Zébrures

Dans le jardin, la glycine tente d’enlacer et le chêne et le châtaignier: son amour ne connaît pas de limite. Elle imite l’exubérance de la vigne qui va où elle veut. 

Plus discret, le bouleau toujours fringant titille le rosier rugueux. La fougère compte les pieds et les strophes du poème. Elle est la seule à savoir le faire. 

L’ensemble des feuillages s’efforce de reproduire tel que le vent l’apporte le doux bruit des vagues qui naissent ou qui meurent sur la plage. 

Quand il se fait tard, quand tout ce petit monde se rend compte que le jour va s’éteindre, on observe que le velours des mousses sous les doigts d’un rayon de soleil devient pour quelques seconde le clavier d’un clavecin avant de se zébrer d’ombres et de lumières. On entend quelqu’un qui glousse pour alerter le troupeau. 

Au signal, le jardin se tait. 

Pour rêver.

À la cime des tilleuls 

La lumière dort 

Elle a accordé sa respiration 

À celle des arbres 

Les roses grimpent le long 

De la façade 

En silence 

Dans un geste parfumé 

Leș pelleteuses détruisent tous les trottoirs de l’avenue

Pour supprimer les bancs 

Qui permettaient aux passants

De se reposer un instant

À la place et de manière disproportionnée

Une injonction à ne jamais rester 

Pour rêver 

Un cheval

Sa robe 

Blanche comme le jade

Son œil que souligne l’encre de Chine 

Ses reflets profonds d’argent 

Lui donnent des allures de nuage 

Mais c’est un cheval 

On peut lui toucher le garrot l’épaule le ventre les jambes 

On peut effleurer les crins de la queue et ceux légers de la crinière 

Lui caresser le front le nez les lèvres 

Doucement 

On peut poser la tête sur son encolure écouter le cœur battre 

L’air quand il passe par les naseaux 

On peut le laisser libre ne rien lui dire 

Laisser la brume brouter l’herbe presque bleue dans l’espoir qu’elle devienne 

Un cheval 

Jardin

La Conférence des Oiseaux (Mantiq at-Tayr), de Farid al-Din Attar, peinte par Habib Allah.

Dans la partie visible du jardin
la pluie comme une rose la pluie effleure
les branches les feuilles les flaques et transforme
en vagues les nuages en mer le ciel

dans la partie visible du jardin
surgit le merle suivi du rouge-gorge
ils ne s’exposent plus à être des feuilles mortes
coulissant parmi les ombres

on les voit
on se surprend à les voir
disparaître

la part visible du jardin est infime

on ne la devine même pas
on espère qu’elle sera toujours là
indifférente
comme l’un de nos principes
d’harmonie ou d’ingérence

Moutonnements

©cc

La neige est sur les sommets 

Son haleine froide dévale les pentes 

Grelots autour du cou de celle qui mène le troupeau vers la pleine comme une nuée d’étourneaux 

Parfois on s’arrête pour brouter et fabriquer de la laine 

Parfois pour voir la mer 

S’enrouler aux nuages 

Se dire que le temps tel un chat s’étire et se lève en montrant les griffes et la souplesse de son humeur 

Repartir pour aller nulle part 

Être sur la mer neige écume 

Éclats  

manger ce qui est vert 

avoir toujours faim de dire qu’il est réconfortant d’entendre sa voix dans celle qui se répercute contre les parois rocheuses 

Sans jamais tomber dans la gorge d’un loup 

Natrix natrix

Natrix natrix- couleuvre à collier-source image: ici

Une à une

Les gouttes glissent 

Du nuage à la mer 

De la mer à la larme

Lovée dans la vallée 

Lente procession de bruissements

Enroulée sur elle-même 

une couleuvre à collier observe 

Se délecte des derniers grammes de chaleur

s’échappant de la roche à la rose

de la rose à l’épine 

Goûte le bourdonnement lointain du romarin 

Du bout de la langue 

Hier, mon cheval

©cc

hier mon cheval

entendait dans les voix du vent

l’affolement incendiaire de l’horizon

ce qui crépitait dans chaque buisson

l’épine ou l’aileron des vagues

sous son pas le rocher grince et la plage s’efface

il aime tant frôler les roseaux

éprouver la feuille frontière entre estuaire ou marécages 

lorsque l’eau du ruisseau mousse 

jusqu’à l’épaule ou caresse le ventre 

Hier mon cheval crinière d’encre folie entre

Les deux oreilles et dans les jambes le galop et la ruade

touchait du bout des lèvres l’immortelle et son parfum sauvage 

La mer colorait ses crins sa robe scintillait comme le sel ou l’étoile qu’il a dans  le regard 

Lézard

Il est sorti de l’ombre 

le petit 

cœur dans la gorge 

est sur le point 

de regagner un espace secret 

Son cœur comme un caillou 

jeté au centre de soi

redevenu un remous  

bat dans la gorge 

On le voit 

Sous la peau abreuvée d’ombre soulagée 

par un peu de chaleur solaire 

Une pulsation demeure 

Écho halo 

Signature