Seulement le ciel

Seulement le ciel 

Qui ne porte pas de nom 

Mais que porte la mer en elle

Seulement le silence immobile 

La nuance

La longue histoire de la langue 

Qui ne porte en elle pas de nom

Mais que porte le symbole 

L’objet et son âme l’haleine 

Passe de brume à nuage

De nuage à colline à ruisseau à cheval

À l’horizon une nouvelle aube

La nuit dénudée la lune sortie de sa bogue 

Verte

Miniature


Christ cloué sur la Croix
Heures de Marguerite d’Orléans
France (Rennes), XVe siècle.
BnF, département des Manuscrits, Latin 1156 B, fol. 139
© Bibliothèque nationale de France

Dans ce jardin encerclé par le ciel
la pluie se dessine comme les fils d’une toile d’araignée
on assure que la lumière reste visible seulement dans les fleurs
quelques points se suspendent dans les coeurs

pour déjouer les sorts se préserver du doute et de la peur

s’incruste partout le lapis lazuli
les étoffes outre-mer

habillent l’espace et le vide

et rythment des flots

Pourparlers

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Pour parler 

De la mer les vagues 

L’attraction amoureuse d’un astre

Qui ne sait que se taire 

Le temps fait de grains grignote 

La lumière ou ce qu’il en reste 

Lorsque enfin me parvient l’onde

Qui témoigne d’un effondrement sidéral 

Pour parler de l’animal en moi

Une âme muette minérale 

Qui se persuade qu’il n’est jamais trop tard

Le Flambé

Iphiclides podalirius-©cc

Le soleil sur un plateau de nuages

navigue au-delà de la

ligne imaginaire qui finit l’horizon

il frôle les cimes tel un fantôme

la foule des feuilles flamboie

poudre pourpre au coeur des fleurs

qui se soucie de celui qui est seul?

le soleil en mer noie sa propre lumière

l’iris rêve ses sépales comme des ailes

depuis les temps de la fin du Crétacé

Cet insecte craint moins que toi

crétin de se brûler les ailes

Manière d’être

Dans le pin l’oiseau

se dépeint et puis parle

des aiguilles et des fruits

qui tissent lentement l’ombre

des frontières floues de la lumière

dans le ciel son envol cherche

le souffle de feu qui lui permet

l’absence 

de battements d’ailes 

l’haleine qui descend de la montagne

et va jusqu’au murmure vague de celle

qui brouille les pistes et célèbre infiniment

les mystères de l’univers

Bombus terrestris

British Museum (Natural History); Smith, Frederick, Public domain, via Wikimedia Commons

Petit pan

De terre et son peuple d’herbes sauvages
parmi lesquelles il faut s’habituer à percevoir

chaque individualité

oublier d’être capable de renoncer à apprivoiser
l’innommable
ne plus multiplier les négations pour simplement
dire oui

petit pan tremble et vibre 

Se déleste de la gravité

apparait disparait  

et puis

prend appuis sur le vide palpable de la lumière
celle qui se cache sous le nom de poussières 

les ailes hèlent les fleurs 

ces halos d’aube ces astres

accessibles de l’infini 

Fauvette pitchou

Francesco Veronesi from Italy, CC BY-SA 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0, via Wikimedia Commons

Elle fond de l’arbre

la fauvette

comme une larme de lumière

son oeil cerclé de rouge reflète le monde

son bec détient ce qui ressemble à une graine

mais c’est en fait d’un insecte qu’elle se délecte 

depuis la branche sans feuille d’un buisson qui pour l’hiver dort encore

elle va papillonnant 

la fauvette

du vert au parfum rose

que répand

le géranium rosat quand elle l’effleure

Par la fenêtre,

Après avoir fait abstraction du jardin et de son flamboiement de verts, on voit la mer. Jusqu’au Cap Corse et au delà, se déroule l’infinité bleue. Parfois, le vol léger et blanc d’un goéland soulève une vague, fait choir un nuage sur les sommets montagneux si facilement assimilables à la mâchoire fossilisée d’un grand crocodilien figé en cet instant unique et rare où il quitte sa position cachée, à l’affut pour bondir gueule ouverte vers une proie si vite évaporée. 

La grande variété de bleus ne permet plus à l’esprit d’établir clairement les frontières entre mer et ciel. Les collines, les montagnes évoluent vers le large comme de vastes et invraisemblables vaisseaux fantômes. Quelques méduses lointaines ne tiennent qu’à un fil de pluie.

Ces bleus-là ne semblent pas être les fils de la lumière, du vent. Ils ne sont pas de ceux qui se laissent filtrer par les fleurs toutes fraîches des mimosas. Ni de ceux qu’enlacent les pins, les eucalyptus. Aucun de ces bleus ne dort sur les faces rocailleuses exposées au soleil. 

Toute cette masse est bien trop mélancolique. Une mélancolie qui ne se vit pas comme un reproche de plus à la nature, un revers de médaille. Rien ne semble pouvoir apprivoiser cet animal à la robe pommelée presque grise. On ne peut que le laisser aller largement sans plus émettre le moindre jugement. Il n’est plus possible durant de longues minutes de concevoir la mélancolie, la tristesse profonde et inhérente à la condition humaine comme une émotion amère, âpre et qu’il faudrait chasser au plus vite loin de soi.