Seul

4816120d338d4128513c5a3ae1fb2d2d

©Bertrand Els, 2015

Sa solitude et

tout autour

les arbres et leurs fruits

qui chantent et piaillent

les nuages qui avancent

frôlant le ciel effleurant

les collines bleues

sa solitude 

comme gravée sur un rocher

parfois s’efface

monte tel le sifflement du milan

qui cherche à atténuer

la ride que creuse inlassablement

l’appel incompréhensible

de cette voix au fond

de son corps

au teint de cendre 

Fantômes

tumblr_n8t27tydlv1tcmf77o3_400tumblr_n8t27tydlv1tcmf77o5_400

source  gifs


hier, il s’est assis le fantôme

dans mon dos dans l’angle mort

pour regarder la mer

se défaire peu à peu

j’ai fait semblant de ne pas savoir 

qu’il était là comme une ombre 

à l’envers

immobile stupéfait

qu’il me parlait dans la langue 

que seuls lui et moi utilisons

une langue muette et tentaculaire

sans autre verbe que l’être

j’ai feint l’oubli 

il s’est éloigné il est parti 

le fantôme

plus tard

la nuit est revenue avec lui 

j’ai entendu le cliquetis de ses doigts 

comme si quelqu’un lançait les dés

contre la paroi vitrée

j’ai vu plusieurs fois vu son corps de cendre se heurter

à la frontière invisible 

entre lui et moi

tomber reprendre 

son envol aveuglé 

 

comment devenir

si cette aire où la pointe d’une toupie

cherche son équilibre

est l’espace infime et absurde

qui est alloué à votre vie

Migration

afcfbf65f1509606b96fb7e07f1eda9c

dasar  bird tornado source image ©

Les pommes du pin pétillent

il n’en est pas une qui n’appelle pas

d’un cri un autre cri 

un froufroutement de plumes

prépare l’envol puis le postpose

une nouvelle fois

Les nuées se condensent 

s’essayent à dessiner les nuages

à comprendre les mouvements

vastes qui traversent les mers

il faudra trouver une île une ombre

un territoire assez étrange pour 

inventer au milieu du désespoir

un rivage 

Masque

Mayan Half Skull/Half Face Mask – Guatemala, Circa: 6th to 9th Century AD source image

hier ton visage n’était plus qu’un masque

la souffrance avait mangé ton regard 

écarté ta bouche

déformé tes râles

tu n’avais plus de dents et pour te défendre 

plus rien 

plus aucun de tes mots n’était affuté

sans eux 

désormais 

toutes les phrases grelottent

 

Icône

L’insecte en moi dissèque tout ce qu’il voit. Il ouvre et referme tous les volets d’une idée, toutes les portes d’une pensée de plus en plus vague et dont les reflets se propagent en miroir. Des voies, il retire de minuscules graviers que chacun de ses doigts tâte, manipule. De là, germent les mots qu’il ne prononce pas mais accumule en tas. Il englue de salive des phrases entières afin qu’elles se soutiennent entre elles.

Pour quelles raisons? Je ne sais pas. L’insecte ne parle pas. Il observe, il s’observe. En le regardant, on croit voir un bouclier frappé de l’écusson d’une famille de guerriers disparue, oubliée. On voit l’écho de son ombre se perpétrer dans l’espace. On entend qu’il déplace grain par grain le silence. L’insecte remue des montagnes. On entend au loin le rocher, caillou immonde ramper. Il grave de ce cri ma peur ancestrale. Il creuse, il ronge les regards jusqu’à en extraire la bille noire. 

L’insecte en moi cherche, envahit, contourne. Il habiterait un retable, un triptyque, une de ces petites armoires qu’on vénère sans savoir. L’insecte en moi a peur. A faim. A froid. A besoin d’apprivoiser la chair qui bouillonne à l’intérieur de son squelette. Ce qu’il montre est presque toujours ce que l’on cherche à cacher. 

Prédétermination

tumblr_mlltrubnXz1s0got1o1_r1_1280

Predestination, Minjung Kim, 2012.   source image

 L’orage avance en titubant

Ξ

Me suivent sans savoir qui je suis

de jour comme de nuit

un ou deux fantômes

Ξ

l’un est de lueur bleue

et se loge dans le coin de l’oeil

Ξ

l’autre est une luciole

qui si je la regarde s’envole

Ξ

L’orage se fait manger

par la pluie 

cet ogre d’ocre

Ξ

l’aube

traverse le chemin

le chat noir

Ξ

Le lieu d’où viennent les âmes

est ce point incertain

perdu par une phrase

la frontière invisible de son silence où

l’illusion illuminée se délie et

la lueur s’envole

un fruit soudain s’est mis à mûrir

j’aperçois le point mort

Eschscholzia

P5071837.JPG

Par la faille du vieux pot brisé

vont et viennent 

les abeilles

ξ

Mille olives scintillent

dans la chevelure 

de l’olivier

ξ

Sur la mer au large

le cou d’un cygne

blanc endormi

ξ

Le vent bleu

découpé en syllabes

par l’oiseau

ξ

La sauge et sa fleur rose

ouverte boivent

la mélodie

ξ

Tinte le feuillage 

en dentelle 

de l’Eschscholzia

ξ

En reprenant quelques gorgées

de vent bleu entre ses ailes

Le papillon simplifie l’infini

Λ

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Aux chats

5751909_orig

Life’s a Stretch- Lynn Smith Stanley @Sliverpoem Studio

La nuit cette étrangère refuse de passer ma porte

ouverte

elle siffle et grince de tous les insectes qui l’habitent

ivres

ils  préfèrent être

entendus plutôt que vus et

dévorés

la nuit est fraîche la pluie est encore sur la colline et la lune est de ce côté-là.

la nuit danse ou marche  ou est-ce    sa soeur la mer

qui jette vers la lumière des papillons d’écume

soudain gracile

la petite féline fait son entrée

elle trottine vers la cuisine où des parfums alléchants de nourriture

l’attendent

elle mange

et puis part 

la nuit a quelque chose à lui dire

le secret hallucinant qu’elle réserve aux chats

seulement

Face cachée

Gao Xingjian

Comme un rocher penché

vers le vide qu’il contemple

mon coeur

***

Toujours de l’astre 

je ne vois que le visage

éclairé

***

Et pourtant je sais

qu’il regarde en face

l’obscurité

***

Suspendu à sa propre ombre

il ne défriche pas la forêt

sombre pour se déplacer

***

Dans un nid de lianes et de brindilles vertes

il se console en écoutant 

sa propre respiration

***

Il vit malgré lui et c’est 

contre la captivité qu’il se bat

mon coeur

***

Petit animal dont la robe luit

et se soulève à chaque souffle

de son propre rêve

***

Parfois quand il n’en peut plus

tout en évitant de se défaire 

il se retourne sur lui-même

***

Averse

01b9a8bdccbe1c930132ab2f87b16057

La pluie forme une maison invisible, olfactive et musicale qu’on ne peut qu’habiter.

Elle ne comporte qu’une seule pièce  jusqu’à ce que la première goutte tinte sur ma joue.

Alors j’en perçois la multiplicité des pièces. Les chambres et leurs voilures, les couloirs et leurs longues plaintes, les cabinets et leurs innommables secrets. 

J’habite la pluie. Je l’inonde d’un corps. Je l’entrave de meubles, de noms. J’invite l’intérieur à s’extérioriser.  Á s’inventer une pelure.

La pluie devient soudain un fruit à pulpe.