Pétulance

Suzanne Dekker "Hope"
Suzanne Dekker
« Hope »

Parfois un instrument à cordes imprime à l’étang un fluide mouvement. Un trait s’éternise jusqu’ à la cime des choses. La lenteur émerge peu à peu comme cris à peine sortis du nid. L’eau en surface se défait des plis inscrits par la nuit et moi je vois le soleil encercler l’endroit où mes feuilles ovales s’étalent.

Je devrais à l’instant choisi cibler un point du ciel où me suspendre ailes ouvertes. Quelle est cette ombre géante amalgamée à ton immonde haine ? Crois-tu que le mensonge dont ton poing crispé me menace est à même d’empêcher ma floraison ?

C’est aux nuages brassés par la lumière que je dois la couleur de mon bourgeon, c’est à la lance qu’il doit son élan pointu, c’est à l’eau sombre que je voue mon irisation.

En colère

The Person Inside The Books
The Person Inside The Books

Les nuages se posent sur le fin fil bleu foncé de l’horizon en feu

La mer est revenue de ce voyage en colère

Je décide de suivre de mémoire les pas d’un sentier qui sinue

Parfois je pense que

Le pouvoir donne aux êtres humains une figure implacable un sourire cruel

Je marche sans solitude

Un caillou ramassé en chemin

Me parle soudain d’une histoire éternelle faite de renoncements périodiques et de morts temporaires, de lumières noires et d’ombres solides

Que suis-je moi face à tant de ténacité prête à lyncher le silence en lui lançant au visage mes mots comme une poignée de sable ?

Virevolter

Phalène sillonnée

Sur mes ailes, pèse parfois le poids d’une goutte. Capable de brouiller les âmes, de troubler les phrases, de détourner vers elle seule le silence tel le soleil la sève des arbres presque morts. À mes épaules, s’accrochent des milliers de regards n’ayant que le seul mot qui soit capable de briser un être, collé à leur bave.

La désespérance comme une dune se soulève, m’érode. Je me souviens alors de ce que certains poètes établissent en polissant les jades jusqu’à ce qu’ils ressentent la portée de cette lumière étrange. Elle marche, elle s’avance -du moins on le croit- sur les pas de la lune qui dans l’espace peu à peu s’efface.

Quelle différence existe-il entre les cendres qu’un jour la mort dispersera sans plus vraiment penser à toi et celles qui irisent les milliers et les milliers de feuilles qui un instant faisaient de toi une phalène affolée ?

Précipitations

Hans Hartung(German/French,1904-1989
Hans Hartung(German/French,1904-1989

Le vent m’arrache les larmes des yeux.

Le ciel vient les boire dans les creux.

Mes rêves seraient des fontaines pour les nuages,

à moins que ce soient mes pensées évadées

qui épuisent leurs sources?

Le vieil automne porte sur l’arrête osseuse de sa colonne vertébrale des montagnes bleues.

Non, je ne veux m’associer à cette cruauté de voler les larmes de l’été!

Distortions

Waterlily by Niklasphotose

Distorsions des voies que naviguent les paroles

échappées de cet endroit où telle une source

elles fabriquaient pour le silence un berceau de cristal

aux portes des fleurs sur les pétales blancs

l’alluvion laissé par mon songe

ébauche les vagues et l’étoffe d’un fleuve

il parcourt  les solitudes étouffantes

et elles ne se contentent pas

de rester habiter la vase

Au fond de moi l’épais murmure

il ne reste en surface que l’impression

inconsistante

l’étrange végétal se gavant de bruines

gagne l’espace

de l’émotion à laquelle il m’est si difficile de donner

un nom

que faire si soudain tout s’éteint

et que même ta voix n’éclaire plus rien

Pli

Christel Llop – 2013

Parfois je prends conscience que ma vie se résume à une forme abstraite, à un mobile qui décrit le vide en tournant autour de son axe. Ma vie est un puzzle au quel il manque toujours une pièce.

Géométrie des souvenirs et de leurs interprétations au fur et à mesure qu’ils m’échappent et prennent le large. Je porte la solitude comme un vêtement. Alors je tente l’ultime exaltation, chose dérisoire : une lettre.

Pour tenter d’ordonner toutes les matières brutes véhiculées par ces portions de vies abandonnées. Une lettre pour répondre aux fragmentations de l’autre dans ses gestes, sa parole, son absence, ses excès. Une lettre pour résumer ma déroute imprécise à quelques mots élus avec soin.

Une lettre pour apprivoiser l’inconnu, contourner une peur. Une lettre pour donner un nom à l’ennemi qui me hait comme si cette distinction allait mettre fin à l’extinction qui menace les faibles.

Une lettre pour masquer l’angoisse intersecte de l’être.

Est-il vraiment possible d’écrire une lettre alors qu’on ne se sent plus la force d’épeler les mots, d’appeler l’autre pour qu’il s’arrête un instant et se raconte ? Une lettre pour s’atteler à la vie, serait-ce encore suffisant ?

Aux pieds du cosmos

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Superpositions d’ombres de feuillages

Faibles résistances

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Aux griffes du soleil

Aux petits coups de lance de la pluie

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Corolles à peine colorées effleurent

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

L’impalpable signification de l’existence

Les forces qui ne produisent pas de marchandises

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

L’objet qui ne sert pas un but

La vie qui ne se chosifie pas

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

À la source du monde

Aux pieds du cosmos

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

 

Est-ce finalement la poésie que l’on trouve ?

obscurcissement

Javier Perez

La nuit est une fleur araignée

bleue elle se tisse des pétales et des pistils

en soie pour féconder les esprits et empoisonner les cauchemars

les étoiles palpitent comme des poissons

dans les filets de bulles chantés par les dauphins

prises aux pièges des constellations

constructions mentales voulant dompter la folie de l’éternité

elles s’écartent des voiles tendus entre les nuages

l’animal se transformerait-il en être humain

en contemplant les battements de cœur fébriles de la lumière

la nuit me regarde comme un insecte qu’elle s’apprête à dévorer

À double tour

A-t-on jamais le temps ?

N’est-ce finalement pas lui qui nous attrape

Au moment où l’on ne l’attend plus ?

 

Sur le pas de la porte

En enfonçant la clef dans la serrure

Je me suis demandée

Qu’est-ce donc que la mort ?

 

La face cachée de l’astre de la vie ?

Le versant invisible d’une porte fermée à double tour ?

La doublure du vêtement que je porte tous les jours et qui me va comme un gant ?

 

 

Les cygnes

Je caresse le jour

qui se découpe

en autant de secondes

trempées dans les eaux sombres de la nuit

elles forment ce qui ressemble

presque à des lettres

°

Chacune comporte en son sein

comme une pupille qui me regarde

une question qui me concerne

toutes voyagent tels les cygnes

°

Je pense que mes journées

sont les dentelles

pensées

par mon cœur

gorgées de pollen

Je caresse l’idée

folle qu’un jour enfin

on m’aimera.

 

° Louise Bourgeois—10am is when you come to me