Noir au fond de son âme


Simulation du comportement d’un rayon lumineux bleu à l’approche d’un trou noir (non visible). À mesure de son approche se produit un effet de dilatation du temps. À cause de cet effet, la longueur d’onde de la lumière augmente, et la couleur de la lumière passe progressivement du bleu au rouge, en passant par toutes les couleurs ou longueurs d’onde intermédiaires.

Le vent chante au quatre coins

de la fenêtre

d’une flamme il

incendie le cadre

il prendrait feu le tableau

s’il ne faisait noir au fond de son âme

s’il ne pleuvait pas inlassablement  dans 

sa tête son ventre

des singularités

le vent est l’instrument des étoiles

qui tendent leurs vrilles et filent vers

l’horizon des évènements

qui les avale

Déluge

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Captain Tenneal via Flickr Lester River 5

Bien sûr, il y avait une sorte d’inquiétude qui régnait dans le jardin. Les nuages un peu plus lourds, un peu plus gris que d’habitude et le vent caché je ne sais où. Juste avant que cela ne se produise, un goutte de pluie est tombée sur mon épaule et trois autres sur le sentier afin que je la sente et que je les vois très clairement. Mais j’avais à faire dans le jardin et je n’ai pas vraiment prêté attention à ses signes si fins et si petits. Les fleurs s’échangeaient des parfums citronnés. Les bourdonnements des abeilles avaient disparus et la plupart des chants s’étaient tus. Mais qui s’en soucie si l’on sait que la machine s’enraye quotidiennement, s’arrête puis repart comme si à chaque fois il s’agissait d’un miracle . 

Soudain, le vent est sorti de son antre en courant, il faisait presque frais. Comme s’il ouvrait les entrailles rocailleuses de la colline, l’orage est né poussant un grognement monstrueux. Un dragon rutilant venait de naître. Plusieurs fois, la foudre est tombée sur la mer, électrisant son corps et sa chevelure d’argent.

Puis lentement, le dragon s’est mis à avancer à grands pas, broyant à chaque étape un rocher. La terre subissait les vibrations puis d’un seul coup cédait, se déchirait affreusement. Le silence après le rugissement était sans doute ce qu’il y avait de plus effrayant, la vie suspendue dans ce laps de temps entre deux battements de coeur du monstre semblait si peu de chose. Une peur en plantant sa lame dans mon ventre me poussait à fuir mais comme me prouver que cette crainte ne faisait nullement tressaillir l’animal transi en moi et son instinct, je restai sans bouger plantée au milieu du jardin. Je ne songeai même pas à me protéger d’une éventuelle pluie. Tellement de fois, la menace de l’orage ne s’était pas concrétisée. Les fleurs, les feuillages malgré leurs prières insistantes souvent n’avaient pas été écoutées. Et puis, je venais de m’entendre dire: «  De toute façon, c’est trop tard. »

En quelques secondes, le jardin et tout ce qu’il contenait furent isolés du restant du monde. Hormis la pluie torrentielle, plus rien n’existait. La cohorte de gouttes puissantes d’une couleur métallique et ses galops multiples formaient un obstacle infranchissable. L’orage engloutissait la mer, la baie, la colline et tous ses petits villages. J’étais devenue une fourmi. Où trouver un abri si ce n’est en soi-même?  

En moi aussi, au plus profond de la moelle de chacun de mes os, il pleuvait. Il pleuvait en mes pensées, en mes rêves, il pleuvait sur toutes mes routes, mes yeux étaient inondés, ma tête débordait. Mes cheveux étaient des ruisseaux brutaux et plus un seul mot ne sortait de ma bouche. Je ne cherchai plus l’abri, le réconfort d’une accalmie hypothétique me tenait à peine debout. Mais comme presque tous dans le jardin, je ployais, je tremblais, je me laissais emporter. Comme seule preuve de ma résistance, je refaisais surface dans le creux des vagues, à leurs crêtes, incapable de dominer le cheval foudroyé  qu’elles étaient. 

Je suis construite sur un volcan, sur une faille sismique, la tectonique des plaques, les destructions totales, les tremblements, l’engloutissement, je connais. Je tiendrai.

La pluie queue épineuse du dragon qu’était l’orage a cessé tout à coup de fouetter mon jardin. Lentement, il a repris sa place originale entre ciel et mer, aux mêmes endroits que les mirages et les caravanes de dromadaires imaginaires. Dans les feuillages, les oiseaux se délectaient des perles, la colline au loin servait à nouveau de berceau à la brume. La mer parlait aux rives de l’infini mais je restai finalement une fourmi. Je reconstruisais déjà un nouveau nid en accumulant des grains de sable. 

Oracle

Dans l’olivier, deux muses à tête bleue
échangent quelques formules magiques
dans une langue que personne ne traduit.

Car les entendre suffit pour comprendre
ce qu’elles prédisent.

Deux muses à tête bleue,
un oracle,
des perles tombent de l’arbre.

Comme des notes de musique,
elles sautillent et me regardent,


me préviennent comme par miracle
d’un funeste destin
si je ne m’échappe.

Voilà deux félins!

Les mêmes qui font leurs griffes
sur les troncs d’arbres et les tapis
de soie

Ecritures

Léon Ferrari

Déplaçant les grosses roches
De la montagne
Le vent
Venu de la mer

Les vagues se cabrent
Mais la nuit n’en parle
Qu’au travers de ma peur

A pas lourdement posés
Sur la terre
Le monstre avance

Tremble comme l’eau 
Soumisse à l’effritement d’elle-même
La boule de laine 
Qui me sert de voix
Elle n’a point peur —dit-elle —
Elle dresse entre les rêves et leurs réalités
De pénibles filets et des dentelles

Tel Icare

Anselm Kiefer Aschenblume (2007-2012) Oil, emulsion, acrylic, shellac and chalk on canvas, 380 x 280 cm

La ville possède encore la carcasse d’un château-fort, deux tours et une muraille comme la mâchoire d’un saurien géant et mort. Il pleut souvent sur cette ville, des gouttes et des mots totalement inutiles. La pluie se disperse comme une foule, elle fuit de canaux en canaux. La rue qui longe le fort et le borde est à sens unique, un tram l’empreinte toutes les 20 minutes, deux rails la balafrent en permanence. Elle donne sur une place qui écarte les bras comme une étoile. La porte lourde en bois s’ouvre parfois. Les salles sont sombres et froides, les escaliers en pierre sont étroits. Lorsque l’on grimpe en haut des tours, on voit la ville, on voit parfois plus loin, on voit surtout la bruine. Milles endroits sinistres dans tout le pays, impasses, avenues, citées où toutes les maisons se ressemblent. Milles tunnels et voies prisonnières de la boue. Tant de prairies nues livrées à l’hiver et toutes ces écoles où l’on impose la même langue, les mêmes habitudes, les mêmes raideurs d’esprit. Tant de larmes avalées, de pensées avortées, de coups subis en silence. Il a choisi la tour qui se dresse vers le nord, vers la rue pavée où passe le tram. Assez des cris de la cour, des cris partout et des paroles blessantes qui le hantent jusque dans le coeur. Un coeur qu’il n’a pas assez dur mais qui encaisse tout ce que la boîte crânienne reçoit d’insultes incompréhensibles, de non-dit rampant, de haine masquée. Sans un regret, sans un regard vers le passé, il s’élance tel Icare dans le ciel en train de boire les derniers reflets du soleil. 

Fenêtres

Détail de la lettre de Charlotte Corday que tient Marat.
Détail de Marat Assassiné de Jacques-Louis David 

Dans l’encadrement de la fenêtre ouverte, se déploient entre les feuilles tendues comme des lances vers le soleil, les hampes et les fleurs. Plus léger que ses plumes, l’oiseau trempe son bec dans les calices, pour éclaircir sa voix, pour déloger la rosée. Les feuilles servent d’éventail, de plumes de paon pour attirer les regards ou encore de paravent afin que naissent dans l’ombre d’autres fleurs plus petites et leurs habitants plus fragiles encore.

J’aime observer par les fenêtres ouvertes ou fermées ce qui se passe dans cet au-delà, l’extérieur enlacé par un cadre rigide comme s’il s’agissait de l’oeuvre d’un peintre. J’aime voir comme ce qui est représenté déborde, ne se suffit pas de l’espace imposé. De la même manière, j’aime me poster devant les tableaux des maîtres dans les musées. Je regarde des oeuvres dont on méprise souvent la modernité sous prétexte qu’elles sont accrochées là depuis des années, qu’elles ont maintes fois été décortiquées par les critiques et les connaisseurs d’art. 

J’aime le « Marat assassiné ». Les bras, les mains. L’une qui tient encore la plume et l’autre qui tient une lettre que le sang macule. La tête enveloppée d’un linge, penchée sur l’épaule qui lui sert désormais de socle. Le visage qui semble sourire dans l’agonie, le corps dont on soignait les maux par l’eau d’un bain. On nait de l’eau, tiède liquide amiotique maternel. On meurt dans l’eau, la baignoire est un cercueil, un linceul blanc imbibé de sang enveloppe déjà ou presque le corps. La stèle funéraire porte la signature de l’artiste. Le peintre se fait l’ultime témoin direct de ce qui est en train de se produire: Marat meurt. De la criminelle ne reste que son geste fatidique attesté par un couteau au manche de nacre et dont la lame est encore imprégnée du sang de la victime. Plume, signature, stèle, lettre et couteau flottent ensemble dans le même espace de significations. Ce qui devait advenir est advenu. J’ai lu la lettre, j’ai signé de mon nom une oeuvre, j’ai tué quelque chose en moi, on ne revient pas sur ses gestes.

Le corps mise en scène n’en finira jamais de peser, de sombrer tel les christ qu’on descend de la croix. On porte tous en nous le fardeau de notre corps sans vie, l’agonie est ce qu’il reste de l’existence. En contemplant ce tableau, j’ai le sentiment étrange d’être complice par mon silence d’un meurtre. Il n’est rien que je puisse faire pourtant contre le cours inéluctable de l’histoire. Il est toujours trop tard. Les évènements s’enferment sur eux-mêmes et ceux qu’on glorifie se juxtaposent à ceux qu’on rend anonymes sans les peindre. A mesure qu’on les multiplie, ils perdent presque tous la faculté de nous alerter. Est-ce encore Marat qui meurt? 

Que se passe-t-il dans ce cadre? Un homme meurt, son corps est là pour l’attester. Et l’assassin? Il rôde tout autour. Il est hors cadre. Il est dans l’ombre éternellement sur le point de partir ou de revenir. Que sait l’artiste? Il sait que c’est lui qui a produit cette image. Que sait celui qui regarde? Rien. Finalement, il ne sait rien en dehors de ce qui lui est montré.

Indéfiniment, je regarde par les fenêtres. Paysages éteints, jardins gorgés de lumière, pans de vies minuscules, résumés des saisons passées et à venir. 

Aigrette

Brocken Inaglory [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Je suis une aigrette et 

pour cueillir le présent il

faut que je plonge 

mon bec dans le 

passé les pieds glacés

les plumes parfois si

proches du ciel noir et 

l’oeil inquiet en direction 

des sommets bleus que 

la neige hante on dirait que 

le monstre enfin dort la 

gueule ouverte délaissant

un instant le pouvoir

de commettre de ces gerçures

qui vous brûlent les mains et

le bord muet des mots

sur sa mâchoire on peut 

voir qu’il a encore

toutes ses dents qu’elles

ne connaissent ni le doute

ni les regrets et ne se souviennent

jamais des morts 

je suis l’aigrette et je plonge

mon bec dans l’eau sombre

à la recherche d’un écho

d’une onde légère et 

souple et blanche qui

ne soit point un poids de plus

pour mon coeur

son antre ma caverne ma

béance au milieu d’un fleuve

qui berce en ses nuits 

quelques fleurs comme des étoiles

 

ὀκτώ

Cai Guo-Qiang

Je suis là 

absent obsédé dépossédé et pourtant

l’octopode donne à ses mouvements la souplesse

de l’écriture lettre par lettre d’un songe mouvant

déchiffré grâce aux vertus supposées

d’un des prismes de la réalité — il suffit d’une caresse —

Le taureau détrône quelques étoiles nocturnes

et le serpent glisse quelques mensonges sinueux  survivants sulfureux de cette autre vie 

à multiples facettes 

l’octopode habite les failles le bovin la terre et le serpent dort sous les pierres

le cheval les libère— au galop les galères—

ce qui ne se dit pas    ne s’avoue jamais c’est qu’au coeur des mots

gît une gemme muette mélancolique à souhait

délogée elle meurt 

peu à peu comme les braises d’un feu de forêt

comme un reflet comme un écho perdu en chemin

comme le visage qu’on attribue chaque nuit à la lune

les huit pas dans le vide on s’en aperçoit

n’ont pas de valeur et comptent pour du beurre 

 je suis las     de ne pas savoir   enlacer la transparence