Rétracté

©Bertrand Els

C’est un pays où la lumière ne vient que pour marquer les plis des feuilles recroquevillées et signer les chemins d’un filet si fin que l’on dirait les rides faites aux ondes. C’est le pays où tu apprivoises les questions sans réponses, les chevaux sauvages, l’évaporation de leur crinière dans l’espace, le temps qui ne fait que déborder du vase le contenant. C’est là, tu caresses du regard le vent avant qu’il ne devienne une tornade ou ne résorbe ce qu’il te reste de force. C’est l’endroit à fleur de peau, où tu t’efforces de traduire, de polir les paroles qui grésillent dans cette autre langue que personne ne comprends. Toi, seul, tu vas escalader les pays inviolés de la solitude, aucune crevasse ne connait pas la forme de tes doigts, aucune galerie n’ignore la lueur de ce regard qui t’accompagne comme une ombre fidèle. Tu reviens les bras et l’âme chargés de cartes précisant les voies, contournant les impasses. Ton coeur devenu astrolabe, tu espères vaguement qu’il dicte la mesure des lunes et des étoiles, murmure presqu’inaudible aux foules qui te regardent comme un animal étrange et de mauvaise augure.

Lentisque

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Bryan Nash Gill (American, 1961-2013), Acorn, 2013, wood print, 37 7/8” x 26”

Par dessus mon épaule pousse

la main caressante d’un arbre ancien

la douceur de son ombre -phalanges fines des doigts-

se pose sur le poème que la page d’un livre

me donne en toute pudeur

la main de l’arbre tremble

comme le reflet d’une eau

il lit entre les mots nourri d’un savoir

que les hommes ne possèdent pas

je sens que le soleil frémit en même temps

que son âme il éprouve je suppose une extase

à la pensée qu’il est un arbre

questions

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source image : ici

Je me demandais livre en main si j’aimerais être comme tous ces précieux galets

polis

mille fois mis en place

mille fois déracinés

jaugés sautillants d’une main avide à une autre

brillants quand je les regarde

pour finalement rejoindre avec une joie de plus en plus affirmée le lit de la rivière qui ne fait que passer au dessus de leur tête

ils dorment et rêvent

je suis presque toujours troublé et les questions sans réponse se succèdent

insecte

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luciérnaga

Mon coeur cette luciole

se balance dans une obscurité

bleue

son agitation provoque une effervescence d’encre

bleue

qu’on pourrait peut-être résumer à deux mots

être/absence

l’insecte danse pour produire une inflorescence

bleue

mais qui se soucie des fleurs qui ne s’ouvrent qu’à

la nuit obscure et nue

et ne répandent leur parfum que pour donner

aux apparences

un contour

bleu

pas très précis

Solide similitude

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Propagation Project; Roots, 2014 JUNKO MORI Forged mild steel, wax-coated Height 34cm (13 3/8″) Width 38cm (15″) Depth 34cm (13 3/8″)

J’aimerais ajouter aux flots de paroles
à la masse d’assertions
qu’être seule
ne me fait pas peur
j’aimerais suspendre à côté de chaque mot la perle d’ambre qui fossilise la solitude
qui le soutient
————————-cet instant où rien n’est plus à portée de la main où l’on croise et recroise les mêmes fantômes
j’aimerais inscrire chaque onde émise par mon cœur qui prétend qu’il ne bat que pour vivre masquant dans ses musiques et ses rythmes le noyau dur
la solitude
ingrate sœur du vide
source qui glousse limpide détachée de tout et parfois horriblement mélancolique
j’aimerais dire en toute franchise
je ne redoute pas de m’avancer jusqu’à l’extrême bord d’un rêve que personne ne fait d’être sur la pointe la plus éloignée de l’idée que personne ne partage
et affirmer
je ne crains pas le silence
l’absence la négation la prison qui se construit peu à peu à mesure que les secondes se superposent aux années comme le font les siècles et les siècles
j’aimerais ne plus savoir
que les promesses non tenues tuent déracinent une âme
que la parole donnée est aussitôt retirée sans qu’on s’en aperçoive
qu’elle laisse souvent saigner derrière elle une amère rancune
—ils sont nombreux ceux qui n’arrêtent jamais de dénoncer et de proclamer qu’ils ont tous les droits pour critiquer l’autre qui ne veut pas ni lumière sur lui ni nuit ni bruit—

la solitude porte ce sourire de lune lumineuse ronde et rousse
qui contrôle les marées et exerce le pouvoir de ressusciter tous les horizons abandonnés et
les frontières oubliées
j’aimerais ajouter aux phrases
aux gestes qui grandissent démesurément l’insignifiance
les mouvements amples silencieux émouvants de l’étoffe qui habille une âme qui en appelle au silence et cherche

cherche et cherche désespérément sans qu’on veuille l’en dépouiller
la solitude pour se ressourcer


Source image: Junko Mori

Motacilla cinerea

Seitei Wantanabe Wagtail and Maple 1930

Cet oiseau ressemble à une seule de ses plumes
la plus longue
celle qui toujours le met à la limite du déséquilibre
c’est ainsi qu’il est le seul
à pouvoir plonger dans le ciel et puis à en ressurgir
à pointer comme les notes d’une partition invisible
chaque grain sur le sol
à diriger d’un geste ample et bien défini
les sursauts de l’orchestre qui a été réuni
d’un grain à l’autre
à travers tout le jardin

 

Questionnement

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ce n’est pas la toile de l’épeire
tendue entre deux rayons de lumière
ce ne sont pas les pas des feuilles mortes
ni de celles qu’on a immortalisées dans un herbier

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ce n’est pas la peau délavée par les marées d’un vieux rocher abandonné
ce n’est pas l’empreinte dans la terre desséchée d’une maladie sournoise
qui a toujours existé autour de la pauvreté

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ce n’est pas la coquille de la noix ni celle de l’amande
ce n’est pas de ces cailloux que l’on plante en soi à la place de l’âme et du cœur
ce ne sont pas vos peurs et les miennes bien réelles
pas plus que celles qu’on s’invente

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ce n’est pas l’éléphant sans défenses, le rhinocéros blanc auquel comme s’il s’agissait d’une vielle racine on a arraché la corne pour en faire un trophée.

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ce ne sont pas tous les corps échoués sur nos plages, calcinés dans nos forêts parce qu’ils croyaient pouvoir s’y réfugier.
ce n’est pas sa main, il ne la tend jamais
ce ne sont même pas ses rides il ne voudrait pas les reconnaître
ce n’est pas sa salive, sa bave quand il invective les foules pleines de rage
je n’ai pas de temps à consacrer à ce genre d’erreur

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non
ce serait plus exactement ce que tu vois au travers de longs cils noirs
quand ton regard n’est pas encore un regard
quand tu entrouvres les yeux et que se soulèvent à peine tes paupières
comme des pétales de lune

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tu vois les minuscules choses que contient la lumière et qu’autrement on ne remarque même pas
tu vois flotter des filaments des vers presque transparents et les fantômes et les ombres
tu te vois comme une infime particule et pourtant tu nais d’une longue nuit de sommeil

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Images: Bertrand Els 2017 via son blog

Ronde

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The obverse of a silver coin from Corinth (300-250 BCE) depicting the mythical winged-horse Pegasus. (British Museum, London).

Silencieux lentement
le milan passe au dessus du jardin

j’ai retourné la terre je l’ai pétrie
avant que le soleil ne lui remette
des pans entiers de lumière
et que les vers cherchent
par tous les moyens à disparaître
avant d’être touchés par la sécheresse
avant d’être asphyxiés par les indiscrétions
et les menaces contenues comme une graine
dans un seul coup d’oeil
plus tard plus tard oublié de tous
un dard pointera le ciel
muni d’un éventail il rafraîchira
mon idée
enfin munie d’une épée ou d’un bouclier
vert

En silence

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Bertrand Els @hardcorepunkbf

Dehors
le vent la pluie
la nuit
ont fait disparaitre
la colline la mer
le ciel
se froissent et soupirent
s’extirpent
des ombres qui les aspirent
le ciel a peur
de ses fantômes
de leurs cris
de la disparition

ici mon cœur
redoute
de se faire entendre
marche
comme un chat
sourd se suspend
à la branche qui fait de lui
un bourgeon
en silence