Eaux

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Bertrand Els @hardcorepunkbf

Mon coeur flotte 

il ne sait pas nager

il n’est qu’un nénuphar

La plupart du temps

il attend noué à la vase

 

caché de la lumière et des mouvements

l’épée de Damoclès

au dessus de sa tête

ce n’est que le ciel et cette toute puissante lumière

servant de nourriture et de sève à n’importe quel végétal

L’existence comme une menace

L’espace une espèce de couverture

froide ou brûlante presque toujours nuageuse

mon coeur apprécie le bleu

et sait que peu d’eaux

sont réellement transparentes

Sphinx

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Dans le pin un oiseau est en pleine conversation avec les aiguilles encore éclaboussées de lumière

je l’interromps

il me répond par cette question: Que sont ces cailloux qui se déplacent à quatre pattes?

L’oiseau serait-il un sphinx?

-Les tortues ne sont pas des cailloux 

-Des pierres précieuses? 

-sans aucun doute – je passe – l’astre fatigué vient de plonger dans la mer

la nuit ne va plus tarder – j’ai peur

L’oiseau ne montre pas son visage mais j’entends qu’il étire ses ailes

il lisse ses plumes et en laisse tomber une 

comme une larme sur une partition

comme un pétale dévoué

je m’éloigne 

soudain je n’ai plus d’ombre 

je rejoins le banc dont l’assise est fendue par quelques têtes de coquelicots endormis 

la nuit est devenue un nid où dorment les bruits

et d’où naissent les sphinx

Assentiment

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Pictures of films © Charles Grogg

Je pars. Il pleuvine. J’empreinte le même chemin que les asphodèles et les immortelles. Il longe lentement un jardin oublié où vivent en toute liberté quelques jeunes oliviers. Personne ne récolte plus leurs fruits, personne pour les abreuver ou les tailler, ils poussent comme ils peuvent.

Plus loin le chemin disparaît dans la végétation. Désormais pour avancer, il me faut écarter les branches, enjamber les touffes foisonnantes d’herbes odorantes, éviter les épines des buissons. Je marche en mesurant mes pas, en faisant le moins de bruit possible. Bruits d’ailes, froufroutements tout autour de moi me signalent des présences volatiles. Souvent, je me pose afin d’entendre le bruit de bruine sur les feuilles. J’observe la lente naissance d’une goutte à la pointe d’une feuille. Parfois je tends mon visage au ciel comme pour le laver, le défaire de son masque trop humain grimaçant. J’aimerais n’être plus un hominidé tel qu’il en passe par ici depuis des milliers d’années. J’aimerais avoir les sabots à deux doigts et l’équilibre étonnant d’un chamois. Je poursuis jusqu’à ce que j’arrive à la veille maison en pierres. Toutes les fenêtres ont été murées, les portes condamnées. Près du toit, il reste une ouverture d’où l’on me regarde sans doute depuis fort longtemps avancer où plus personne ne vient. C’est un milan royal, il s’élance, il s’éloigne, il surveille son territoire en faisant de larges cercles dans le ciel. Il semble vouloir m’éviter mais je l’appelle en sifflant. Toujours porté par le vent, il s’approche, descend, me regarde, me survole un temps. Le temps d’admirer son plumage, son oeil fier, son envergure. Il disparait dans le ciel. J’ai envie de me joindre à la pureté qu’il vient de me révéler: le sommet. Je poursuis l’ascension, croquant au passage les parfums variés de la lavande stœchas, du lentisque, de la bruyère, du myrte. L’humide odeur de la terre, de la roche. J’entends les rires de l’eau qui ruisselle. Après bien des efforts, je rejoins l’endroit où il y a très longtemps on rassemblait les troupeaux, un abri dans les rochers témoigne du lointain passé où en hiver, il fallait bien s’abriter et faire le feu. Je grimpe plus haut et je ris car j’ai pour la première fois de ma vie, la sensation de voir le monde dans sa globalité: la mer et sa merveilleuse maison le ciel. Je ris car j’ai enfin le loisir du choix: laisser venir les humains ou les fuir sans qu’ils n’en sachent rien. Regarder sans rien porter sur les épaules, voir sans subir d’être observé et jugé. Voir démesurément. Je reste quelques longues heures, allongé sur le plus haut rocher, suspendu aux nuages.


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Un jardin dans le jardin

 

 

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Aux pieds des oliviers, circulent en parfumant le vent sans qu’on le voit, des gardénias, un chèvrefeuille, un géranium rosat. Tout près se développe un rosier rampant dont les roses ressemblent à de menus poussins jaunes, mais pour l’instant le petit être fabrique des feuilles, il est trop tôt encore pour les boutons et les fleurs. Autour de lui, des sciles du Pérou, des narcisses, des agapanthes.

Cet endroit est le territoire jalousement gardé d’une fauvette à tête noire, si les individus femelles sont autorisés à picorer, tous les autres oiseaux sont chassés. Par un cri, par une poursuite s’il le faut. Parfois, le dilemme est de taille car l’intrus est régulièrement bien plus grand, plus fort, plus agile. Mais la situation est toujours observée avec soin et les résultats de l’analyse concordent presque toujours avec ce que le bons sens dicte. Il faut bien l’admettre, pour administrer ce jardin, il faut de la sagesse et beaucoup de patience. Une sens bien particulier de la propriété qui ne nie pas les devoirs que cela implique au profit d’un égoïsme acharné.

Ce jardin dans le jardin, parsemé de pensées est définitivement la propriété de l’oiseau à tête noire et ventre argenté, cet espace est à lui parce qu’il l’aime, parce que de multiples détails ont enchanté son petit coeur, sa petite cervelle d’oiseau. Cette partie du ciel, ce morceau de terre, cette poussière dans l’univers est à lui.

Il n’ignore pas l’oiseau que la même parcelle à d’autres altitudes appartient au milan royal le jour et à la chouette effraie la nuit, ont droit de passage, de multiples rongeurs, quelques petits reptiles, tous les butineurs même les plus indisciplinés. Personne ne vient à bout des décisions prises par une seule fourmi et elles construisent sur cette planète, cette poussière dans l’univers des univers, des mégalopoles grouillantes. Personne ne leur dit ce qu’il faut faire.

Ce morceau de jardin est terre d’accueil et forme l’ensemble magique qui englobe tous les univers sans distinction et selon les critères bien établis par les lois des ensembles rationnels et irrationnels. Que l’univers soit celui d’une fourmi ou d’un rapace.

Le territoire de la fauvette à tête noire est un espace qui appartient à de multiples individus à des niveaux divers qui se rencontrent, se touchent, se mélangent ou s’intercalent les uns dans les autres et chaque individu est une partie de l’ensemble.

Prenons le chat qui se roule dans la terre tiédie par le soleil, ce chat considère que le jardin dans son entièreté est le sien, c’est son territoire et la fauvette à tête noire, il se la mangerait volontiers. Tous les autres peuples de son empire lui vouent un culte, il en est certain. C’est du moins ce que je pense moi, qui ai mentalement construit le jardin et toutes les lois qui le font exister lui parmi les autres jardins, lui que je considère unique et qui est pourtant multiple en bien des points.

L’oiseau s’envole et regarde avec envie la petite graine, est-elle à la frontière? Fait-elle partie de l’ensemble? De l’ensemble des choses que j’aime manger?

Qui peut-on donc répondre à cette question avec sincérité?


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Un oiseau

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Quand je ferme les yeux, un jardin s’ouvre.

La fleur principale est un oiseau fauve.

Il me regarde depuis ce jardin et se pose

des milliers de questions.

Dans sa pupille se concentrent reflets brillants

comme essaims de pluies.

Est-ce le vent qui les tourmente ?

Je ne reçois pas de réponse et quand j’ouvre enfin les yeux,

la nuit bat de l’aile et hulule. Les barreaux d’une cage

la contiennent, la nuit capturée est si petite et si ancienne.

Quelques traits de cendre brune suffisent amplement pour évoquer ce que sera le souvenir dans un proche avenir.

Ce faisant, je m’endors à côté de ta respiration descendante et montante

et pour moi, le monde sitôt décousu reprend son ancienne forme.

Le temps régresse et puis reprend de l’avance, un morceau de charbon de bois crisse, se délite, retourne d’où il vient en laissant pour empreintes des ombres chaotiques.

Le temps n’est plus d’aucune importance.

Vestibules

©Bertrand Els

Je serais dans cette bulle qu’on appelle coeur mais qui a trouvé sa place dans l’aquarium qui me sert de tête.

Les limites de mon corps ne vont donc pas très loin, pas au-delà d’un point. Un point, dit-on, c’est tout, alors que celui qui prononce ce flux de lettres ne sait rien de ce point et probablement pas grand-chose de tous les autres points.

Point de départ, point d’attache, point imaginaire de l’infini, point réel, point d’espace.

Je serais dans cette bulle qui palpite et jongle avec les sentiments, les affole, les réajuste. Je serais le poste de contrôle d’une créature qui se rêve comme une machine parce qu’il est reposant de penser que quelque chose est en mesure d’arrêter l’engin. Une vanne vénérée comme une déesse serait à portée de main, de volonté.

Une pointe de flèche, un éclat de roche, un mot écorché est resté coincé dans l’un de mes tunnels. Parfois, il quitte sa place et racle les veines, irrite les voies, bloque le passage des rêves. Filtre le silence comme pour trouver la réponse à un immense pourquoi. Alors que je sais qu’au fond, je n’ai pas envie savoir car que peut-on faire de ces réponses superficielles qui ne servent qu’à un contexte particulier qui suppose de multiples connaissances sans nom propre et doublées de sens que je ne suis pas en mesure de capter

Je fais l’araignée, l’arapède pour ne pas me laisser gagner par ce qui m’excède. Me révulse, me dissout comme le sel sur le corps trop mou de la limace.

Je reste à cette place et je décode. Je ronge comme le font les vers en traçant les limites d’un autre univers. « Inutile!  » je vous entends déjà prononcer un jugement comme si certains mots avaient plus de force que d’autres. Je me mure.

Quelle importance puisque j’en ai besoin pour exister de mes souterrains virtuels, de leurs élancements semblables à ceux qui circulent dans les membres fantômes. L’empreinte d’une vie qui tombe en poussière. L’empreinte génétique qui figure les maillons qu’inlassablement mentalement on assemble.

À mon coeur, s’ajoute un autre et encore un autre et encore et encore des centaines et des centaines d’autres coeurs.

Or

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Ogata Korin, White Plum Blossoms, Edo period. 1710-16

Longtemps je me suis demandé si l’île était une brèche dans le voile étendu dans le ciel par les nuages.

Hier, de cette faille a surgi avant que le jour s’éteigne, une lumière or et sa queue de comète. Quelques longues minutes ont suffi pour saupoudrer sur la plage, les lèvres de la mer et plus loin dans la baie, le corps entier de la colline dansait imbibé de pollen.

Je devrais comprendre maintenant pourquoi je me refuse même en rêve à quitter cet endroit où je me sens à la fois fugueuse, remplie d’espoir et réduite à naître et renaître en tant que simple poussière.

Rétracté

©Bertrand Els

C’est un pays où la lumière ne vient que pour marquer les plis des feuilles recroquevillées et signer les chemins d’un filet si fin que l’on dirait les rides faites aux ondes. C’est le pays où tu apprivoises les questions sans réponses, les chevaux sauvages, l’évaporation de leur crinière dans l’espace, le temps qui ne fait que déborder du vase le contenant. C’est là, tu caresses du regard le vent avant qu’il ne devienne une tornade ou ne résorbe ce qu’il te reste de force. C’est l’endroit à fleur de peau, où tu t’efforces de traduire, de polir les paroles qui grésillent dans cette autre langue que personne ne comprends. Toi, seul, tu vas escalader les pays inviolés de la solitude, aucune crevasse ne connait pas la forme de tes doigts, aucune galerie n’ignore la lueur de ce regard qui t’accompagne comme une ombre fidèle. Tu reviens les bras et l’âme chargés de cartes précisant les voies, contournant les impasses. Ton coeur devenu astrolabe, tu espères vaguement qu’il dicte la mesure des lunes et des étoiles, murmure presqu’inaudible aux foules qui te regardent comme un animal étrange et de mauvaise augure.

Lentisque

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Bryan Nash Gill (American, 1961-2013), Acorn, 2013, wood print, 37 7/8” x 26”

Par dessus mon épaule pousse

la main caressante d’un arbre ancien

la douceur de son ombre -phalanges fines des doigts-

se pose sur le poème que la page d’un livre

me donne en toute pudeur

la main de l’arbre tremble

comme le reflet d’une eau

il lit entre les mots nourri d’un savoir

que les hommes ne possèdent pas

je sens que le soleil frémit en même temps

que son âme il éprouve je suppose une extase

à la pensée qu’il est un arbre

questions

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source image : ici

Je me demandais livre en main si j’aimerais être comme tous ces précieux galets

polis

mille fois mis en place

mille fois déracinés

jaugés sautillants d’une main avide à une autre

brillants quand je les regarde

pour finalement rejoindre avec une joie de plus en plus affirmée le lit de la rivière qui ne fait que passer au dessus de leur tête

ils dorment et rêvent

je suis presque toujours troublé et les questions sans réponse se succèdent