Conjugaisons du verbe être

je te suis

infiniment reconnaissante

tu n’es florissant 

qu’en
été

il est tendrement

ces sommes de nous et de mois

vous êtes seuls 

hêtres en haillons seront ils

en état étendu éternels

îles ivres

d’avoir été 

l’hiver un livre

tu nais jongleur de sons tu es

haies de senteurs 

suies dans les pupilles

de ceux qui sont 

volatiles haines

semailles de sourd suiveur

survivant de l’heure expatriée

exproprié de la seconde 

celle qui la deuxième mesure le siècle à coups de scies 

encerclement de la personne

qui la désigne? 

ce qui a été           dit

ce qui a été           fait

ou est-ce ce rien écrit

qui palpite plus fort qu’un coeur écrin

qui est vide 

avides de mots sombres

de sens et de songes

serions-nous

Droit de regard

L’olivier déverse dans le jardin une ombre qu’on pourrait presque boire 

il ne reste qu’

une clôture à franchir

il n’est pas un chacal doré

il n’est qu’un renard roux assoiffé

attiré par cette odeur de vase

de désespoir

de mort et d’aile d’abeille transparente

il a le ventre sec et mangerait n’importe quoi

voilà qu’il rogne un tendre galet après lui avoir arraché les pattes et la tête

il songe au sang

il n’y a plus de carapace

à peine un bruit sec de bois lavé par le soleil

pas de moelle pas de sève ni de ruisseau à poursuivre

il entend encore en lui les cris et la détresse de sa colline ses bosquets cent cinquante lentisques et tellement de troupeaux de myrtes et de lavandes odorantes

broyés mécaniquement et sans le moindre questionnement
par les mâchoires métalliques d’engins de chantier

le bruit de la botte l’odeur dans la poussière de la roche flamboyante réduite en gravier

l’assourdissant souvenir des corps qui se bousculent dans la fosse

commune sans pouvoir s’échapper ni même pousser le dernier soupir

Avant de disparaitre n’a-t-il pas le droit lui l’animal sauvage de questionner

la paix et cet affreux semblant de silence?

Fleurs de prunier

White Plum Flowers, from the series Comparing Flowers, volume 6 (Hanakurabe), from the series Comparing Flowers, volume
6花くらべ
Artist: Shibata Zeshin (Japanese, 1807 – 1891)

Ce dimanche au jardin,


Très haut dans le ciel, des goélands
annoncent la couleur
des vagues

le mot se mélange aux feuillages verts
comme une partie du vent

l’absent souffle sur les fleurs pour réveiller
les papillons
autour des astres jaunes bourdonnent
les cueilleuses de pollen 

le félin noir se fatigue à avancer sur trois pattes
s’efforce à rétablir autour du manque l’ancien équilibre

il neige parfois des pétales de fleurs de prunier

de petites langues roses restent auréoler pour ce qu’elles prennent pour l’éternité autour des pistils si discrets

ailleurs, très loin, ils comptent les morts à l’unité près.
Ils en sont si fiers
dans mon corps ce coeur
se demande si
compte encore le vivant 


Source image

Drame

Aux carrefours des grilles
rouillées
encerclé d’ondes de chocs
le caillou volcanique sombre
répercute sa chute
dévoile son envolée
la réalité ou simplement le constat de ses existences passées

il m’arrive toutes les nuits d’avoir peur d’un espace si petit qu’il ne se mesure même pas 
en nanosecondes
d’avoir froid de le laisser galoper seul le rocher
l’accident que le hasard s’efforce de reproduire

la brèche dans laquelle s’enfonce  le rêve en modulant le souvenir 

l’empêche d’être oublié recouvert de neige


pourquoi 

alors que je n’ai pas le pouvoir de modifier la trame

JOANNE GREENBAUM

J’entends le crépitement des gouttes sur le sol pourtant il ne pleut pas
Est-ce la mer dans les frondaisons
brassés les grains de sable se mettent en route
l’étoile que je regarde tremble et pourtant ce que je contemple n’est que l’espace qu’embrassent encore un bouquet de photons
l’été est-il autre chose que le fruit de mon imagination

Peur

Source image: ici

La mer d’une seule vague va
dans le ciel à cet endroit
où l’on croit reconnaître l’infini

Au dessus du cimetière le ciel
est un caillou gris tombé au fond
d’un puits

La pluie a lavé le ciel comme les larmes nettoient l’âme
le ciel demeure blanc
se gorge d’une lumière qu’il diffuse de façon presque homogène entre
mer plages pleines et montagnes
À la place des sanglots le silence confus des mots recouvre doucement
l’enneigement des pages
Faut-il encore que j’aie peur

Mon père et son ami poète

La tige du rosier se penche
comme si elle avait à tremper
son premier plumeau dans la mer
le bleu de l’air ne fait ployer que cette créature
on oublie qu’elle est parée d’épines
Dans l’ombre de la grange, que pouvaient-ils regarder en silence
si ce n’est posés sur l’eau noire de la rivière éteinte
la feuille ronde et la fleur presque ouverte d’un nénuphar
mon père et son ami poète 

Ego sum…

Mais que fait ce je parmi tous les mots

le poème n’est pas un coeur et encore moins un rocher qui bat

jusque dans chacune de ses rides jusqu’aux rives d’une âme

le pronom est trop lourd 

soleil glacé  il ne faut lui lâcher la bride

le je devient l’épicentre du tremblement des mots 

aimerait apporter un sens côtoyer la beauté accordée au texte lunaire à sa fantaisie saturnienne qui n’est rien et n’est à personne

être le maître du jeu le je rêve d’être

mais il suit il sue il tue tout ce qu’il touche 

le je est un crapaud celui qui croasse plus fort que les autres

le je est laid

le je n’est jamais bohème ce qu’il porte sur le dos 

est une bosse à venins

Écueil

Les mots sont devenus des arapèdes

désormais ils vont vers cet outre-monde

il sait qu’il

les a un jour confiés au rocher

là où les vagues effleurent le ciel en le polissant

jusqu’à ce qu’il atteigne les valeurs mélodieuses du jade blanc

Peut-on apposer à la porosité des vers 

l’éternité d’un rocher

même si l’on sait

que toutes les larmes sont salées

Depuis ce temps l’échassier regarde 

se dissoudre toutes les réponses

Lymphe

Cai Guo-Qiang- Same Word, Same Seed, Same Root
2006
Collection of Min Tai Yuan Museum, Quanzhou, Fujian

Est-ce une source

dans le buisson

qui bruisse


ou une à une

les feuilles

qui partent

de l’été


n’est-ce 

que le plaisir

de la question 

que mon esprit

dévoile


naissent des réponses

partitions improvisées

naissent des silences

saccadés 

sous les feuillages

un sanglot qu’il ne faut pas

révéler 

Source image: ici