Cervidés

La nuit tombe
Les buissons les arbres ressemblent de plus en plus à leur ombre
mais le chemin continue parmi les mousses les herbes la bruine et le silence
soudain à l’orée d’un bois on voit un cerf immobile et son regard luire
près de lui le troupeau
le chemin poursuit sans se détourner en s’émoussant
–avoir croisé un cervidé–
rien n’a provoqué sa fuite la peur pourtant va par les chemins de nuit aussi se promener dans la lande

Libre

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La pluie est partout mais toi
Tu demandes de ta voix rose et blanche
La permission d’aller voir partout
Tu en as la certitude les gouttes ne te gênent pas

Alors je t’ouvre la porte et en quelques pas
Tu redeviens le félin le fauve plus rien dans ta démarche
Ne parle plus la langue des petits chats la miche de pain
Qui quémandait depuis l’appui de fenêtre un peu de chaleur
Et des câlins n’est plus et si elle revient au même endroit

Il fera nuit et l’on ne distinguera plus que les deux soucoupes or
bercées de noir de ton regard 

Un souffle

CASTEX (delinavit) & GAUTHIER AINE (sculpsit) 
DESCRIPTION DE L’EGYPTE. Collection d’antiques. Amulettes en forme de scarabées, en terre-cuite, en jade et autres pierres dures. (ANTIQUITES, volume V, planche 79) Source image

Un souffle le fil de l’épeire
s’éloigne du point d’attache pour le ciel

le cri de l’oiseau dans l’arbre cristallise
tous les autres

le chat suit l’effluve en marchant sur le sentier
qu’il emprunte plus de mille fois

un papillon se gorge du nectar qu’offrent les fleurs
du lantana

un scarabée se trompe de proie en déployant ses ailes autour de mon oreille

le fruit fendu s’agrippe à son arbre

l’automne me regarde et me questionne

–que fais-tu là sur le banc? Ne vois-tu pas que je retrouve mon printemps?–

s’imprime en moi sur l’une de mes faces

les pas du soleil sur les paupières 

les larmes de la colline sous elles ruissellent

Fourmis volantes

Au delà de la danse circulaire du jardin autour des saisons, il existe bien des mouvements autrement plus subtils, presque invisibles. C’est un de ses gestes qui se révèle ce matin. 

De minuscules insectes se sont vus parer de petites ailes transparentes presque vertes aux reflets bleutés. Là où ils se posent, ils s’établissent pour ce qui doit leur sembler être l’éternité.

L’orage de cette nuit a mis chacun sur la même longueur d’onde: arbres et fruits, fleurs et  feuilles, insectes et soleils, racines et ombres n’ont plus qu’à reproduire sans fin le rythme très soutenu des gouttes de pluie, l’embrasement du vent, le bruit de la foudre lorsqu’elle ne déchire que le ciel au dessus de la mer. Comme tout cela est loin, désormais.

Une danse circulaire de plus, un mouvement harmonieux qui s’attèle au mouvement général du jardin repris ici et maintenant en sourdine. Une émanation de parfum mélangée soigneusement aux teintes blanches et vertes des végétaux avec de temps à autre un sursaut pour le papillon violemment coloré marquant une pose sur une fleur et puis sur une autre égarée dans le ciel. Non, ce qui se produit à l’instant ne s’inscrit pas dans une démarche qui ferait référence à un ensemble déjà composé, mesuré. 

Le seul point de repère est le cri chaotique de l’éclair, son galop affolé, sa fuite, sa résorption. Le jardin vient d’avaler, est en train de digérer ce que nous nous efforçons tous de nier. Notre ignorance serait excusable mais nous connaissons les désormais géantes empreintes que nous abandonnons derrière nous, nous mesurons parfaitement tous les débordements de quelques uns au dépend de tous les autres.

Le jardin avale. Je le regarde impuissante en train d’essayer de nous comprendre. Lui, le jardin si habile à trouver mon langage, à me distribuer ses caresses quand les humains mordent, griffent et puis se taisent. 

Un arbrisseau ploie sous ses gousses énormes remplies de larmes. En silence? Quelque chose au fond de moi m’avertit que le silence n’est plus, qu’il ne trouve plus de place, que ses nids ont tous été détruits. Cet oiseau est désormais inscrit dans la liste noire de tous les oiseaux disparus avant lui. 

Le jardin tente malgré lui d’inventer un nouveau cri, un nouvel appel en forme de flocon, de cendre, de bourdon, de fourmi volante. Un nouveau parfum de lumière et de terre qui réunirait sa colère et la saveur amère de l’écorce d’agrume.  Il a tout compris le jardin en sa solitude, il ne compte que sur lui.

Insondé

Deux ailes et deux nageoires dorsales
pour l’étamine

pour fendre la lumière et partager le souffle d’un remous

Enrubanné le parfum de la fleur et son mystère

le jaune l’or le vert comme un nouveau-né dissipent le temps

le blanc évapore la lumière

la nuit on ne voit plus que lui le pétale

reproduit autant de fois que l’écho de la voix 

qui crie aux abords du puit insondé 

Es-tu encore là

errements

Elle ouvre la fenêtre et regarde sans voir
au-delà de trente centimètres tout devient flou et vague
au-dessus de la mer quelques étoiles tremblent le ciel
éclairé par sa propre lumière s’étire comme le ferait un chat
après le sommeil.

Dehors le jardin est devenu un labyrinthe des murs se dressent et ferment
tous les sentiers odorants les fleurs blanches mélangent leurs formes
c’est l’heure où sortent les fantômes, c’est l’instant où ils échangent entre eux froissements d’étoffes rires et murmures grinçants. 

Le jardin a disparu envolé avec la chouette grignoté en même temps que le fruit
tombé de l’arbre pour un rongeur

Il reste peut-être le labyrinthe dénudé qui se laisse questionner par le visage
presque rond de la lune. Elle est folle la lune, elle erre sans répondre aux questions
qu’elle se marmonne. Elle a soudain perdu la mémoire perdu le droit à la parole.

Que faire du labyrinthe qui ne la délivre pas de sa prison
Que faire des sons des odeurs disloquées des phrases parsemées de syllabes difformes
Que faire des larmes qu’elle avale toutes les nuits jusqu’à devenir ronde accoucher sans un cri se démunir petit à petit

Reflets roses

L’oiseau couleur de galet aux reflets roses
tente l’approche il a soif et tremper ses chants
dans l’azur ne lui suffit plus pour apaiser ses désirs d’infini

Sur le rocher près de la source rampe la petite féline
celle dont les miaulements tintent à peine
celle dont le dos est pourvu d’un longue ligne noire et le corps parcouru d’ombres fauves
celle dont la queue comporte cinq anneaux et un plumeau noirs
celle qui à sa naissance a renversé sur ses pattes un pot de crème

L’oiseau préfère le ciel à l’eau
La petite féline disparait dans les broussailles

La prochaine fois quelqu’un étanchera sa soif
La prochaine fois quelqu’un répondra aux voix de son instinct