Le peuple des plantes

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Par la fenêtre je vois
la corneille mantelée tenter de résister
la mer murmurer de plus en plus de vagues
la première colline absorber toute la chaleur du soleil
les montagnes peu à peu se faire manger par des nuages

Les sommets enneigés diffusent leur haleine froide
Les versants frissonnent
La mer grelotte
Les voix chaudes du vent descendent d’une octave
Dans les forêts pourtant
Le peuple des plantes refuse de se soumettre

Nuageux

Reiner Seibold (D) 1933 – 2018 Psalm 90, 1990, 50 x 60 cm, BSK 1,52

Tous les jours les nuages
façonnent les montagnes
comme si elles avaient leurs racines dans les nues
alors qu’elles naissent des profondeurs et
des abysses du temps

Tous les jours les nuages
dressent un nouveau portrait sans faille
un profil bleuté où les valeurs sombres
sont inversées le bleu nuit passe pour du blanc
le noir est effacé au profit du gris perle

certains jours les nuages n’ont pas d’autre choix
que de faire disparaitre les montagnes
en mer
au large

Ce qui était inaccessible est soudain à portée de main
Ce qui était immuable a disparu 

Éventail

Antartica source: Nasa

Sur la plage la vague ouvre un éventail
une autre en souligne la dentelle d’écume
une autre efface toute trace du travail

ce qui demeure en mon esprit c’est l’instant où le sable
se découvre un pelage quand on le caresse
une voix parce qu’il respire
à peine quelques secondes d’effervescence 

sans opérer le moindre écart le temps
tente une nouvelle fois d’inscrire le présent
en dehors de toute limite
sans attirer le regard 

le jambage d’une lettre
le creux d’un signe
le dos d’une ponctuation
la stigmate silencieuse que laisse l’évocation

Phare

WR 104: A Pinwheel Star System 
Image Credit & Copyright: P. Tuthill (U. Sydney) & J. Monnier (U. Michigan), Keck Obs.ARCNSF

Encerclée par des étoiles naines
la nuit immense
la mer son corps crocodilien
la mer et la saveur aigre
la nuit immatérielle
le temps
est l’onde

de choc que provoquent naissance et mort
d’un bout à l’autre de l’existence

S’il n’y avait la lumière du port
la forêt et la mer ne seraient qu’une seule et même chose

Effroi

©Gerhard Richter Couloir
1964 150 cm x 135 cm Catalogue Raisonné: 52
Huile sur toile

 

C’est encore l’hiver pourtant
quand elle ouvre la fenêtre

c’est le printemps qui entre
grains de mimosa dans la chevelure
une parure de pétales de giroflée posée sur les épaules

il illumine de son regard chacun des livres anciens
de la bibliothèque

il en réveille quelques uns d’autres roussissent jusqu’à se faner
et périr d’illisibilité 

il s’assied dans le fauteuil du père défunt

chaque feuillet posé sur le bureau espère encore la signature du maître
mais

la porte claque lorsqu’elle referme avec brutalité la fenêtre

elle attend de voir comment le printemps prisonnier
va s’y prendre pour s’échapper

fuir
elle en rêve depuis tellement d’années
aller librement sans la moindre arrière pensée

aller là où le regard lourd du vieux ne va pas poser de nouveaux problèmes
être hors de porté du geste grossier qui la condamne à chaque fois

le plancher grince dans le couloir quelqu’un crie
de hisser la voile
la demeure familiale devient enfin une caravelle
ne manque plus que la houle
folle et l’ivresse

un fantôme tient déjà le gouvernail
est à la barre
usurpe le pouvoir

le printemps
son printemps à elle les voilà dans la cale

Elle ouvre la fenêtre
c’est l’hiver pourtant elle décide de jeter l’ancre
là dans le jardin près de l’acacia en train de fabriquer des milliers de soleils
pour d’autres univers.

Doucement

©cc

Tu vas par quelque avenue de la ville

tu vas un piano dans la cage thoracique

tu as le sentiment que c’est lui qui t‘emporte et te guide

lui qui pleure toutes les notes limpides des cascades

tu n’as plus le pouvoir de masquer ce qui ne va pas

le piano a décidé de vivre au jour claudiquant tel le fractionnement de la pluie

mélangeant folie de l’écoulement et mélancolie de l’empêchement

attente et impatience 

tu vas sans que ton coeur ne s’effondre sans plus te dissoudre totalement 

au milieu de toi-même l’impossible décision disloque le désespoir

tu vas la forêt dans l’âme 

l’humus coule de la source vers l’éternité 

Rien

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Rien ne bouge

rien, c’est la feuille, le fruit, la branche, le tronc.
rien, c’est le gravillon, le sol, le sable, un coquillage.
rien, c’est la terre, la racine, le rhizome.
rien, c’est le chemin, la route qui mène à la montagne.
rien, c’est le village, les habitations, la gare.
rien, c’est la maison, ses chambres, ses meubles et moi.

Le beau ténébreux

Sur l’un des troncs une ombre s’allonge 

Le jour décroît la nuit s’avance de quelques pas

Une branche étire quelques fibres de soleil

griffes et dents carnassières

L’arbre abrite une panthère 

Le vent feule les frondaisons flambent 

L’écorce se crispe serait-ce le chat 

Qui aiguise ses griffes 

L’embrasement de la nuit en chaque reflet d’étoile naît de la morsure du fauve

sa robe telle une coulée de lave froide