Texture

tumblr_o0d44tDWfX1ubcbi3o1_1280.pngMon esprit passe son temps à

découdre le silence

à défaire la trame qui le relie

au temps

Tout se suspend un instant

l’infiniment petit bruit capturé

comme un fossile dans la roche

rejoint la voix qui le cherche

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Mon esprit passe d’un bruit à l’autre

et comprend que pour lui

seulement

ils prennent une texture

ils forment des phrases imprononçables

ils oscillent en permanence

de l’état de vie

à celui de mort

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Mon esprit finit

par construire

des abris

des pelures

des écorces

rugueuses et mortes

souples et vivifiantes

comme des sources qui n’ont encore

rien appris des routes, des lits, des ravins,

des puits

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Quand enfin mon esprit estime avoir presque fini

il tremble comme le fil d’une toile d’araignée

ce qu’il gagne c’est à espérer

la goutte de rosée, la note de l’aube

à laquelle se suspend

l’éternité.

 


 

Images: Bertrand VD Elsacker

Derrière son chevalet

La mer s’est laissée sculpter dans l’acier par la tempête. Elle se cabre. Ses lames broient, ses vagues cavalent.

Un essaim de nuages bourgeonne à l’horizon, s’empare du ciel en formant des tourbillons. Les plages sont résolues, elles se taisent. Ce ne sont pas quelques petits rochers jetés en offrande qui empêcheront l’affrontement.

Toutes les embarcations humaines sont emportées par le large, elles ressemblent à des plumes, à ces quelques feuilles mortes balayées par les vents gourmands de l’automne. La témérité de l’homme est soudain réduite à si peu de chose . Elle n’est plus ni dérisoire, ni absurde : elle ne pose déjà plus de question. C’est à peine, si elle existe.

Ce n’est pas l’homme que la mer affronte, si elle se dresse ainsi c’est pour révolutionner, transformer radicalement un état trop tranquille et trop paisible : celui de nos habitudes et de nos façons de concevoir le monde en le ponctuant de convenances intellectuelles et sociales.

Le ciel devient soudain plus intransigeant que la pierre, même si il permet à mon regard de s’enfuir par un coin de lumière. Même si je devine l’éclaircie prochaine derrière son masque de nuages affolés. Le ciel prend appui sur une réverbération, sur cette ligne où il rejoint la mer, si bien qu’on a l’impression qu’ensemble ils ne forment plus qu’un.

Une seule et même masse bourdonnante, s’empare de l’espace, fige le temps.

Les bleus, les ocres, les bruns et les blancs qui moussent à la crête des vagues et qui ne sont pas sans rappeler l’élan des oiseaux marins, sont appliqués au couteau. Les couleurs ne parlent plus que pour elles mêmes. En cherchant à révéler la puissance des éléments naturels, elles révèlent la puissance de leur propre matière. La vague envahit notre esprit, suspend un temps notre regard.

J’en viens à me demander si Courbet n’a pas trouvé en elle et en ce paysage qu’il voulait représenter dans sa pleine réalité, un prétexte pour nous révéler la révolution picturale qu’il souhaite. La vague est devenue le geste puissant et total, la main du peintre, chamboulant l’espace représenté par la toile.

On dirait que le seul geste ayant encore un sens, possédant la vigueur nécessaire pour affronter les tumultes de l’existence, soit le geste de l’artiste, son brassement des formes, des matières et des couleurs. Une vague envoûtée par une tempête pétrit la réalité avec sa représentation, transforme notre vision du monde et modifie notre espace mental. La peinture seule, comme une vague, peut bouleverser l’homme au point de lui offrir l’occasion de se surpasser.

Plus simplement, j’ai l’impression que Courbet veut me faire comprendre que l’Art est devenu l’unique moyen pour l’homme d’échapper à l’ engloutissement de son existence par les rouleaux du temps et ses lames de fond.

La position la plus sûre pour contenir les tempêtes est de toute évidence, celle que Courbet s’est choisie et qu’il nous offre brillamment : celle qui se trouve derrière son chevalet et lui permet de suspendre le temps.

La fracture prend racine

Je me suis brisée le jour où je suis tombée de mon enfance. On m’avait poussée à devenir adulte. Je n’ai pas voulu souffrir de ces mêmes rages. Mes mots ont choisi ce jour-là, une autre voie. Mes rêves ont fait semblant d’être morts. Mon corps a continué de grandir malgré la faille et sans moi.

On ne pourrait plus dire avec le temps, si c’est à ma fracture qu’il est poussé un corps ou l’inverse. Avec le temps mes idées, ont trouvé à se creuser des ramifications. Mes oui, mon innocence ne vivent pas dans les apparences. Cette écorce épaisse et sèche, c’est la vieillesse qui s’entête à me dicter des lois que je n’entends pas. Mon désespoir a perdu son temps à essayer de vous attendrir. Mon ventre aura toujours faim. Je le sais, je le sens.

Mes idées ne sont pas forcées d’habiter là, dans ce tronc. Dans cette coquille de noix qu’on pourrait trouver laide. D’ailleurs, on le voit, plus personne n’habite cette dépouille. Ce n’est plus un humain qui s’est planté là. C’est l’obstination, le refus. Ma fracture. Mon nON.
L’image

Berlinde De Bruyckere