Cette machine

Simon Stahli-Electron microscope image of a tiny ratchet mechanism, produced by the LIGA method (lithography, electroplating and molding)
via Instagram

 

Je ne prendrai pas la parole, je ne hausserai guère le ton mais je me laisserai faire par le silence, la tête dans les épaules avec l’étonnement d’un oiseau. Littéralement emporté par le fil de conversations intérieures que personne même pas moi n’est en mesure de diriger. Voies des rivières, lacets de nuages défaits. Enumérations de souffles, essaims précipités des battements de ma peur.

Je ne me prononcerai pas, j’énoncerai que non, je ne sais pas. Je ferai signe. Sûr qu’on ne m’entendra pas. On lèvera les yeux vers le ciel, la réponse sera un seul et grossier nuage et parce qu’on ne parvient pas au mot cherché, on me chargera de le trouver.

Le bruit ronronnant d’un engrenage, chaque geste est une roue dentelée qui en actionne une autre et encore une autre jusqu’au ressort. Souvent il précipite le hasard. Une petite tape dans le dos, une admonestation mais en moi toujours le silence. Alors cette machine que tu as dans la tête, cette horloge qui ne donne pas l’heure mais la dévore? Que nous dit-elle? Puisqu’elle triture, dépèce, il n’est pas naturel de lui attribuer vie, conscience, usure et mort inexpliquée.

J’éparpille les écumes, je scrute le coeur de cristal enrobé par les vagues, je possède pour quelques instants le kaléidoscope qui les partage. Éclats ou reflets de miroirs, images ou mots sans syllabes. Brutalité de l’absence de césures, apnée de mes langues natales. Je ne reconnais pas les rivages. Alors je me contente de picorer quelques lettres gutturales, les autres s’envolent, les plus légères s’évaporent, quelques unes font un léger bruit de frottements, l’étoffe de l’une contre l’air glaçant d’une autre. Je protège les secrets et puisqu’il vous faut nacelle, air chaud, comme prétexte je ne trouve pour assurer ma tranquillité que cette roseraie où le sens est un bouton, une épine, une pluie de parfums muets et le reste du vide entre les tiges, de l’ombre entre les feuilles, et la mort forme le noyau des racines qui plongent avec tellement de force qu’on pourrait presque croire que ce monde se tient debout.

Ne vient-il pas de s’endormir, de s’étioler parce que, parce que, ce texte est apparu en deçà de moi? Extorqué, est-ce qu’on peut encore s’en satisfaire?

Viola

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Je me demande ce que je fais là

entre deux mots

Quelle place froide ils me réservent – neige absente neige éternellement-

ma tête dans les brumes je ne fais rien

je n’ai rien à faire là pourtant j’y tiens

les pensées renaissent et quand je me détourne

elles laissent leurs pétales s’envoler tels des flocons

attaché à la tige un petit ventre rond

rempli de graines je suis là à même

la terre – dans le jardin qui ne répond pas

à la peine- c’est là que traîne mon coeur

quand mon corps se penche et sent

le parfum délicat de la pluie d’hier

questions

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source image : ici

Je me demandais livre en main si j’aimerais être comme tous ces précieux galets

polis

mille fois mis en place

mille fois déracinés

jaugés sautillants d’une main avide à une autre

brillants quand je les regarde

pour finalement rejoindre avec une joie de plus en plus affirmée le lit de la rivière qui ne fait que passer au dessus de leur tête

ils dorment et rêvent

je suis presque toujours troublé et les questions sans réponse se succèdent

Peut-être

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Suis-je un oiseau

non une feuille sèche posée aux pieds de l’arbre entre les racines qui débordent de la terre

quelques notes me font respirer me soulèvent  et  puis me laissent fabriquer un tapis de poussières

je rêve  là parmi mes soeurs de l’été mes amies de l’hiver à de longues phrases ouvertes

l’arbre dans son sommeil murmure

qu’il a découvert le lit souterrain d’une rivière

 

crépitent les pas des petits mammifères

rien n’est plus doux que la mélodie de leur minois

parfois roule un fruit  parfois une écorce devient phalène

parfois plus rien ne m’empêche de laisser aller mes larmes

le soleil  le vent  l’hiver le temps la nuit

feront ployer les épaisseurs grises agglutinées au delà des branches de l’arbre que je portais dans mes veines

l’été

une chanson une dentelle qu’on jouera du bout des doigts

jusqu’à ton âme

devrait subsister

 

Pièce d’eau

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Parce que j’avance et me déplace par phrase

Ils disent que je ne marche pas

Que savent-ils de mon fonctionnement véritable

Alors qu’ils ne regardent et ne parlent que de

Leur propre image dans un miroir

Je sonde l’espoir du nénuphar

Quand il se débat avec sa naissance

Sombre et froide au fond du lac

Ai-je seulement remarqué

Que mon miroitement lui aussi

Se noie


Source image: ⊕ 

Miriade

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art Brut, Harald Stoffer, Galerie Christian Berst

Inspiration — une miriade de signes et de lettres pathogènes se bousculent et entrent dans les alvéoles —

Expiration — mon esprit est un poumon — un sac en quelque sorte

se froissent

se défroissent

se plient aux exigences  de la maladie

une mécanique qu’enrayerait la plus petite particule d’écume  et cet animal  enfermé

dans la cage cérébrale

Vous la voyez manoeuvrer de rafales en rafales

de tempêtes en mer en blessures tectoniques ?

Inspiration — il faudrait une rivière

expiration  — un pays où trouver source

inspiration — et lumière où se donner

un prolongement

qu’on pourrait croire infini — l’horizon — expiration

Questionnement

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ce n’est pas la toile de l’épeire
tendue entre deux rayons de lumière
ce ne sont pas les pas des feuilles mortes
ni de celles qu’on a immortalisées dans un herbier

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ce n’est pas la peau délavée par les marées d’un vieux rocher abandonné
ce n’est pas l’empreinte dans la terre desséchée d’une maladie sournoise
qui a toujours existé autour de la pauvreté

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ce n’est pas la coquille de la noix ni celle de l’amande
ce n’est pas de ces cailloux que l’on plante en soi à la place de l’âme et du cœur
ce ne sont pas vos peurs et les miennes bien réelles
pas plus que celles qu’on s’invente

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ce n’est pas l’éléphant sans défenses, le rhinocéros blanc auquel comme s’il s’agissait d’une vielle racine on a arraché la corne pour en faire un trophée.

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ce ne sont pas tous les corps échoués sur nos plages, calcinés dans nos forêts parce qu’ils croyaient pouvoir s’y réfugier.
ce n’est pas sa main, il ne la tend jamais
ce ne sont même pas ses rides il ne voudrait pas les reconnaître
ce n’est pas sa salive, sa bave quand il invective les foules pleines de rage
je n’ai pas de temps à consacrer à ce genre d’erreur

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non
ce serait plus exactement ce que tu vois au travers de longs cils noirs
quand ton regard n’est pas encore un regard
quand tu entrouvres les yeux et que se soulèvent à peine tes paupières
comme des pétales de lune

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tu vois les minuscules choses que contient la lumière et qu’autrement on ne remarque même pas
tu vois flotter des filaments des vers presque transparents et les fantômes et les ombres
tu te vois comme une infime particule et pourtant tu nais d’une longue nuit de sommeil

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Images: Bertrand Els 2017 via son blog

Ultime blancheur

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Elle s’évertue à élever des phrases
sans en mesurer ni même vouloir
toute la lourdeur pathétique
comme si elle était
l’égale de la profondeur
l’ignorance raye la curiosité

Quels sont tous les autres noms de l’absolu
me questionne un poème
de Li Po

Aparté

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©Bertrand Els

Et si l’écriture faisait un détour et plusieurs par toi
territoire libre et sauvage
si la blessure qu’elle désigne d’une ligne partagée avec le silence n’était pas que la mienne
mais celle partagée par tellement d’autres
tenue sous l’écorce
si l’encre ne brisait pas seulement la surface d’un miroir et n’était pas que la seule impression désignée par une introspection malade
si l’écriture n’était rien qu’un songe qui sert à départager la réalité
si l’écriture n’était que cela
utile utilisée par tous
tendrais-je encore mes poignets serrés
tenterais-je encore d’échapper
Je ne le sais pas d’ailleurs qui veut savoir


source image

Pleurs

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le soleil
le jardin
aiguilles et feuilles
la chaleur
la fraicheur
l’ombre indécise
l’eau comme évaporée d’une fontaine
pétales et pleurs
les fleurs
les fruits
les saveurs végétales
ondes et parfums
habitent le ciel comme une étoile