Conjugaisons du verbe être

je te suis

infiniment reconnaissante

tu n’es florissant 

qu’en
été

il est tendrement

ces sommes de nous et de mois

vous êtes seuls 

hêtres en haillons seront ils

en état étendu éternels

îles ivres

d’avoir été 

l’hiver un livre

tu nais jongleur de sons tu es

haies de senteurs 

suies dans les pupilles

de ceux qui sont 

volatiles haines

semailles de sourd suiveur

survivant de l’heure expatriée

exproprié de la seconde 

celle qui la deuxième mesure le siècle à coups de scies 

encerclement de la personne

qui la désigne? 

ce qui a été           dit

ce qui a été           fait

ou est-ce ce rien écrit

qui palpite plus fort qu’un coeur écrin

qui est vide 

avides de mots sombres

de sens et de songes

serions-nous

Vitrail

Comme l’âpre écorce 

la parole sèche du reproche

comme la première page

d’une vie un vitrail transpercé

de lumière mon esprit

resiste

les larmes diluent les couleurs

jusqu’à presque devenir des fleurs

elles restent à l’état de pétales

peu importe 

ton regard acide ta pupille vide

inutile 

ne met pas fin 

à qui je suis

Images: Bertrand Els

Droit de regard

L’olivier déverse dans le jardin une ombre qu’on pourrait presque boire 

il ne reste qu’

une clôture à franchir

il n’est pas un chacal doré

il n’est qu’un renard roux assoiffé

attiré par cette odeur de vase

de désespoir

de mort et d’aile d’abeille transparente

il a le ventre sec et mangerait n’importe quoi

voilà qu’il rogne un tendre galet après lui avoir arraché les pattes et la tête

il songe au sang

il n’y a plus de carapace

à peine un bruit sec de bois lavé par le soleil

pas de moelle pas de sève ni de ruisseau à poursuivre

il entend encore en lui les cris et la détresse de sa colline ses bosquets cent cinquante lentisques et tellement de troupeaux de myrtes et de lavandes odorantes

broyés mécaniquement et sans le moindre questionnement
par les mâchoires métalliques d’engins de chantier

le bruit de la botte l’odeur dans la poussière de la roche flamboyante réduite en gravier

l’assourdissant souvenir des corps qui se bousculent dans la fosse

commune sans pouvoir s’échapper ni même pousser le dernier soupir

Avant de disparaitre n’a-t-il pas le droit lui l’animal sauvage de questionner

la paix et cet affreux semblant de silence?

Matière noire

Il est entré dans la maison

sans faire le moindre bruit

sans attirer sur lui l’attention

il était comme la souple signature

d’une lettre aux phrases semblables

à celles que se murmurent entre elles

les feuilles des arbres 

celles qui trouvent le mot « fruits » dans toutes les pupilles

des fleurs et le mot « pluies » sous l’aile et l’ombre

du mlian royal

il s’est allongé sur le tapis après avoir choisi

l’écusson central qui représente la source claire et buvable

d’un jardin Persan

comme il n’en existe plus 

ailleurs qu’entre les strophes de très anciens manuscrits

Là soudain il s’est endormi dans les bras

de l’harmonie du monde

telle qu’elle s’étudie en rêve

en équilibre comparable à une toupie

qui ne peut s’arrêter de respirer  

Arthropode 

Sa langue maternelle est une araignée

et ses textes sur la toile une constellation de silences

inapaisés 

un corps morcelé condamné malgré lui à tisser

sa langue et son venin 

son habileté à créer la sensation du vide

et de la torpeur


en fermant ou en ouvrant l’espace

l’exosquelette ne protège pas

des mots

il sait


qui marquent au fer rouge la chair

Crissement

Tu attends 

Avec une nervosité d’insecte

La pluie et quand arrive en gare 

Le train de midi tu crois 

Que c’est lui l’orage 

Tant de fantômes se sont jetés 

Sous ses roues 

À chacun de ses freinages grinçant

Ce sont leurs cris et le désespoir que 

Tu entends