Écueil

Les mots sont devenus des arapèdes

désormais ils vont vers cet outre-monde

il sait qu’il

les a un jour confiés au rocher

là où les vagues effleurent le ciel en le polissant

jusqu’à ce qu’il atteigne les valeurs mélodieuses du jade blanc

Peut-on apposer à la porosité des vers 

l’éternité d’un rocher

même si l’on sait

que toutes les larmes sont salées

Depuis ce temps l’échassier regarde 

se dissoudre toutes les réponses

Lymphe

Cai Guo-Qiang- Same Word, Same Seed, Same Root
2006
Collection of Min Tai Yuan Museum, Quanzhou, Fujian


Est-ce une source

dans le buisson

qui bruisse


ou une à une

les feuilles

qui partent

de l’été


n’est-ce 

que le plaisir

de la question 

que mon esprit

dévoile


naissent des réponses

partitions improvisées

naissent des silences

saccadés 

sous les feuillages

un sanglot qu’il ne faut pas

révéler 

Source image: ici

Fantômes

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hier, il s’est assis le fantôme

dans mon dos dans l’angle mort

pour regarder la mer

se défaire peu à peu

j’ai fait semblant de ne pas savoir 

qu’il était là comme une ombre 

à l’envers

immobile stupéfait

qu’il me parlait dans la langue 

que seuls lui et moi utilisons

une langue muette et tentaculaire

sans autre verbe que l’être

j’ai feint l’oubli 

il s’est éloigné il est parti 

le fantôme

plus tard

la nuit est revenue avec lui 

j’ai entendu le cliquetis de ses doigts 

comme si quelqu’un lançait les dés

contre la paroi vitrée

j’ai vu plusieurs fois vu son corps de cendre se heurter

à la frontière invisible 

entre lui et moi

tomber reprendre 

son envol aveuglé 

 

comment devenir

si cette aire où la pointe d’une toupie

cherche son équilibre

est l’espace infime et absurde

qui est alloué à votre vie

Embouchure

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La colombe quotidienne trempe la pointe du bec

afin que l’eau auréole autour de ce point

perde son équilibre de tranquillité endormie

la guêpe de son corps vibrant guette les douceurs

du petit-déjeuner 

Où se rejoignent ces circonvolutions voulues et presque

semblables

Qui aimerait croire qu’il suffit d’un mot 

d’une phrase pour que se produise l’unification universelle 

Merle

Merle noir – Turdus merula

Je ne sais pas si 

j’ai la persévérance

du merle

qui reprend et reprend encore

les quelques mots dont il dispose

en cet instant

les assemble d’une manière telle 

qu’ils s’écoulent comme

pierres précieuses d’un joyau de lumière

toujours il réussit là où j’échoue 

le glissement des mots les uns sur les autres

ne s’associe pas à l’ assombrissement 

d’une chute inexorable des choses aux quelles on s’attache

mais à l’effort au geste qui surmonte et dépasse

l’audace de mettre en marche un monde 

qui ne s’allume pas

si ce n’est dans un alignement presque machinal

de mots dont l’aspect premier ne diffère pas

de celui d’une vulgaire pierre

Je-ne-sais-quoi

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Our Galaxy’s Magnetic Field from Planck
Image Credit & Copyright: ESA/Planck; Acknowledgement: M.-A. Miville-Deschênes, CNRSIAS, U. Paris-XI

Source image


Sur la mer un nuage que personne ne voit 

s’efforce de renvoyer le reflet qu’il a dans le coeur

ou dans l’âme ou simplement dans l’oeil

º

Quand quelque chose cherche à s’échapper de moi

elle choisit le même cheminement la larme

º

Lentement elle déborde à l’horizon sans un mot

sans un regard elle disparait sur la joue

évaporée elle revient habillée comme la brume

º

Elle revient troublée évoquer le voyage 

entre mon petit monde qu’une demie respiration sonde

et le restant qui me reste interdit

º

Sur la mer nage l’univers son reflet son fantôme

ou était-ce simplement une larme portant en elle

le spore rêveur d’une question

À laquelle plus personne ne s’intéresse

Est-ce vrai?

 

Soudain le phalène qui butinait à l’intérieur de moi-même

les fleurs nocturnes de mes songes est devenu lourd.

Lourd et sourd au point de ne plus être en mesure de voler

et de répondre comme un écho aux battements de mon coeur

par les mouvements gracieux de ses ailes poudreuses.

J’ai doucement soufflé sur son corps replié sur sa peine

mais j’ai noyé mes poumons.

Ses ailes surdimensionnées pour une si petite cage étaient reliées à un moteur qui toussait

même quand ce n’était plus l’hiver. 

Le phalène s’est laissé emporter par le fleuve 

contre lequel il luttait convaincu que cela était nécessaire.

Le phalène d’une beauté inutile bravait l’haleine des courants obscures

en ne recevant toujours que la même réponse aux questions posées avec obstination naturelle: « c’est inutile. »

Mais est-ce vrai?

Apparitions

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Untitled, aus der Serie Apparitions, 2011 © Roger Ballen

À la jointure du ciel et de la mer
un trait bleu foncé souligne l’éphémère 

différence de teintes bleutées. 

Peu à peu, grandissent de part et d’autre 

des silhouettes blanches, des ombres argentées. 
Se posent des îles fantômes,
nagent des raies et des méduses noires.
Toujours au dessus de ma tête, des animaux trempent leur dard,
alimentent leur courage, se servent des nuages pour fondre et faire pleurer.

Sur mes voiles de papier, usées
comme les ailes des papillons qui ont trop abusé du pouvoir de voler,

s’effacent les encres en laissant des traces ourlées de mots morts-nés.

Des phrases bornées nagent autour de mes cicatrices.

Que faire de ces souvenirs qui n’ont jamais eu la place, le temps, la volonté de pouvoir s’exprimer et qu’on ne parvient plus à mobiliser pour se changer?


source image: Obst und Muse

Un jardin dans le jardin

 

 

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Aux pieds des oliviers, circulent en parfumant le vent sans qu’on le voit, des gardénias, un chèvrefeuille, un géranium rosat. Tout près se développe un rosier rampant dont les roses ressemblent à de menus poussins jaunes, mais pour l’instant le petit être fabrique des feuilles, il est trop tôt encore pour les boutons et les fleurs. Autour de lui, des sciles du Pérou, des narcisses, des agapanthes.

Cet endroit est le territoire jalousement gardé d’une fauvette à tête noire, si les individus femelles sont autorisés à picorer, tous les autres oiseaux sont chassés. Par un cri, par une poursuite s’il le faut. Parfois, le dilemme est de taille car l’intrus est régulièrement bien plus grand, plus fort, plus agile. Mais la situation est toujours observée avec soin et les résultats de l’analyse concordent presque toujours avec ce que le bons sens dicte. Il faut bien l’admettre, pour administrer ce jardin, il faut de la sagesse et beaucoup de patience. Une sens bien particulier de la propriété qui ne nie pas les devoirs que cela implique au profit d’un égoïsme acharné.

Ce jardin dans le jardin, parsemé de pensées est définitivement la propriété de l’oiseau à tête noire et ventre argenté, cet espace est à lui parce qu’il l’aime, parce que de multiples détails ont enchanté son petit coeur, sa petite cervelle d’oiseau. Cette partie du ciel, ce morceau de terre, cette poussière dans l’univers est à lui.

Il n’ignore pas l’oiseau que la même parcelle à d’autres altitudes appartient au milan royal le jour et à la chouette effraie la nuit, ont droit de passage, de multiples rongeurs, quelques petits reptiles, tous les butineurs même les plus indisciplinés. Personne ne vient à bout des décisions prises par une seule fourmi et elles construisent sur cette planète, cette poussière dans l’univers des univers, des mégalopoles grouillantes. Personne ne leur dit ce qu’il faut faire.

Ce morceau de jardin est terre d’accueil et forme l’ensemble magique qui englobe tous les univers sans distinction et selon les critères bien établis par les lois des ensembles rationnels et irrationnels. Que l’univers soit celui d’une fourmi ou d’un rapace.

Le territoire de la fauvette à tête noire est un espace qui appartient à de multiples individus à des niveaux divers qui se rencontrent, se touchent, se mélangent ou s’intercalent les uns dans les autres et chaque individu est une partie de l’ensemble.

Prenons le chat qui se roule dans la terre tiédie par le soleil, ce chat considère que le jardin dans son entièreté est le sien, c’est son territoire et la fauvette à tête noire, il se la mangerait volontiers. Tous les autres peuples de son empire lui vouent un culte, il en est certain. C’est du moins ce que je pense moi, qui ai mentalement construit le jardin et toutes les lois qui le font exister lui parmi les autres jardins, lui que je considère unique et qui est pourtant multiple en bien des points.

L’oiseau s’envole et regarde avec envie la petite graine, est-elle à la frontière? Fait-elle partie de l’ensemble? De l’ensemble des choses que j’aime manger?

Qui peut-on donc répondre à cette question avec sincérité?


Source image: ici
D’autres images et d’autres oiseaux: ici

Cette machine

Simon Stahli-Electron microscope image of a tiny ratchet mechanism, produced by the LIGA method (lithography, electroplating and molding)
via Instagram

 

Je ne prendrai pas la parole, je ne hausserai guère le ton mais je me laisserai faire par le silence, la tête dans les épaules avec l’étonnement d’un oiseau. Littéralement emporté par le fil de conversations intérieures que personne même pas moi n’est en mesure de diriger. Voies des rivières, lacets de nuages défaits. Enumérations de souffles, essaims précipités des battements de ma peur.

Je ne me prononcerai pas, j’énoncerai que non, je ne sais pas. Je ferai signe. Sûr qu’on ne m’entendra pas. On lèvera les yeux vers le ciel, la réponse sera un seul et grossier nuage et parce qu’on ne parvient pas au mot cherché, on me chargera de le trouver.

Le bruit ronronnant d’un engrenage, chaque geste est une roue dentelée qui en actionne une autre et encore une autre jusqu’au ressort. Souvent il précipite le hasard. Une petite tape dans le dos, une admonestation mais en moi toujours le silence. Alors cette machine que tu as dans la tête, cette horloge qui ne donne pas l’heure mais la dévore? Que nous dit-elle? Puisqu’elle triture, dépèce, il n’est pas naturel de lui attribuer vie, conscience, usure et mort inexpliquée.

J’éparpille les écumes, je scrute le coeur de cristal enrobé par les vagues, je possède pour quelques instants le kaléidoscope qui les partage. Éclats ou reflets de miroirs, images ou mots sans syllabes. Brutalité de l’absence de césures, apnée de mes langues natales. Je ne reconnais pas les rivages. Alors je me contente de picorer quelques lettres gutturales, les autres s’envolent, les plus légères s’évaporent, quelques unes font un léger bruit de frottements, l’étoffe de l’une contre l’air glaçant d’une autre. Je protège les secrets et puisqu’il vous faut nacelle, air chaud, comme prétexte je ne trouve pour assurer ma tranquillité que cette roseraie où le sens est un bouton, une épine, une pluie de parfums muets et le reste du vide entre les tiges, de l’ombre entre les feuilles, et la mort forme le noyau des racines qui plongent avec tellement de force qu’on pourrait presque croire que ce monde se tient debout.

Ne vient-il pas de s’endormir, de s’étioler parce que, parce que, ce texte est apparu en deçà de moi? Extorqué, est-ce qu’on peut encore s’en satisfaire?