Trois chats

Il hume

L’air humide les yeux fermés 

L’envie de dormir l’envie de jouer 

Sont à portée de pattes

Être félin méditer sur les conditions de la liberté 

Veiller à cette profonde harmonie du monde qui se trouve toujours être en train de basculer comme un crayon sur sa pointe. 

Il va souplement hors du temps 

Attends qu’il passe 

Ce chat a certainement un plan B

Là où les humains n’ont même pas un plan A .

Sans titre

Ce que 

Je ne peux dire

Et encore moins prononcer

S’installe tel un rocher 

Dans le lit d’un torrent 

Au fond de mon écriture 

Qui comprendra 

Ce rébus 

Quelle importance attribuer 

Au temps qu’il faudra pour polir 

Une expression 

Fluide

Ce que je ne peux dire

Ce que je me refuse à dire

Se love au centre phosphorescent 

D’une étoile qui s’apprête à mourir 

S’effondre pour devenir une parcelle de lumière 

L’infime poussière d’un poème 

Revirement

L’abeille 

Étourdie et ivre du mouvement des feuillages et de l’ombre 

S’est posée sur mon bras a glissé 

Vers l’endroit où les veines se voient 

Avant qu’elle ne plante le dard 

Je l’ai délicatement poussée du doigt 

Afin qu’elle retrouve ses esprits et ne meure pas 

Une fraction infime du temps lui a suffit pour comprendre 

La vie et mesurer un choix 

3 chats

Sous le couvert de la fougère 

Le petit corps agile d’un spectre

Se joue des réverbérations du soleil 

Sur les feuilles 

La seule chose qui soit aussi rapide est

La particule lumineuse 

L’œil averti de la petite féline attend

L’instant où la lumière bondira d’un état à un autre 

La mue de l’ombre en tache plus sombre 

un poème

Derrière les mots

Soudés les uns aux autres

L’abstraction d’une oeuvre supprématiste

Une évaporation du réel vers le rêve 

Un mot indécis pour clôturer la phrase 

Dehors l’orage 

La pluie mange le jardin mais 

Toi tu décides de ne rien en faire 

Comme si tu craignais d’apprivoiser 

Le sauvage 

Alors tu te dépouilles de la ponctuation 

Du sens et le dérèglement n’est point 

Ce que tu obtiens 

Tu ne possèdes que quelques cailloux 

Graviers dans la gorge qui t’empêche de crier 

Grains dans les yeux qui ne te retiennent pas de pleurer 

Semence du néant un poème 

Zébrures

Dans le jardin, la glycine tente d’enlacer et le chêne et le châtaignier: son amour ne connaît pas de limite. Elle imite l’exubérance de la vigne qui va où elle veut. 

Plus discret, le bouleau toujours fringant titille le rosier rugueux. La fougère compte les pieds et les strophes du poème. Elle est la seule à savoir le faire. 

L’ensemble des feuillages s’efforce de reproduire tel que le vent l’apporte le doux bruit des vagues qui naissent ou qui meurent sur la plage. 

Quand il se fait tard, quand tout ce petit monde se rend compte que le jour va s’éteindre, on observe que le velours des mousses sous les doigts d’un rayon de soleil devient pour quelques seconde le clavier d’un clavecin avant de se zébrer d’ombres et de lumières. On entend quelqu’un qui glousse pour alerter le troupeau. 

Au signal, le jardin se tait. 

Baie

Ma main sur le garrot pout tenter de toucher le noir commencement des crins. La crinière glisse le long de l’encolure, coule entre les deux oreilles et puis s’abreuve de la toute petite larme de lait que tu as sur le front. Suspendue comme une étoile au centre d’une galaxie rougeoyante.

Comment me faire comprendre que tu n’acceptes pas vraiment ma présence? Que tu es lasse, qu’un rien t’agace. 

Les mouches, tu les chasses. Un faible mouvement ondulatoire de la robe suffit à chaque fois qu’elles tentent un atterrissage. Mais moi, je reste contre toi même si tu te sers de ce panache de crins comme la fumé d’un volcan quand on croît qu’il va s’éteindre.

Ma main coulisse jusqu’à l’épaule pour atteindre les vallonnements du poitrail et mon oreille se pose sur ton flanc. J’entends ce qu’il se passe à l’intérieur de toi sans rien comprendre. 

Souffle chaud, et comme une petite machine, au loin, qui broie une éternelle fibre d’herbe verte, un orchestre de quelques improbables instruments. 

Tu soupires. Je découvre les chemins et les lits de torrents et de rivières que parcourent tes veines et des nerfs sous la peau. 

J’ouvre la porte de l’enclos. Tu vas au pas. Tu voles et disparais là où vont tous les chevaux bais.

Tigrée

via Pinterest

La pointe du pinceau

a touché la surface d’un lac noir.

Les remous encerclent le point d’impact

s’écartent jusqu’à ce l’onde réponde 

par une vague et encore une vague et encore une vague.

La petite chatte tigrée arbore avec délicatesse 

cette histoire de heurts

comme une roche répète les strates.

Ce qu’on peut lire reste malgré tout le souvenir d’un souvenir.

La petite tigrée laisse entendre que la pointe du pinceau, les soies proviennent de sa queue:

contrée extrême de sa beauté,

au-delà des crocs,

au-delà des griffes,

en deçà de la pupille et de l’iris,

rayure après rayure

après rayure.

Sans titre

Un souffle 

Froisse les feuillages 

Oublier un instant que 

Le monde est un bloc de marbre 

Dans ses veines pas de sang 

Juste un fluide qui devait ressembler 

À l’encre 

Pour le polir la caresse d’un mot

On attend cette absence de réponse 

Pour reprendre une nouvelle gorgée 

De silence 

Un poème serti d’éternité