Apparitions

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Untitled, aus der Serie Apparitions, 2011 © Roger Ballen

À la jointure du ciel et de la mer
un trait bleu foncé souligne l’éphémère 

différence de teintes bleutées. 

Peu à peu, grandissent de part et d’autre 

des silhouettes blanches, des ombres argentées. 
Se posent des îles fantômes,
nagent des raies et des méduses noires.
Toujours au dessus de ma tête, des animaux trempent leur dard,
alimentent leur courage, se servent des nuages pour fondre et faire pleurer.

Sur mes voiles de papier, usées
comme les ailes des papillons qui ont trop abusé du pouvoir de voler,

s’effacent les encres en laissant des traces ourlées de mots morts-nés.

Des phrases bornées nagent autour de mes cicatrices.

Que faire de ces souvenirs qui n’ont jamais eu la place, le temps, la volonté de pouvoir s’exprimer et qu’on ne parvient plus à mobiliser pour se changer?


source image: Obst und Muse

Un jardin dans le jardin

 

 

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Aux pieds des oliviers, circulent en parfumant le vent sans qu’on le voit, des gardénias, un chèvrefeuille, un géranium rosat. Tout près se développe un rosier rampant dont les roses ressemblent à de menus poussins jaunes, mais pour l’instant le petit être fabrique des feuilles, il est trop tôt encore pour les boutons et les fleurs. Autour de lui, des sciles du Pérou, des narcisses, des agapanthes.

Cet endroit est le territoire jalousement gardé d’une fauvette à tête noire, si les individus femelles sont autorisés à picorer, tous les autres oiseaux sont chassés. Par un cri, par une poursuite s’il le faut. Parfois, le dilemme est de taille car l’intrus est régulièrement bien plus grand, plus fort, plus agile. Mais la situation est toujours observée avec soin et les résultats de l’analyse concordent presque toujours avec ce que le bons sens dicte. Il faut bien l’admettre, pour administrer ce jardin, il faut de la sagesse et beaucoup de patience. Une sens bien particulier de la propriété qui ne nie pas les devoirs que cela implique au profit d’un égoïsme acharné.

Ce jardin dans le jardin, parsemé de pensées est définitivement la propriété de l’oiseau à tête noire et ventre argenté, cet espace est à lui parce qu’il l’aime, parce que de multiples détails ont enchanté son petit coeur, sa petite cervelle d’oiseau. Cette partie du ciel, ce morceau de terre, cette poussière dans l’univers est à lui.

Il n’ignore pas l’oiseau que la même parcelle à d’autres altitudes appartient au milan royal le jour et à la chouette effraie la nuit, ont droit de passage, de multiples rongeurs, quelques petits reptiles, tous les butineurs même les plus indisciplinés. Personne ne vient à bout des décisions prises par une seule fourmi et elles construisent sur cette planète, cette poussière dans l’univers des univers, des mégalopoles grouillantes. Personne ne leur dit ce qu’il faut faire.

Ce morceau de jardin est terre d’accueil et forme l’ensemble magique qui englobe tous les univers sans distinction et selon les critères bien établis par les lois des ensembles rationnels et irrationnels. Que l’univers soit celui d’une fourmi ou d’un rapace.

Le territoire de la fauvette à tête noire est un espace qui appartient à de multiples individus à des niveaux divers qui se rencontrent, se touchent, se mélangent ou s’intercalent les uns dans les autres et chaque individu est une partie de l’ensemble.

Prenons le chat qui se roule dans la terre tiédie par le soleil, ce chat considère que le jardin dans son entièreté est le sien, c’est son territoire et la fauvette à tête noire, il se la mangerait volontiers. Tous les autres peuples de son empire lui vouent un culte, il en est certain. C’est du moins ce que je pense moi, qui ai mentalement construit le jardin et toutes les lois qui le font exister lui parmi les autres jardins, lui que je considère unique et qui est pourtant multiple en bien des points.

L’oiseau s’envole et regarde avec envie la petite graine, est-elle à la frontière? Fait-elle partie de l’ensemble? De l’ensemble des choses que j’aime manger?

Qui peut-on donc répondre à cette question avec sincérité?


Source image: ici
D’autres images et d’autres oiseaux: ici

Cette machine

Simon Stahli-Electron microscope image of a tiny ratchet mechanism, produced by the LIGA method (lithography, electroplating and molding)
via Instagram

 

Je ne prendrai pas la parole, je ne hausserai guère le ton mais je me laisserai faire par le silence, la tête dans les épaules avec l’étonnement d’un oiseau. Littéralement emporté par le fil de conversations intérieures que personne même pas moi n’est en mesure de diriger. Voies des rivières, lacets de nuages défaits. Enumérations de souffles, essaims précipités des battements de ma peur.

Je ne me prononcerai pas, j’énoncerai que non, je ne sais pas. Je ferai signe. Sûr qu’on ne m’entendra pas. On lèvera les yeux vers le ciel, la réponse sera un seul et grossier nuage et parce qu’on ne parvient pas au mot cherché, on me chargera de le trouver.

Le bruit ronronnant d’un engrenage, chaque geste est une roue dentelée qui en actionne une autre et encore une autre jusqu’au ressort. Souvent il précipite le hasard. Une petite tape dans le dos, une admonestation mais en moi toujours le silence. Alors cette machine que tu as dans la tête, cette horloge qui ne donne pas l’heure mais la dévore? Que nous dit-elle? Puisqu’elle triture, dépèce, il n’est pas naturel de lui attribuer vie, conscience, usure et mort inexpliquée.

J’éparpille les écumes, je scrute le coeur de cristal enrobé par les vagues, je possède pour quelques instants le kaléidoscope qui les partage. Éclats ou reflets de miroirs, images ou mots sans syllabes. Brutalité de l’absence de césures, apnée de mes langues natales. Je ne reconnais pas les rivages. Alors je me contente de picorer quelques lettres gutturales, les autres s’envolent, les plus légères s’évaporent, quelques unes font un léger bruit de frottements, l’étoffe de l’une contre l’air glaçant d’une autre. Je protège les secrets et puisqu’il vous faut nacelle, air chaud, comme prétexte je ne trouve pour assurer ma tranquillité que cette roseraie où le sens est un bouton, une épine, une pluie de parfums muets et le reste du vide entre les tiges, de l’ombre entre les feuilles, et la mort forme le noyau des racines qui plongent avec tellement de force qu’on pourrait presque croire que ce monde se tient debout.

Ne vient-il pas de s’endormir, de s’étioler parce que, parce que, ce texte est apparu en deçà de moi? Extorqué, est-ce qu’on peut encore s’en satisfaire?

Viola

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Je me demande ce que je fais là

entre deux mots

Quelle place froide ils me réservent – neige absente neige éternellement-

ma tête dans les brumes je ne fais rien

je n’ai rien à faire là pourtant j’y tiens

les pensées renaissent et quand je me détourne

elles laissent leurs pétales s’envoler tels des flocons

attaché à la tige un petit ventre rond

rempli de graines je suis là à même

la terre – dans le jardin qui ne répond pas

à la peine- c’est là que traîne mon coeur

quand mon corps se penche et sent

le parfum délicat de la pluie d’hier

questions

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source image : ici

Je me demandais livre en main si j’aimerais être comme tous ces précieux galets

polis

mille fois mis en place

mille fois déracinés

jaugés sautillants d’une main avide à une autre

brillants quand je les regarde

pour finalement rejoindre avec une joie de plus en plus affirmée le lit de la rivière qui ne fait que passer au dessus de leur tête

ils dorment et rêvent

je suis presque toujours troublé et les questions sans réponse se succèdent

Peut-être

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Suis-je un oiseau

non une feuille sèche posée aux pieds de l’arbre entre les racines qui débordent de la terre

quelques notes me font respirer me soulèvent  et  puis me laissent fabriquer un tapis de poussières

je rêve  là parmi mes soeurs de l’été mes amies de l’hiver à de longues phrases ouvertes

l’arbre dans son sommeil murmure

qu’il a découvert le lit souterrain d’une rivière

 

crépitent les pas des petits mammifères

rien n’est plus doux que la mélodie de leur minois

parfois roule un fruit  parfois une écorce devient phalène

parfois plus rien ne m’empêche de laisser aller mes larmes

le soleil  le vent  l’hiver le temps la nuit

feront ployer les épaisseurs grises agglutinées au delà des branches de l’arbre que je portais dans mes veines

l’été

une chanson une dentelle qu’on jouera du bout des doigts

jusqu’à ton âme

devrait subsister

 

Pièce d’eau

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Parce que j’avance et me déplace par phrase

Ils disent que je ne marche pas

Que savent-ils de mon fonctionnement véritable

Alors qu’ils ne regardent et ne parlent que de

Leur propre image dans un miroir

Je sonde l’espoir du nénuphar

Quand il se débat avec sa naissance

Sombre et froide au fond du lac

Ai-je seulement remarqué

Que mon miroitement lui aussi

Se noie


Source image: ⊕ 

Miriade

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art Brut, Harald Stoffer, Galerie Christian Berst

Inspiration — une miriade de signes et de lettres pathogènes se bousculent et entrent dans les alvéoles —

Expiration — mon esprit est un poumon — un sac en quelque sorte

se froissent

se défroissent

se plient aux exigences  de la maladie

une mécanique qu’enrayerait la plus petite particule d’écume  et cet animal  enfermé

dans la cage cérébrale

Vous la voyez manoeuvrer de rafales en rafales

de tempêtes en mer en blessures tectoniques ?

Inspiration — il faudrait une rivière

expiration  — un pays où trouver source

inspiration — et lumière où se donner

un prolongement

qu’on pourrait croire infini — l’horizon — expiration

Questionnement

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ce n’est pas la toile de l’épeire
tendue entre deux rayons de lumière
ce ne sont pas les pas des feuilles mortes
ni de celles qu’on a immortalisées dans un herbier

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ce n’est pas la peau délavée par les marées d’un vieux rocher abandonné
ce n’est pas l’empreinte dans la terre desséchée d’une maladie sournoise
qui a toujours existé autour de la pauvreté

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ce n’est pas la coquille de la noix ni celle de l’amande
ce n’est pas de ces cailloux que l’on plante en soi à la place de l’âme et du cœur
ce ne sont pas vos peurs et les miennes bien réelles
pas plus que celles qu’on s’invente

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ce n’est pas l’éléphant sans défenses, le rhinocéros blanc auquel comme s’il s’agissait d’une vielle racine on a arraché la corne pour en faire un trophée.

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ce ne sont pas tous les corps échoués sur nos plages, calcinés dans nos forêts parce qu’ils croyaient pouvoir s’y réfugier.
ce n’est pas sa main, il ne la tend jamais
ce ne sont même pas ses rides il ne voudrait pas les reconnaître
ce n’est pas sa salive, sa bave quand il invective les foules pleines de rage
je n’ai pas de temps à consacrer à ce genre d’erreur

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non
ce serait plus exactement ce que tu vois au travers de longs cils noirs
quand ton regard n’est pas encore un regard
quand tu entrouvres les yeux et que se soulèvent à peine tes paupières
comme des pétales de lune

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tu vois les minuscules choses que contient la lumière et qu’autrement on ne remarque même pas
tu vois flotter des filaments des vers presque transparents et les fantômes et les ombres
tu te vois comme une infime particule et pourtant tu nais d’une longue nuit de sommeil

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Images: Bertrand Els 2017 via son blog

Ultime blancheur

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Elle s’évertue à élever des phrases
sans en mesurer ni même vouloir
toute la lourdeur pathétique
comme si elle était
l’égale de la profondeur
l’ignorance raye la curiosité

Quels sont tous les autres noms de l’absolu
me questionne un poème
de Li Po