Fugue

Parmi les petites ombres qui dansent comme des flammes

quelques sonorités réduites en cendres
quelques mots halos imprimés sur la rétine
persistent

Plus loin
quelque part sur l’écorce d’un pin 

une cigale redistribue au goutte à goutte l’azur évaporé

Loin, très loin le vrombissement de la guêpe s’interrompt
le temps infime
de prendre soin de l’autre qui assurément partage le même nid

La montagne ouvre sa gueule 

le félin baille

le nuage qui frôlait la vague

a disparu 

mon regard ne se souvient que de brûlures

le rythme de mon coeur s’accorde à celui d’un incendie

dont tout le monde dit que c’est un désastre

indifférent l’arbre qui ne peut fuir

la glycine qui a choisi malgré des milliers d’années d’évolutions de ne jamais apprendre à voler tout en maitrisant l’art parfait de la légèreté 

?

Mauvais augure

Bertrand Els

Entre
lumière et obscurité
une zone frange

où se glisse la plume bleutée
d’un oiseau
de mauvais augure

En un point du vide l’animal se pose
une question 

l’univers ne cesse de se remplir d’une matière
noire invisible et qui ne se mesure qu’en pourcentages

quel poids donner à la main qui décide
de tracer en profondeur les parois obscures

de l’habitacle familier où s’emprisonnent
volontiers les songes

Conjugaisons du verbe être

je te suis

infiniment reconnaissante

tu n’es florissant 

qu’en
été

il est tendrement

ces sommes de nous et de mois

vous êtes seuls 

hêtres en haillons seront ils

en état étendu éternels

îles ivres

d’avoir été 

l’hiver un livre

tu nais jongleur de sons tu es

haies de senteurs 

suies dans les pupilles

de ceux qui sont 

volatiles haines

semailles de sourd suiveur

survivant de l’heure expatriée

exproprié de la seconde 

celle qui la deuxième mesure le siècle à coups de scies 

encerclement de la personne

qui la désigne? 

ce qui a été           dit

ce qui a été           fait

ou est-ce ce rien écrit

qui palpite plus fort qu’un coeur écrin

qui est vide 

avides de mots sombres

de sens et de songes

serions-nous

Droit de regard

L’olivier déverse dans le jardin une ombre qu’on pourrait presque boire 

il ne reste qu’

une clôture à franchir

il n’est pas un chacal doré

il n’est qu’un renard roux assoiffé

attiré par cette odeur de vase

de désespoir

de mort et d’aile d’abeille transparente

il a le ventre sec et mangerait n’importe quoi

voilà qu’il rogne un tendre galet après lui avoir arraché les pattes et la tête

il songe au sang

il n’y a plus de carapace

à peine un bruit sec de bois lavé par le soleil

pas de moelle pas de sève ni de ruisseau à poursuivre

il entend encore en lui les cris et la détresse de sa colline ses bosquets cent cinquante lentisques et tellement de troupeaux de myrtes et de lavandes odorantes

broyés mécaniquement et sans le moindre questionnement
par les mâchoires métalliques d’engins de chantier

le bruit de la botte l’odeur dans la poussière de la roche flamboyante réduite en gravier

l’assourdissant souvenir des corps qui se bousculent dans la fosse

commune sans pouvoir s’échapper ni même pousser le dernier soupir

Avant de disparaitre n’a-t-il pas le droit lui l’animal sauvage de questionner

la paix et cet affreux semblant de silence?

Fleurs de prunier

White Plum Flowers, from the series Comparing Flowers, volume 6 (Hanakurabe), from the series Comparing Flowers, volume
6花くらべ
Artist: Shibata Zeshin (Japanese, 1807 – 1891)

Ce dimanche au jardin,


Très haut dans le ciel, des goélands
annoncent la couleur
des vagues

le mot se mélange aux feuillages verts
comme une partie du vent

l’absent souffle sur les fleurs pour réveiller
les papillons
autour des astres jaunes bourdonnent
les cueilleuses de pollen 

le félin noir se fatigue à avancer sur trois pattes
s’efforce à rétablir autour du manque l’ancien équilibre

il neige parfois des pétales de fleurs de prunier

de petites langues roses restent auréoler pour ce qu’elles prennent pour l’éternité autour des pistils si discrets

ailleurs, très loin, ils comptent les morts à l’unité près.
Ils en sont si fiers
dans mon corps ce coeur
se demande si
compte encore le vivant 


Source image

Drame

Aux carrefours des grilles
rouillées
encerclé d’ondes de chocs
le caillou volcanique sombre
répercute sa chute
dévoile son envolée
la réalité ou simplement le constat de ses existences passées

il m’arrive toutes les nuits d’avoir peur d’un espace si petit qu’il ne se mesure même pas 
en nanosecondes
d’avoir froid de le laisser galoper seul le rocher
l’accident que le hasard s’efforce de reproduire

la brèche dans laquelle s’enfonce  le rêve en modulant le souvenir 

l’empêche d’être oublié recouvert de neige


pourquoi 

alors que je n’ai pas le pouvoir de modifier la trame

JOANNE GREENBAUM

J’entends le crépitement des gouttes sur le sol pourtant il ne pleut pas
Est-ce la mer dans les frondaisons
brassés les grains de sable se mettent en route
l’étoile que je regarde tremble et pourtant ce que je contemple n’est que l’espace qu’embrassent encore un bouquet de photons
l’été est-il autre chose que le fruit de mon imagination

Peur

Source image: ici

La mer d’une seule vague va
dans le ciel à cet endroit
où l’on croit reconnaître l’infini

Au dessus du cimetière le ciel
est un caillou gris tombé au fond
d’un puits

La pluie a lavé le ciel comme les larmes nettoient l’âme
le ciel demeure blanc
se gorge d’une lumière qu’il diffuse de façon presque homogène entre
mer plages pleines et montagnes
À la place des sanglots le silence confus des mots recouvre doucement
l’enneigement des pages
Faut-il encore que j’aie peur

Mon père et son ami poète

La tige du rosier se penche
comme si elle avait à tremper
son premier plumeau dans la mer
le bleu de l’air ne fait ployer que cette créature
on oublie qu’elle est parée d’épines
Dans l’ombre de la grange, que pouvaient-ils regarder en silence
si ce n’est posés sur l’eau noire de la rivière éteinte
la feuille ronde et la fleur presque ouverte d’un nénuphar
mon père et son ami poète