Tel Icare

Anselm Kiefer Aschenblume (2007-2012) Oil, emulsion, acrylic, shellac and chalk on canvas, 380 x 280 cm

La ville possède encore la carcasse d’un château-fort, deux tours et une muraille comme la mâchoire d’un saurien géant et mort. Il pleut souvent sur cette ville, des gouttes et des mots totalement inutiles. La pluie se disperse comme une foule, elle fuit de canaux en canaux. La rue qui longe le fort et le borde est à sens unique, un tram l’empreinte toute les 20 minutes, deux rails la balafrent en permanence. Elle donne sur une place qui écarte les bras comme une étoile. La porte lourde en bois s’ouvre parfois. Les salles sont sombres et froides, les escaliers en pierre sont étroits. Lorsque l’on grimpe en haut des tours, on voit la ville, on voit parfois plus loin, on voit surtout la bruine. Milles endroits sinistres dans tous le pays, impasses, avenues, citées où toutes les maisons se ressemblent. Milles tunnels et voies prisonnières de la boue. Tant de prairies nues livrées à l’hiver et toutes ces écoles où l’on impose la même langue, les mêmes habitudes, les mêmes raideurs d’esprit. Tant de larmes avalées, de pensées avortées, de coups subis en silence. Il a choisi la tour qui se dresse vers le nord, vers la rue pavée ou passe le tram. Assez des cris de la cour, des cris partout et des paroles blessantes qui le hantent jusque dans le coeur. Un coeur qu’il n’a pas assez dur mais qui encaisse tout ce que la boîte crânienne reçoit d’insultes incompréhensibles, de non-dit rampant, de haine masquée. Sans un regret, sans un regard vers le passé, il s’élance tel Icare dans le ciel en train de boire les derniers reflets du soleil. 

Fenêtres

Détail de la lettre de Charlotte Corday que tient Marat.
Détail de Marat Assassiné de Jacques-Louis David 

Dans l’encadrement de la fenêtre ouverte, se déploient entre les feuilles tendues comme des lances vers le soleil, les hampes et les fleurs. Plus léger que ses plumes, l’oiseau trempe son bec dans les calices, pour éclaircir sa voix, pour déloger la rosée. Les feuilles servent d’éventail, de plumes de paon pour attirer les regards ou encore de paravent afin que naissent dans l’ombre d’autres fleurs plus petites et leurs habitants plus fragiles encore.

J’aime observer par les fenêtres ouvertes ou fermées ce qui se passe dans cet au-delà, l’extérieur enlacé par un cadre rigide comme s’il s’agissait de l’oeuvre d’un peintre. J’aime voir comme ce qui est représenté déborde, ne se suffit pas de l’espace imposé. De la même manière, j’aime me poster devant les tableaux des maîtres dans les musées. Je regarde des oeuvres dont on méprise souvent la modernité sous prétexte qu’elles sont accrochées là depuis des années, qu’elles ont maintes fois été décortiquées par les critiques et les connaisseurs d’art. 

J’aime le « Marat assassiné ». Les bras, les mains. L’une qui tient encore la plume et l’autre qui tient une lettre que le sang macule. La tête enveloppée d’un linge, penchée sur l’épaule qui lui sert désormais de socle. Le visage qui semble sourire dans l’agonie, le corps dont on soignait les maux par l’eau d’un bain. On nait de l’eau, tiède liquide amiotique maternel. On meurt dans l’eau, la baignoire est un cercueil, un linceul blanc imbibé de sang enveloppe déjà ou presque le corps. La stèle funéraire porte la signature de l’artiste. Le peintre se fait l’ultime témoin direct de ce qui est en train de se produire: Marat meurt. De la criminelle ne reste que son geste fatidique attesté par un couteau au manche de nacre et dont la lame est encore imprégnée du sang de la victime. Plume, signature, stèle, lettre et couteau flottent ensemble dans le même espace de significations. Ce qui devait advenir est advenu. J’ai lu la lettre, j’ai signé de mon nom une oeuvre, j’ai tué quelque chose en moi, on ne revient pas sur ses gestes.

Le corps mise en scène n’en finira jamais de peser, de sombrer tel les christ qu’on descend de la croix. On porte tous en nous le fardeau de notre corps sans vie, l’agonie est ce qu’il reste de l’existence. En contemplant ce tableau, j’ai le sentiment étrange d’être complice par mon silence d’un meurtre. Il n’est rien que je puisse faire pourtant contre le cours inéluctable de l’histoire. Il est toujours trop tard. Les évènements s’enferment sur eux-mêmes et ceux qu’on glorifie se juxtaposent à ceux qu’on rend anonymes sans les peindre. A mesure qu’on les multiplie, ils perdent presque tous la faculté de nous alerter. Est-ce encore Marat qui meurt? 

Que se passe-t-il dans ce cadre? Un homme meurt, son corps est là pour l’atester. Et l’assassin? Il rôde tout autour. Il est hors cadre. Il est dans l’ombre éternellement sur le point de partir ou de revenir. Que sait l’artiste? Il sait que c’est lui qui a produit cette image. Que sait celui qui regarde? Rien. Finalement, il ne sait rien en dehors de ce qui lui est montré.

Indéfiniment, je regarde par les fenêtres. Paysages éteints, jardins gorgés de lumière, pans de vies minuscules, résumés des saisons passées et à venir. 

Aigrette

Brocken Inaglory [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Je suis une aigrette et 

pour cueillir le présent il

faut que je plonge 

mon bec dans le 

passé les pieds glacés

les plumes parfois si

proches du ciel noir et 

l’oeil inquiet en direction 

des sommets bleus que 

la neige hante on dirait que 

le monstre enfin dort la 

gueule ouverte délaissant

un instant le pouvoir

de commettre de ces gerçures

qui vous brûlent les mains et

le bord muet des mots

sur sa mâchoire on peut 

voir qu’il a encore

toutes ses dents qu’elles

ne connaissent ni le doute

ni les regrets et ne se souviennent

jamais des morts 

je suis l’aigrette et je plonge

mon bec dans l’eau sombre

à la recherche d’un écho

d’une onde légère et 

souple et blanche qui

ne soit point un poids de plus

pour mon coeur

son antre ma caverne ma

béance au milieu d’un fleuve

qui berce en ses nuits 

quelques fleurs comme des étoiles

 

ὀκτώ

Cai Guo-Qiang

Je suis là 

absent obsédé dépossédé et pourtant

l’octopode donne à ses mouvements la souplesse

de l’écriture lettre par lettre d’un songe mouvant

déchiffré grâce aux vertus supposées

d’un des prismes de la réalité — il suffit d’une caresse —

Le taureau détrône quelques étoiles nocturnes

et le serpent glisse quelques mensonges sinueux  survivants sulfureux de cette autre vie 

à multiples facettes 

l’octopode habite les failles le bovin la terre et le serpent dort sous les pierres

le cheval les libère— au galop les galères—

ce qui ne se dit pas    ne s’avoue jamais c’est qu’au coeur des mots

gît une gemme muette mélancolique à souhait

délogée elle meurt 

peu à peu comme les braises d’un feu de forêt

comme un reflet comme un écho perdu en chemin

comme le visage qu’on attribue chaque nuit à la lune

les huit pas dans le vide on s’en aperçoit

n’ont pas de valeur et comptent pour du beurre 

 je suis las     de ne pas savoir   enlacer la transparence 

De glace

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Au loin 

les nuages

comme des couvertures

de glace 

quel est ce vent 

qui dépose autour des fleurs 

que je regarde

une buée étrange qui ne se dilue pas 

taches jaune acide et pétales regroupés

des rosiers iceberg flottent et dansent

les feuilles telles les langues des lances

cachent quelques hampes portant 

comme le coeur un secret

 un bouton tout frais

Champs de plumes

Debout sur le dos de la colline

quelques indiens et leurs chevaux

des champs de plumes et de cris

dévalent les pentes et avalent au passage

des morceaux de ciel des bribes de soleil

ailes ouvertes filtrant la lumière le milan

les moléculaires moucherons les fils des épeires

En mer d’écueil en écueil les vagues évitent la mort

et moi tous les mots qui font peur

Rien

Soudain 

une voix rampe et grince 

le mot serpent le mot plein de cendres 

comme défait de lui-même

rien

en passant je le bouscule

d’un coup d’épaule 

mais rien rauque

ne bouge pas

au loin le ciel accumule nuées et nuages bleus

et autour du récif comme autour d’un aileron

se précipitent l’eau l’écume 

nait dans mon esprit l’espoir de croiser un cétacé

magique mais ne vogue en cet endroit de mon âme

que le vent ventre vide et le squelette de glace d’un fantôme

navire sans voile qui dérive à la place du mot qui cogite

en mon choeur comme si c’était une cathédrale

rien

grince la porte qu’un souffle ouvre et referme

rien rapporte la source qui croupit sans rêve au fond d’un puit

rien

murmure dehors le soleil qui apprend encore et encore à murir

chaque matin sur la pointe de l’aiguille sur la face polie des petites feuilles vertes

de l’olivier 

Oiseau de nuit

image via © Nick Brandt 2013 Courtesy of Hasted Kraeutler Gallery, NY

Toujours j’espère te reconnaitre

quand je m’approche de ta nuit

mais toi tu préfères pour l’instant que je pense

que tu n’existes pas et que tu ne niches pas

là 

où les sommets te plongent dans le silence et les ombres

Si j’entends le bruit d’une aile

ce ne sera pas la tienne mais celle de la sittelle qui niche tout en haut de l’échelle

si je vois quelques bûches trembler je sais que derrière elles se cache le tout petit animal qui semble aussi faire partie de ton menu quand tu te réveilles et voles et survoles

Toujours j’attends la peur au ventre

l’instant où je te surprendrai dans ton sommeil 

et que tes deux soleils s’ouvriront pour sonder s’il est temps

que je dorme un peu plus longtemps

Songe

Prof. Gordon T. Taylor, Stony Brook University [Public domain], via Wikimedia Commons

Souvent, je fais ce songe où je plonge parmi les ondes froides et claires. 

Je dérive, semble-t-il,
à la manière des méduses que transportent les courants. 

Je nage, je joue à percevoir ce qui scintille et se transforme en nacre, je mange des reflets, des échos,  des chants de baleines;  j’entends ce qu’elle font des fontaines et de l’oxygène.

à profusion la fraîcheur et la transparence des vagues, à force je ne suis plus qu’un remous. 

De longues heures, je ne suis  que la vague du large. Je ne croise rien,  pas même  un aileron pour fendre la surface,  une mâchoire pour se saisir de la chair  bleu foncé  des profondeurs. 

Larve de poisson des glaces.

Le soleil incline son regard. Soudain ses mains essayent de se saisir des flots. Mais la mer part. Elle s’éloigne et quand elle revient près des rivages,  elle a faim.

Elle engloutit l’écume et les bulles, elle avale tous les pollens, poussières parlant la langue du feu et du soleil.
Elle mange plancton et krill et crie.
Elle me regarde et questionne de son oeil noir et bleu, tranquille et las qu’elle noie dans un silence neigeux  de larmes. 

Alors je crois qu’il m’est encore possible de regagner les rives et de vivre parmi ceux dont on dit qu’ils sont humains.