Chants

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altered book by Sarah Morpeth.

Plus grand qu’un corbeau
c’est du moins un croassement aussi gros
qui laisse songer que l’envergure et la taille du bec
ressemblent à celles d’un hideux caverneux aux yeux qui pétillent de haine

mais le vent nous rappelle le poids de la feuille
la forme de son corps frêle
et sa chevelure de nervures presque solaires
ne pèsent rien ni les syllabes et les voiles d’un blanc polaire qui les baignent
afin qu’elles sonnent inaltérées

serais-je cette virgule de plumes irisées
qui pour paraître invincible signe
des chants qui grincent et ne tiennent nullement compte
de la réalité?

Processus

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le jeu inhérent au monde peut commencer
en même temps que le jour
je commence ma partie en le contemplant
pourquoi ne serait-il plus possible
de simplement admirer ce à quoi
je ne prête que des mots
peu m’importe qu’une voix
dans mon dos
répète qu’ils sont tous faux
le ciel est un pétale
la colline un fauve
la mer échange
brumes contre reflets et
ondes contre ondes


image: Bertrand Vanden Elsacker

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Les corbeaux ou les hirondelles

Morning Walk, Brussels, August 2015 Bertrand Vanden Elsacker (bvde)
Morning Walk, Brussels, August 2015
Bertrand Vanden Elsacker
(bvde)

Aux frontières de mon songe, des bruits, des cris et des paroles se coagulent en phrases. Ces flux indomptables ne parviennent pas à justifier leur existence dans le jardin secret et muet de moi-même. Ils sont au même titre que l’acide, ils me corrodent.

L’écriture dans son divin silence fera toujours de moi un étranger qui doute, elle n’a pas de message, elle n’entreprend qu’un voyage. Je ne sais pas où vont les mots définis, encerclés par un texte, disciples soumis d’une des mes fantaisies que je ne nommerais pas sans peine « idées ».

Une plage de sable blanc dont les grains indissociables glissent les uns sur les autres. Une langue de sable qui se laisse confondre par les vagues, tel est le texte final qui parle d’un état qui lui échappe. La langue maternelle de mes textes n’est même pas un temple vide, elle est une fosse commune. Le vestige d’un charnier. Les mots sont morts sous le joug de ma phrase.

D’instants en instants, le vent souffle sur les pages, lit, mesure et puis rend aux secondes ce qui les étreint, les engorge, les noie. Les pages s’envolent et puis reviennent en même temps que les bourdonnements des abeilles. Échapperaient-elles aux grincements que font naître dans le ciel les corbeaux ou les hirondelles?

Pétulance

Suzanne Dekker "Hope"
Suzanne Dekker
« Hope »

Parfois un instrument à cordes imprime à l’étang un fluide mouvement. Un trait s’éternise jusqu’ à la cime des choses. La lenteur émerge peu à peu comme cris à peine sortis du nid. L’eau en surface se défait des plis inscrits par la nuit et moi je vois le soleil encercler l’endroit où mes feuilles ovales s’étalent.

Je devrais à l’instant choisi cibler un point du ciel où me suspendre ailes ouvertes. Quelle est cette ombre géante amalgamée à ton immonde haine ? Crois-tu que le mensonge dont ton poing crispé me menace est à même d’empêcher ma floraison ?

C’est aux nuages brassés par la lumière que je dois la couleur de mon bourgeon, c’est à la lance qu’il doit son élan pointu, c’est à l’eau sombre que je voue mon irisation.

En colère

The Person Inside The Books
The Person Inside The Books

Les nuages se posent sur le fin fil bleu foncé de l’horizon en feu

La mer est revenue de ce voyage en colère

Je décide de suivre de mémoire les pas d’un sentier qui sinue

Parfois je pense que

Le pouvoir donne aux êtres humains une figure implacable un sourire cruel

Je marche sans solitude

Un caillou ramassé en chemin

Me parle soudain d’une histoire éternelle faite de renoncements périodiques et de morts temporaires, de lumières noires et d’ombres solides

Que suis-je moi face à tant de ténacité prête à lyncher le silence en lui lançant au visage mes mots comme une poignée de sable ?

Virevolter

Phalène sillonnée

Sur mes ailes, pèse parfois le poids d’une goutte. Capable de brouiller les âmes, de troubler les phrases, de détourner vers elle seule le silence tel le soleil la sève des arbres presque morts. À mes épaules, s’accrochent des milliers de regards n’ayant que le seul mot qui soit capable de briser un être, collé à leur bave.

La désespérance comme une dune se soulève, m’érode. Je me souviens alors de ce que certains poètes établissent en polissant les jades jusqu’à ce qu’ils ressentent la portée de cette lumière étrange. Elle marche, elle s’avance -du moins on le croit- sur les pas de la lune qui dans l’espace peu à peu s’efface.

Quelle différence existe-il entre les cendres qu’un jour la mort dispersera sans plus vraiment penser à toi et celles qui irisent les milliers et les milliers de feuilles qui un instant faisaient de toi une phalène affolée ?

Précipitations

Hans Hartung(German/French,1904-1989
Hans Hartung(German/French,1904-1989

Le vent m’arrache les larmes des yeux.

Le ciel vient les boire dans les creux.

Mes rêves seraient des fontaines pour les nuages,

à moins que ce soient mes pensées évadées

qui épuisent leurs sources?

Le vieil automne porte sur l’arrête osseuse de sa colonne vertébrale des montagnes bleues.

Non, je ne veux m’associer à cette cruauté de voler les larmes de l’été!

Distortions

Waterlily by Niklasphotose

Distorsions des voies que naviguent les paroles

échappées de cet endroit où telle une source

elles fabriquaient pour le silence un berceau de cristal

aux portes des fleurs sur les pétales blancs

l’alluvion laissé par mon songe

ébauche les vagues et l’étoffe d’un fleuve

il parcourt  les solitudes étouffantes

et elles ne se contentent pas

de rester habiter la vase

Au fond de moi l’épais murmure

il ne reste en surface que l’impression

inconsistante

l’étrange végétal se gavant de bruines

gagne l’espace

de l’émotion à laquelle il m’est si difficile de donner

un nom

que faire si soudain tout s’éteint

et que même ta voix n’éclaire plus rien

Pli

Christel Llop – 2013

Parfois je prends conscience que ma vie se résume à une forme abstraite, à un mobile qui décrit le vide en tournant autour de son axe. Ma vie est un puzzle au quel il manque toujours une pièce.

Géométrie des souvenirs et de leurs interprétations au fur et à mesure qu’ils m’échappent et prennent le large. Je porte la solitude comme un vêtement. Alors je tente l’ultime exaltation, chose dérisoire : une lettre.

Pour tenter d’ordonner toutes les matières brutes véhiculées par ces portions de vies abandonnées. Une lettre pour répondre aux fragmentations de l’autre dans ses gestes, sa parole, son absence, ses excès. Une lettre pour résumer ma déroute imprécise à quelques mots élus avec soin.

Une lettre pour apprivoiser l’inconnu, contourner une peur. Une lettre pour donner un nom à l’ennemi qui me hait comme si cette distinction allait mettre fin à l’extinction qui menace les faibles.

Une lettre pour masquer l’angoisse intersecte de l’être.

Est-il vraiment possible d’écrire une lettre alors qu’on ne se sent plus la force d’épeler les mots, d’appeler l’autre pour qu’il s’arrête un instant et se raconte ? Une lettre pour s’atteler à la vie, serait-ce encore suffisant ?

Aux pieds du cosmos

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Superpositions d’ombres de feuillages

Faibles résistances

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Aux griffes du soleil

Aux petits coups de lance de la pluie

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Corolles à peine colorées effleurent

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

L’impalpable signification de l’existence

Les forces qui ne produisent pas de marchandises

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

L’objet qui ne sert pas un but

La vie qui ne se chosifie pas

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

À la source du monde

Aux pieds du cosmos

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

 

Est-ce finalement la poésie que l’on trouve ?