe sa langue dans l’eau
d’une flaque
il revient goûter la lune ou croquer une étoile

Le jeune arbre

La nuit sombre
est là
enrobant les étoiles
je le regarde
ses feuilles comme des plumes
dispersent le peu de lueur
il me dit qu’il est prince
le jeune arbre et il vrai
que son tronc est à peine plus épais
que le jarret d’un pur-sang anglais
sous l’écorce s’écoulent
réseaux de ruisseaux
pétulants
de l’autre côté du muret
vont les animaux sauvages
qui ne s’apprivoisent jamais
s’il tremble et frémit c’est
parce que de la nuit noire
il est le porte-parole le traducteur
le temple

un jour son âme
arborera
fleurs et pétales phosphorescents

Interminable voyage

Le ciel avait entrepris cet interminable voyage
qui va de la mer à l’horizon
et de l’horizon jusqu’aux premiers récifs
qui révèlent l’île aux vagues nouvellement nées

La caravane de nuages s’est arrêtée dans la baie
bien avant d’atteindre les montages dont les sommets sont semblables à la mâchoire béante d’un grand saurien carnivore.

il est trop tard pour disparaitre les nuages trop fatigués pour pleuvoir
dormir comme des agneaux sur le flanc des collines est ce dont chacun d’entre eux a besoin.

mais que faut-il faire du destin qui les titille et force la progression

attendre 

est un des mots que le vent ne connaît pas.  

Empreintes

Man’s Hand Tree! Drawing by Ahmed Al Safi

Tu t’efforces de mettre tes pas dans tes propres empreintes
afin de
peut-être
ne pas troubler ce monde qui frôle le tien

Ta silhouette noire synonyme du silence
ondoie
Ce que tu ne sais pas mais devine
c’est qu’il est terriblement brouillant de mensonges
de paroles qu’on ne donne pas
ce monde qui frôle le tien

tu fais bien de l’ignorer de ne point te mélanger à son immonde rigueur
de te retourner parfois et de l’inonder de tes pourquoi

petit animal carnassier qui préfère le soleil à l’orage la nuit la lune et les étoiles à la cage

petite langue rose gardée par de solides mâchoires garnies de dents ivoire tu préfères ne boire qu’aux sources qui pleuvent et roucoulent et te picorent le coeur et cet endroit toujours sauvage où se loge ton âme

au diable les humains chasseurs de rages
au diable les humains pourvoyeurs d’entraves  

info sur l’illustration: ici

Immersion

un oiseau glisse sur le ciel du jardin
d’autres se posent sur la mer pour le conciliabule quotidien
le chat égal à lui-même traverse son territoire se penche pour boire
à la mémoire de ses ancêtres

Pour accompagner les collines bleues à la baignade
un poisson-pilote et un nuage muet

un iris violet décide que c’est désormais le printemps
peu importe les voix qui lui chantent qu’il se fourvoie

Que peut-on dire face à la langue élancée de ses feuilles

Flaque

conversation with stars
shane drinkwater

Quelques poèmes dédiés à un mort
—quatre années—
me font songer aux mots devenus carapaces brillantes
de scarabées
un souvenir épluche toutes les lettres
elles tombent comme des miettes
par la fenêtre je vois quelques notes de pluie
effleurer la surface d’une flaque
elles tombent comme les étoiles
si éloignées que je n’en perçois quand elles s’effondrent
qu’une onde auréolant l’infini noir d’un minuscule éclat.


Source image

Reflets roses

L’oiseau couleur de galet aux reflets roses
tente l’approche il a soif et tremper ses chants
dans l’azur ne lui suffit plus pour apaiser ses désirs d’infini

Sur le rocher près de la source rampe la petite féline
celle dont les miaulements tintent à peine
celle dont le dos est pourvu d’un longue ligne noire et le corps parcouru d’ombres fauves
celle dont la queue comporte cinq anneaux et un plumeau noirs
celle qui à sa naissance a renversé sur ses pattes un pot de crème

L’oiseau préfère le ciel à l’eau
La petite féline disparait dans les broussailles

La prochaine fois quelqu’un étanchera sa soif
La prochaine fois quelqu’un répondra aux voix de son instinct

Se libérer d’un fantôme

Il pleut

le temps peut

à nouveau s’écouler

aller de là à ici

sans que rien ne soit changé

la foudre en mer

l’orage accoudé à la montagne 

regarde

une invasion extra-terrestre frapper

ce qui peut être si loin

il pleut

ailleurs le temps se soude à l’éternité vorace

au néant et rafraîchit semble-t-il les pensées

les paroles ne parviennent toujours pas à se libérer

de leurs fantômes.

Une miche de pain

Par de là la clôture, le petit chat noir observe souvent le maquis. Assis ou couché en forme de miche de pain. Mais ce soir, quelque chose d’extraordinaire le fascine. C’est qu’à la tombée de la nuit, avec la fraîcheur se réveille une faune fantastique. 

Entre deux bosquets de cistes, une fabuleuse divinité féline s’est approchée en utilisant le socle d’un rocher pour figer son dernier mouvement. Le chat dont le pelage soyeux rappelle par sa couleur à la fois le marbre et l’ivoire fixe d’un regard bleuté le petit chat noir. 

La confrontation silencieuse dure de longues minutes. La statue est de taille, souple et puissante, musclée. La miche de pain noire décide soudain de sortir du silence en poussant un redoutable rugissement accompagné de miaulements rauques et graves qui laissent à l’ennemi le temps d’apercevoir la mâchoire bien garnie et le rose flamboyant de la langue. Le chat noir possède un autre avantage, il est en hauteur. D’un seul bond, il est capable de déboulonner la statue si elle persiste à le menacer du regard. 

Finalement, la statue prend brutalement la fuite suivie par la miche de pain au poil hérissé. La partie se termine par des ruades et de nombreux chants gutturaux quelque part parmi les cailloux et les feuillages odorants du maquis. 

L’issue de la bataille ne fait plus de doute lorsque de nombreuses heures après ces éclats, se frotte à mes jambes un chat effroyablement doux, noir et paisible comme la nuit. Il a vite fait de guider mes caresses et mes regards vers cet endroit du mur d’où il guette habituellement seul la vie.