Une miche de pain

Par de là la clôture, le petit chat noir observe souvent le maquis. Assis ou couché en forme de miche de pain. Mais ce soir, quelque chose d’extraordinaire le fascine. C’est qu’à la tombée de la nuit, avec la fraîcheur se réveille une faune fantastique. 

Entre deux bosquets de cistes, une fabuleuse divinité féline s’est approchée en utilisant le socle d’un rocher pour figer son dernier mouvement. Le chat dont le pelage soyeux rappelle par sa couleur à la fois le marbre et l’ivoire fixe d’un regard bleuté le petit chat noir. 

La confrontation silencieuse dure de longues minutes. La statue est de taille, souple et puissante, musclée. La miche de pain noire décide soudain de sortir du silence en poussant un redoutable rugissement accompagné de miaulements rauques et graves qui laissent à l’ennemi le temps d’apercevoir la mâchoire bien garnie et le rose flamboyant de la langue. Le chat noir possède un autre avantage, il est en hauteur. D’un seul bond, il est capable de déboulonner la statue si elle persiste à le menacer du regard. 

Finalement, la statue prend brutalement la fuite suivie par la miche de pain au poil hérissé. La partie se termine par des ruades et de nombreux chants gutturaux quelque part parmi les cailloux et les feuillages odorants du maquis. 

L’issue de la bataille ne fait plus de doute lorsque de nombreuses heures après ces éclats, se frotte à mes jambes un chat effroyablement doux, noir et paisible comme la nuit. Il a vite fait de guider mes caresses et mes regards vers cet endroit du mur d’où il guette habituellement seul la vie.

Étamines

Dans le firmament les étamines rouges

de la fleur rien d’autre

pour annoncer

que la nuit sera violette

pour dérouter les néants méandreux 

des intelligences s’érodent en écrivant à la volée

des pavés de non-sens

à la lecture s’évaporent sous les mots sentencieux

ce qui se cachait à la source et puis à force s’épuisait

sur ces pages entre les lignes et les sous-entendus fabuleux  

Dans le jardin

Dans le jardin la nuit ne tombe pas 

D’une nuée

Elle avance pendant que le jour 

s’évapore ainsi qu’un parfum

Icare vient voir s’il se trouve quelques plumes pour l’oiseau qu’enferme 

son coeur

la licorne librement feuillette du bout des lèvres

l’herbe verte et la corolle blanche de la lune

dans un reflet

je suis pas à pas
un chemin de dalles fraiches

le labyrinthe dessiné par le vol silencieux

et bleu 

d’une vague égarée et perdue

loin du berceau où dorment celles

qui sont ses soeurs jumelles

Boeuf

Animal Locomotion: Plate 669 (Ox Walking), 1887
Eadweard Muybridge
Inscribed with Muybridge’s letterpress credit, series title, plate number and date
Stamped on reverse with Museum of Edinburgh ‘Science and Art’ stamp
Collotype print
18 x 23 1/2 inches (sheet size)
9 x 13 1/4 inches (image size)

La colline s’est allongée

dans l’enceinte de son sommeil

se blottissent une forêt minuscule et une pinède 

sculptée dans le jade vert foncé d’une vague

de son rêve s’échappe une coulée d’étoiles

juste à côté du corps endormi 

immense du monstre

l’âme sauvage d’un petit chat noir

le coeur-rocher devient miaulements d’un torrent

parfois bleus parfois lents

il semblerait que la colline soit l’échine

tranquille d’un boeuf 

assoupi  

Oracle

Dans l’olivier, deux muses à tête bleue
échangent quelques formules magiques
dans une langue que personne ne traduit.

Car les entendre suffit pour comprendre
ce qu’elles prédisent.

Deux muses à tête bleue,
un oracle,
des perles tombent de l’arbre.

Comme des notes de musique,
elles sautillent et me regardent,


me préviennent comme par miracle
d’un funeste destin
si je ne m’échappe.

Voilà deux félins!

Les mêmes qui font leurs griffes
sur les troncs d’arbres et les tapis
de soie

Aigrette

Brocken Inaglory [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Je suis une aigrette et 

pour cueillir le présent il

faut que je plonge 

mon bec dans le 

passé les pieds glacés

les plumes parfois si

proches du ciel noir et 

l’oeil inquiet en direction 

des sommets bleus que 

la neige hante on dirait que 

le monstre enfin dort la 

gueule ouverte délaissant

un instant le pouvoir

de commettre de ces gerçures

qui vous brûlent les mains et

le bord muet des mots

sur sa mâchoire on peut 

voir qu’il a encore

toutes ses dents qu’elles

ne connaissent ni le doute

ni les regrets et ne se souviennent

jamais des morts 

je suis l’aigrette et je plonge

mon bec dans l’eau sombre

à la recherche d’un écho

d’une onde légère et 

souple et blanche qui

ne soit point un poids de plus

pour mon coeur

son antre ma caverne ma

béance au milieu d’un fleuve

qui berce en ses nuits 

quelques fleurs comme des étoiles

 

Songe

Prof. Gordon T. Taylor, Stony Brook University [Public domain], via Wikimedia Commons

Souvent, je fais ce songe où je plonge parmi les ondes froides et claires. 

Je dérive, semble-t-il,
à la manière des méduses que transportent les courants. 

Je nage, je joue à percevoir ce qui scintille et se transforme en nacre, je mange des reflets, des échos,  des chants de baleines;  j’entends ce qu’elle font des fontaines et de l’oxygène.

à profusion la fraîcheur et la transparence des vagues, à force je ne suis plus qu’un remous. 

De longues heures, je ne suis  que la vague du large. Je ne croise rien,  pas même  un aileron pour fendre la surface,  une mâchoire pour se saisir de la chair  bleu foncé  des profondeurs. 

Larve de poisson des glaces.

Le soleil incline son regard. Soudain ses mains essayent de se saisir des flots. Mais la mer part. Elle s’éloigne et quand elle revient près des rivages,  elle a faim.

Elle engloutit l’écume et les bulles, elle avale tous les pollens, poussières parlant la langue du feu et du soleil.
Elle mange plancton et krill et crie.
Elle me regarde et questionne de son oeil noir et bleu, tranquille et las qu’elle noie dans un silence neigeux  de larmes. 

Alors je crois qu’il m’est encore possible de regagner les rives et de vivre parmi ceux dont on dit qu’ils sont humains.