Lyre

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Sous l’olivier je lis

et par dessus mon épaule les ombres agitées de l’arbre semblent courir au delà des phrases,

elles balayent les mots.

L’ombre de l’arbre et moi ne lisons pas le même livre, me dis-je.

Pourtant, je l’entends chuchoter en caressant les signes de la pointe de ses feuilles, elle lit comme si elle était aveugle, du bout des doigts, se sert de la sensibilité tactile des mots, chaque syllabe est un objet, un personnage, un tronçon remarquable du bas-relief qu’elle éclaire à la lumière de son regard.

Il est des signes qui sautent aux yeux et d’autres qui fuient.

 Je souligne.

L’ombre suggère de raturer, de hachurer, voire d’arracher la page.

Elle n’a pas tort cette ombre de l’arbre. L’analyse qui propose comme noeuds d’attaches une psychose, une crise oedipienne, une hystérie de  symptômes et de phases toutes sorties de la tête de F à de simples oeuvres poétiques, à une aventure telle que le poème ne mérite pas d’être lue par l’être silencieux, l’ombre de l’arbre associée involontairement à ma position. 

Mais l’arbre a fini de lire. Il cherche à faire de ma chevelure un feuillage, sa frondaison qui éclabousse la lumière. Mes cheveux sont comme les crinières des prairies, comme les toiles décousues des épeires qu’il malaxe pour qu’elle devienne épaisse ma chevelure comme un nuage.

Les plus longues mèches tendent de s’accrocher aux lèvres, de rester sur mes joues et d’autres de se faire prendre au piège par les cils.

Ainsi adossée au tronc lisant je deviendrais peut-être une partie de lui-même.

Mais lorsque je regarde les mélanges de couleurs, de feuilles, de fleurs à naître je me demande

si je serai à la mesure de leur souplesse 

si comme toujours ma démarche saccadée de pied équin 

ne passera pas au premier plan 

avant que je n’ai eu le temps de me montrer sous mon aspect de végétal

qui ressemble plus aux parfums

qu’il diffuse à la lumière

qu’il absorbe et dévore pour nourrir son ombre. 

Joie de vivre

Robert Delaunay - Rythme, Joie de vivre

Le petit chat regarde un bruit se poser sur l’eau, il en perçoit l’onde étrange et lumineuse. Il attend qu’elle se débatte, qu’elle fleurisse. Il guette la goutte qui deviendrait papillon et puis comme d’autres bruits plus puissants effleurent les soies de ses moustaches, il s’éloigne à pas lents, silencieux et dont les ondes par cercles concentriques se rejoignent et se quittent. Un tableau musical sans musique, une toile sans autres fibres que celles qu’utilise mon esprit pour se regarder se construit. Une histoire sans but, sans sujet, sans aucune habitude vient de naître et puis de disparaître à jamais.

Un crin de cheval

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Leonardo da Vinci, Study of a Horse

Les ombres du pin se sont mises à trembler comme les flammes d’un incendie. Je me suis sentie vaciller, partir en titubant et frôler ce qui venait de s’allumer. J’ai songé à la prochaine étape qui enchaînerait à elle toutes les autres comme dans un dédale aux dimensions exactes. J’étais le cheval, une pièce d’un jeu d’échec où finalement on gagne un peu plus de temps et d’espace, de répit avant le prochain combat. 

Le tronc impassible de l’arbre ne répondait pas mais l’air coulait de ses bras comme les larmes à l’origine des sueurs froides et des peurs en cascades. 

Impassible le géant, pourtant il se jouait quelque chose à la pointe de chacune de ses aiguilles plantées dans la nue comme l’épée de Damocles. 

Auroch

 

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Animals in Moiré 3 par Andrea Minini Source image: journal du design

Se retourne sans me regarder l’auroch. Ce qu’il regarde le fixant à jamais sur le papier azuré de ma mémoire est un morceau de nuage dont le drapé ressemble à la nageoire d’un betta combattant. 

Je ne sais pas ce que chasse véritablement du regard le taureau sauvage. 

Peu à peu, il s’efface. Il avance en mesurant toute la souplesse de son errance bientôt plus personne ne verra qu’il existe, qu’il mène le combat que mènent constamment les âmes quand elles sont seules au pâturage. 

Aucun troupeau ne l’accompagne si ce n’est celui des questions sans réponses, des énigmes non résolues, des paroles que personne encore n’a retranscrites. L’animal a la maitrise de tous les alphabets et possède la connaissance des signes non diffus. Troubles et choses sans frontières, malaises et petites courses du bonheur, il les a dans la tête. Le silence est sa meilleure réponse mais comment la parfaire pour qu’elle atteigne aussi le mur du son sans briser ses promesses? Le ruminant n’aime pas ruminer des ruines et s’il regarde parfois le passé c’est parce qu’il lui semble que le temps le dépasse et qu’il aimerait comprendre ce qu’il n’a pas compris même si de toute façon c’est trop tard.

Trop tard? Il souffle, il fulmine et fonce tête baissée. La forêt de brume en lambeaux empalée sur les cornes! Un buisson de larmes parti en écume! 

Trop tard pour que chaque chose trouve sa place! Voilà pourquoi je suis là à flotter, la tête dans les nuages, le corps léger, le coeur absent et l’âme qui s’efforce de rappeler les mots qui la rattache à la réalité. 

Retourne au rocher qui t’a vu naître, auroch sauvage. 

Vert

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La pluie marche à pas d’abeille dans le jardin

elle butine ce qui m’apparait n’être 

que de grandes fleurs 

invisibles et qu’elle imagine comme de grands tournesols

Suivre et boire du regard ses trajectoires

reviendrait à redessiner un autre univers

flottant juste au-dessus juste au-dessous

du jardin 

redessiner avec des gouttes le parcours d’une abeille

redessiner avec juste le bruit méthodique 

des gouttes un jardin qui devient de plus en plus unanimement vert  

La pluie

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Bertrand Els©

La pluie est venue peu à peu 

elle descendait des collines

après avoir longtemps séjourné

en silence en mer

elle en avait oublié ses pouvoirs

sa voix cristalline était devenue presque

aussi grave que l’orage

ses gouttes avaient la force toute petite

des griffes du chaton ou de l’oisillon

mais son regard était toujours celui

du grand vautour noir

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Bertrand Els©

la pluie la pluie la pluie petite chose

sincère droite régulièrement secouée et troublée

sorcière aux sorts sertis de larmes elle redonnerait

la parole à l’eau trop calme de l’étang

à la terre qui s’étend jusqu’au delà du désert

Pour la feuille tombée réduite à l’état 

si proche de la poudre

il est trop tard

la pluie ne fait qu’adoucir un peu la mort


Instagram de Bertrand Els

Merle

Merle noir – Turdus merula

Je ne sais pas si 

j’ai la persévérance

du merle

qui reprend et reprend encore

les quelques mots dont il dispose

en cet instant

les assemble d’une manière telle 

qu’ils s’écoulent comme

pierres précieuses d’un joyau de lumière

toujours il réussit là où j’échoue 

le glissement des mots les uns sur les autres

ne s’associe pas à l’ assombrissement 

d’une chute inexorable des choses aux quelles on s’attache

mais à l’effort au geste qui surmonte et dépasse

l’audace de mettre en marche un monde 

qui ne s’allume pas

si ce n’est dans un alignement presque machinal

de mots dont l’aspect premier ne diffère pas

de celui d’une vulgaire pierre

Tableaux

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Juan Miró, Personage. Source image: ici

Comme dans un tableau bleu de Miró

la planète noire du cri de l’oiseau

ponctue l’espace du jardin

*

parfois le temps est sans importance

je n’ai plus conscience de son

impermanence

je sais que je reste indéfiniment

prisonnier des mots que je connais

ceux qui frappent à la porte et que je ne connais pas encore

sont

comme s’ils ne portaient aucun réconfort. 

 

Agapanthes

P6231905.JPGLe vent vient de la mer, les vagues sont les moutons de son troupeau. La baie, bergerie les accueille sur sa plage. J’entends les loups cachés dans les chambranles des portes. Parfois, il en est une qui claque. 

Les plus petits végétaux tintent alors que les larges frondaisons brassent l’espace comme s’il était la pâte blanche et élastique du pain qui sera mise à cuire dans le four de leurs paroles presque bruyantes.

Les agapanthes  ont la tête en fleur. Si je pouvais avoir leur cervelle blanche pour capturer comme elles leurs parts de soleil. Chez moi, toutes les blessures s’infectent de mots. Pétales, je les perds, sépales, je m’en sépare. Parfois, je reste là sans plus avoir mal, parfois la douleur s’installe autour du moignon d’une articulation. 

Enfant, j’avais inventé sur celles qui gonflaient, sur celles qui se bloquaient et grinçaient, sur celles qui se tordaient, une petite fenêtre. Je parvenais à l’ouvrir pour que s’échappe cette douleur sans nom, sans bruit, sans tinte précise. La douleur glauque de grandir.

Comme il me manquait de place, j’empruntais celles des mots. Je pensais pouvoir habiter une lettre. La maison d’une phrase aux murs de poudre et de pigments observait de l’intérieur mes silences. Les mots s’envolent, s’étiolent, migrent et puis reviennent parfois le ventre vide, l’espoir rempli de petits. La famine et l’impossibilité de la nourrir. La famine finissait toujours par grandir. Serpent sans venin dont la morsure étrangle et désire plus qu’elle ne peut engloutir.

Le vent apprend aux récifs à jouer du lasso, à jouer d’un instrument, à captiver les courants et les chagrins. L’écho abandonné, le reflet rutilant, la rumeur iodée évoquent cela. L’apprentissage, les réussites, la défaite, l’abandon et puis la remise au travail. Le chantier continuel de la vie, ce qu’on apprend, ce qu’on sait ne sert jamais à rien. 

La vie  microscopique, celle qui ne se voit pas ou alors seulement par les empreintes minuscules qu’elle laisse m’intéresse, me captive. Je ne parle pas de cellules qui se scindent et deviennent. Je parle de celle qui est, ne se regarde pas, ne s’apprivoise pas vraiment. Ma vertu est d’y prendre garde sans qu’elle ne devienne divinité, muse, source ou je ne sais quoi d’autre qu’on puisse épuiser. 

Le vent venu de nulle part, le vent matérialisé par la voix d’un loup, le froissement fugitif d’un végétal. L’épuisement de tout un univers pour seulement un pétale pâle destiné à se flétrir. Rien au regard de l’humain, rien dans ses mots. Tout dans ce qui ne se dit pas. 

Je sens, je pressens, je suis sentinelle.