Furtivement

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© hardcorepunkbf

Quand elles viennent boire

l’eau du rocher

elles regardent si le ciel s’y mire encore

si c’est le cas l’une se penche et boit

l’autre trempe furtivement son bec

devenu pinceau de l’aube en plein après-midi

pour l’envol comme pour l’atterrissage les plumes

rose et grises aux nuances de perle émettent un chant

presque chaque fois le même

une voix d’étoffe

une voix de grâce 

qui dirait en langage de soie: « ah que j’ai soif ! » 

À la source

B. VD. Elsacker ©

J’ouvre le livre avec l’espoir de découvrir des flots de lettres, des mots, des phrases, de quoi apaiser mon désordre intérieur mais je ne trouve hélas que des pages mortes. L’éboulement de la matière du texte, de son écriture entraînent des questionnements en chaînes de pourquoi. Tout déborde follement, plus rien n’a de structure si ce n’est le livre source, ses pages aveugles et mes mains muettes. 

Peu à peu, je m’étonne de comprendre que ce glissement de terrain, ce glissement de temps ne sont pas la déduction évidente de ce qui se produit si souvent en moi, à cause de moi. Un désordre, une discordance. Quand longtemps je contemple, tout ce que je regarde et admire finit par disparaitre ou par m’envahir et m’éblouir mais là, l’avalanche est au delà, provoquée par une écriture autre et qui ne doit pas être la mienne.

Une écriture ancestrale, dictée de cet instant qui est désormais nulle part. Une voix profonde et grave comme celle d’un mort qui se glisserait sans qu’on s’en aperçoive  parmi ce qui se tient vivant dans le souvenir et la mémoire. Une écriture qui ne compte pas aux yeux de ceux qui ne parlent que du présent parce qu’elle ne parvient pas à faire de différence entre ici et maintenant entre parfois et jamais.  

Insuffisance

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©Wolfgang Tillmans

 

Juste un peu d’encre et du papier. Pourtant la main qui tient le pinceau imbibé de liquide noir tremble, ma vue a décliné avec les années mais pas mon regard car les contours du trait restent nets, précis, d’une nature presque glaciale tant cette nature s’est vue revisitée. 

C’est toujours le même paysage que je m’efforce de représenter dans sa perfection que j’aimerais immuable. Même si je le visualise mentalement dans ses moindres détails, dans sa ressemblance permanente avec ce qui concrètement le matérialise sur une surface blanche, le paysage n’est jamais vraiment lui-même. 

Parfois, le trait symbolise la rigueur d’un rocher, la souplesse fugace d’une hampe florale, parfois il n’est plus que ce qu’il est et il n’est pas un paysage, il n’est pas sa représentation, son symbole, son inscription dans l’un de ses détails. Il perd en très peu de temps la valeur qu’il avait dans mon esprit, en sortant de moi, il se défait du message qu’il portait, il se fane, il meurt.

Ce qu’absorbe le papier dans chacune de ses fibres reste mystérieux à ma pensée. Un semblant de vie s’écoule, forme une boucle et se noue pour toujours à cette bribe qui comme une écharde s’efforce à s’intégrer à la chair dans laquelle elle s’est introduite mais qui finit immanquablement par se faire rejeter. Cette chose-là ne vit pas, elle s’agrippe sans savoir ce qui lui manque pour germer.

  

Éclat

1c05e6daed3e8c2cc920908c30fda2a9À peine visible l’éclat brillant de sa pupille

point blanc d’une étoile dans la nuit

se reflète un univers de fougères presque transparent

quelque chose d’infiniment doux et de dur et de cruel

le point où son âme se ressource peut-être

une projection de son ombre intérieure vers le restant du monde

laissé tel qu’il se regarde sans signe sans signification

Déteint

P3100012.JPGUne vague montre son coeur des profondeurs, un coeur lisse et brillant, un coeur d’algues bleues. Les autres se contentent de montrer les dents du sourire, les dents de lait que fait pousser le vent quand il nait longuement.

Les vagues avancent et n’arrivent nulle part. Elles reprennent incessamment la partition de leurs naissances au large et de leurs déclinaisons dans la baie. Comme l’oiseau s’essaye à la même succession de notes, les seules en mesure de réveiller l’énorme machinerie du jour.

Mon réveil répondait aussi au besoin de revenir sur un monde qui a cessé d’exister mais qui revient au gré du rêve imbiber chaque instant présent. Un monde où les petits cailloux blancs cueillis dans les rondeurs des vagues qui prennent pieds sur la plage restent précieusement mouillés de lumière. Un monde où ma solitude n’a plus rien de solide mais va glissant jusqu’à ta main. 

Ta paume comme un soleil mûr. Ta paume m’apportant un vent ponant pour rassembler les voiles et nourrir les brumes pour qu’elles s’en aillent.

Ce qui guide entre les vagues mes promenades magiques n’a de consistance que si je parviens à attraper les mots, à ne choisir que celui qui convient sans me défaire des autres qui deviennent alors la résonance de ce qui s’éteint. Valeurs cuivrée des choses, valeurs sensibles de ce qui ne s’atteint. 

Ce qui m’aide à le choisir est un principe, le même sans règles ni formules que celles qui se devinent et se découvrent dans les dessins d’une rose. Il me faut bien occuper l’espace, meubler la seconde, developper un mouvement d’espoir.

Ce qui est dérisoire, c’est de ne plus croire, de ne plus grandir, de ne pas vouloir revenir et devenir. Si l’aveuglement existe, je l’appelle désespoir. S’il persiste, je le dessine en noir. Je le peints pour qu’un point le scelle. Dans mes pupilles les trous noirs de mon univers maladroit.

Refermons la fenêtre, cette parenthèse sur moi-même pour que je regarde ce qui se passe au delà. Vagues, vents, lumières et mouvements bleus. Soleils dans les oliviers, pinsons dans les pins et à l’orée du jardin, cette fleur, cette ombre chinoise de velours noir, le petit chat qui s’exerce à la tranquillité.

Eaux

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Bertrand Els @hardcorepunkbf

Mon coeur flotte 

il ne sait pas nager

il n’est qu’un nénuphar

La plupart du temps

il attend noué à la vase

 

caché de la lumière et des mouvements

l’épée de Damoclès

au dessus de sa tête

ce n’est que le ciel et cette toute puissante lumière

servant de nourriture et de sève à n’importe quel végétal

L’existence comme une menace

L’espace une espèce de couverture

froide ou brûlante presque toujours nuageuse

mon coeur apprécie le bleu

et sait que peu d’eaux

sont réellement transparentes

Sphinx

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Dans le pin un oiseau est en pleine conversation avec les aiguilles encore éclaboussées de lumière

je l’interromps

il me répond par cette question: Que sont ces cailloux qui se déplacent à quatre pattes?

L’oiseau serait-il un sphinx?

-Les tortues ne sont pas des cailloux 

-Des pierres précieuses? 

-sans aucun doute – je passe – l’astre fatigué vient de plonger dans la mer

la nuit ne va plus tarder – j’ai peur

L’oiseau ne montre pas son visage mais j’entends qu’il étire ses ailes

il lisse ses plumes et en laisse tomber une 

comme une larme sur une partition

comme un pétale dévoué

je m’éloigne 

soudain je n’ai plus d’ombre 

je rejoins le banc dont l’assise est fendue par quelques têtes de coquelicots endormis 

la nuit est devenue un nid où dorment les bruits

et d’où naissent les sphinx

Assentiment

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Pictures of films © Charles Grogg

Je pars. Il pleuvine. J’empreinte le même chemin que les asphodèles et les immortelles. Il longe lentement un jardin oublié où vivent en toute liberté quelques jeunes oliviers. Personne ne récolte plus leurs fruits, personne pour les abreuver ou les tailler, ils poussent comme ils peuvent.

Plus loin le chemin disparaît dans la végétation. Désormais pour avancer, il me faut écarter les branches, enjamber les touffes foisonnantes d’herbes odorantes, éviter les épines des buissons. Je marche en mesurant mes pas, en faisant le moins de bruit possible. Bruits d’ailes, froufroutements tout autour de moi me signalent des présences volatiles. Souvent, je me pose afin d’entendre le bruit de bruine sur les feuilles. J’observe la lente naissance d’une goutte à la pointe d’une feuille. Parfois je tends mon visage au ciel comme pour le laver, le défaire de son masque trop humain grimaçant. J’aimerais n’être plus un hominidé tel qu’il en passe par ici depuis des milliers d’années. J’aimerais avoir les sabots à deux doigts et l’équilibre étonnant d’un chamois. Je poursuis jusqu’à ce que j’arrive à la veille maison en pierres. Toutes les fenêtres ont été murées, les portes condamnées. Près du toit, il reste une ouverture d’où l’on me regarde sans doute depuis fort longtemps avancer où plus personne ne vient. C’est un milan royal, il s’élance, il s’éloigne, il surveille son territoire en faisant de larges cercles dans le ciel. Il semble vouloir m’éviter mais je l’appelle en sifflant. Toujours porté par le vent, il s’approche, descend, me regarde, me survole un temps. Le temps d’admirer son plumage, son oeil fier, son envergure. Il disparait dans le ciel. J’ai envie de me joindre à la pureté qu’il vient de me révéler: le sommet. Je poursuis l’ascension, croquant au passage les parfums variés de la lavande stœchas, du lentisque, de la bruyère, du myrte. L’humide odeur de la terre, de la roche. J’entends les rires de l’eau qui ruisselle. Après bien des efforts, je rejoins l’endroit où il y a très longtemps on rassemblait les troupeaux, un abri dans les rochers témoigne du lointain passé où en hiver, il fallait bien s’abriter et faire le feu. Je grimpe plus haut et je ris car j’ai pour la première fois de ma vie, la sensation de voir le monde dans sa globalité: la mer et sa merveilleuse maison le ciel. Je ris car j’ai enfin le loisir du choix: laisser venir les humains ou les fuir sans qu’ils n’en sachent rien. Regarder sans rien porter sur les épaules, voir sans subir d’être observé et jugé. Voir démesurément. Je reste quelques longues heures, allongé sur le plus haut rocher, suspendu aux nuages.


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Un jardin dans le jardin

 

 

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Aux pieds des oliviers, circulent en parfumant le vent sans qu’on le voit, des gardénias, un chèvrefeuille, un géranium rosat. Tout près se développe un rosier rampant dont les roses ressemblent à de menus poussins jaunes, mais pour l’instant le petit être fabrique des feuilles, il est trop tôt encore pour les boutons et les fleurs. Autour de lui, des sciles du Pérou, des narcisses, des agapanthes.

Cet endroit est le territoire jalousement gardé d’une fauvette à tête noire, si les individus femelles sont autorisés à picorer, tous les autres oiseaux sont chassés. Par un cri, par une poursuite s’il le faut. Parfois, le dilemme est de taille car l’intrus est régulièrement bien plus grand, plus fort, plus agile. Mais la situation est toujours observée avec soin et les résultats de l’analyse concordent presque toujours avec ce que le bons sens dicte. Il faut bien l’admettre, pour administrer ce jardin, il faut de la sagesse et beaucoup de patience. Une sens bien particulier de la propriété qui ne nie pas les devoirs que cela implique au profit d’un égoïsme acharné.

Ce jardin dans le jardin, parsemé de pensées est définitivement la propriété de l’oiseau à tête noire et ventre argenté, cet espace est à lui parce qu’il l’aime, parce que de multiples détails ont enchanté son petit coeur, sa petite cervelle d’oiseau. Cette partie du ciel, ce morceau de terre, cette poussière dans l’univers est à lui.

Il n’ignore pas l’oiseau que la même parcelle à d’autres altitudes appartient au milan royal le jour et à la chouette effraie la nuit, ont droit de passage, de multiples rongeurs, quelques petits reptiles, tous les butineurs même les plus indisciplinés. Personne ne vient à bout des décisions prises par une seule fourmi et elles construisent sur cette planète, cette poussière dans l’univers des univers, des mégalopoles grouillantes. Personne ne leur dit ce qu’il faut faire.

Ce morceau de jardin est terre d’accueil et forme l’ensemble magique qui englobe tous les univers sans distinction et selon les critères bien établis par les lois des ensembles rationnels et irrationnels. Que l’univers soit celui d’une fourmi ou d’un rapace.

Le territoire de la fauvette à tête noire est un espace qui appartient à de multiples individus à des niveaux divers qui se rencontrent, se touchent, se mélangent ou s’intercalent les uns dans les autres et chaque individu est une partie de l’ensemble.

Prenons le chat qui se roule dans la terre tiédie par le soleil, ce chat considère que le jardin dans son entièreté est le sien, c’est son territoire et la fauvette à tête noire, il se la mangerait volontiers. Tous les autres peuples de son empire lui vouent un culte, il en est certain. C’est du moins ce que je pense moi, qui ai mentalement construit le jardin et toutes les lois qui le font exister lui parmi les autres jardins, lui que je considère unique et qui est pourtant multiple en bien des points.

L’oiseau s’envole et regarde avec envie la petite graine, est-elle à la frontière? Fait-elle partie de l’ensemble? De l’ensemble des choses que j’aime manger?

Qui peut-on donc répondre à cette question avec sincérité?


Source image: ici
D’autres images et d’autres oiseaux: ici

Un oiseau

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Quand je ferme les yeux, un jardin s’ouvre.

La fleur principale est un oiseau fauve.

Il me regarde depuis ce jardin et se pose

des milliers de questions.

Dans sa pupille se concentrent reflets brillants

comme essaims de pluies.

Est-ce le vent qui les tourmente ?

Je ne reçois pas de réponse et quand j’ouvre enfin les yeux,

la nuit bat de l’aile et hulule. Les barreaux d’une cage

la contiennent, la nuit capturée est si petite et si ancienne.

Quelques traits de cendre brune suffisent amplement pour évoquer ce que sera le souvenir dans un proche avenir.

Ce faisant, je m’endors à côté de ta respiration descendante et montante

et pour moi, le monde sitôt décousu reprend son ancienne forme.

Le temps régresse et puis reprend de l’avance, un morceau de charbon de bois crisse, se délite, retourne d’où il vient en laissant pour empreintes des ombres chaotiques.

Le temps n’est plus d’aucune importance.