Et puis

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Raoul Ubac – L’envers de la face, 1939. … via the Centre Pompidou (via issafly)

Il pleut. Chaque feuille désormais se fait l’écho d’une goutte. La goutte verte attendue depuis des mois.
Il pleut. La terre profondément sèche est devenue imperméable comme si elle avait perdu tout espoir.
Il pleut. Au loin, on dirait que les montagnes se sont mises en marche. Le ciel tremble. La lune qui se baignait en plein jour dans le ciel cobalt a disparu. Engloutie par la peur.
Il pleut. La nuit est là. Nue et muette. Les larmes lui ont effacé les yeux et la bouche. Elle stagne.
Il pleut et rien n’arrête plus les rumeurs des vagues. Les fleurs ont les bras chargés de vagues.
Il pleut. Je n’ai pas de piano à me mettre sous mes doigts, pas d’instrument, pas de voix. Il pleut et mon coeur habite une caverne comme un tombeau. A l’abri des mots, il bat. Il boit les images que lui envoie le cerveau.
il pleut. Il se noie.
il pleut et je ne pleure pas.

Aux vents

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Les portes et fenêtres sont ouvertes
du jardin provient une rumeur
ce ne sont pas les fleurs qui se parlent par abeilles interposées
ni la colline qui dévale dans des galops de végétaux fulgurants
c’est la mer à ses pieds qui répond en vers au vent

Aparté

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©Bertrand Els

Et si l’écriture faisait un détour et plusieurs par toi
territoire libre et sauvage
si la blessure qu’elle désigne d’une ligne partagée avec le silence n’était pas que la mienne
mais celle partagée par tellement d’autres
tenue sous l’écorce
si l’encre ne brisait pas seulement la surface d’un miroir et n’était pas que la seule impression désignée par une introspection malade
si l’écriture n’était rien qu’un songe qui sert à départager la réalité
si l’écriture n’était que cela
utile utilisée par tous
tendrais-je encore mes poignets serrés
tenterais-je encore d’échapper
Je ne le sais pas d’ailleurs qui veut savoir


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Un chat noir

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Les parents finissaient bruyamment un repas qu’ils avaient partagé avec quelques amis et plusieurs bouteilles de vin. Aucun ne prêtait plus la moindre attention aux deux enfants qui avaient choisi de jouer à grimper dans les pins en échangeant des cris de singes. L’imagination les avait fait voyager jusque dans les forêts épaisses et humides d’un pays très lointain.
Il faut dire que la journée avait été chargée en électricité. Le temps était lourd, il faisait chaud et les adultes nerveux, agacés n’avaient presque point cessé de crier, de gronder les enfants, de leur faire des reproches inutiles. Pourquoi faudrait-il empêcher d’aussi jeunes enfants de jouer, de montrer de l’ardeur, de la curiosité?
À midi, alors que la mère venait d’ordonner aux enfants de se laver les mains et de passer à table pour l’un des interminables repas de la journée, l’éclair d’un orage sans larme coupa brutalement l’électricité. Le père muni d’une lampe de poche dut se rendre dans la cave sombre, humide et voutée. Après un parcours rempli d’embuches, il parvint enfin à se trouver en face du compteur électrique. Le courant rétabli, on put poursuivre les préparations du repas. En prévision de la pluie qui allait probablement tomber vive, on servit finalement le repas à l’intérieur et non dans le jardin comme les enfants le désiraient tant. La mère ne se lassait point de faire des remarques au père sur la vétusté de la cave- dans laquelle elle n’allait jamais-, sur l’installation électrique défaillante, sur les portes qui grinçaient, les peintures qu’il aurait fallu refaire et sur le jardin. Dans un coin du jardin, poussaient librement graminées et fleurs sauvages. À cet endroit seulement l’herbe se montrait verte, tendre et follement joyeuse de vivre. Partout ailleurs, la végétation était horriblement disciplinée à un point tel que certains buissons n’avaient pas eu d’autre choix que de se laisser mourir en signe de protestation. Protestation qu’on était incapable d’entendre dans cette maison.
Les signaux de détresse n’avaient pourtant pas échappé à celui qui se trouvait de l’autre côté du mur et qui vivait dans la propriété voisine. Là, à tous les levers et couchers du jour se tenaient de flamboyants concerts de saveurs et de parfums. Les fleurs tenaient à imprimer chacune selon leurs propres coutumes de leurs présences parfumées les tableaux que le vent, l’air, le soleil et les brumes composaient soigneusement guidés par les mains d’un chef d’orchestre invisible, discret, muet: un jardinier.
Ce jour-là, avant la foudre, avant les cris et les reproches, avant les repas infiniment mouvementés de paroles fortes et dures et presque crues, à l’aube, il avait trouvé le cadavre momifié d’un hérisson. L’animal semblait dormir recroquevillé sur lui-même, piquants dressés contre le restant du monde. Un monde qui clôture les jardins, un monde qui retire les feuilles séchées, un monde qui le méprise lui et ses habitudes tranquilles de voyageur nocturne.
Ce jour-là, avant tout, il avait été heureux d’entendre à nouveau les sifflements des milans royaux se partager l’azur. Il avait souri quand il avait compris qu’il ne lui resterait plus une seule poire et que c’était le prix réclamé par les geais pour fêter leur retour. Ce jour-là, il s’est senti réconforté par cet alignement magique des évènements, par la logique des choses. Ce jour-là, il se disait qu’il n’avait pas en vain regarder des nuits entières les étoiles filer dans le ciel obscure.
Les enfants jouaient à reproduire les comédies aux quelles ils avaient assisté sans toujours les comprendre. Ils jouaient à recréer des cortèges de paroles guerrières, à mimer le mensonge, à troubler le soleil dans les aiguilles de l’arbre en l’interpellant, en lançant des menaces à qui veut les entendre. Ils s’habituaient au monde que bâtissaient de générations obscures en générations dévotes et superstitieuses leurs parents.
Un chat les regardait. Un chat au regard de jade. Un félin au pelage soyeux et à l’allure veloutée les observait tranquillement assis sur le muret, à l’orée de son territoire. On entendit des rires hargneux et ces interpellations grossières: « Hé le chat! Hé chat noir! chat de malheur! vilain chat de sorcière! » Le félin feint de ne rien comprendre, resta assis à la frontière de son jardin. Lorsqu’il quitta sa place avec calme, grâce et une souple volupté qui laissait comprendre qu’il était maître et roi. Dans l’arbre, il n’y avait plus d’enfant, plus de cris et autour de la table à la place des hôtes et des parents ne restaient plus que quelques pommes de pin.

hululement

Tyto alba (Audubon)

Jean-Jacques Audubon [Public domain], via Wikimedia Commons

La nuit venait de naître
quelques étoiles voulaient
se mirer dans la mer
le ciel violet volait
au dessus du jardin
quand brassant le silence
de ses grandes ailes
crémeuses une chouette effraie
me rappela que pour le mesurer
depuis bientôt quarante mille ans
le temps les hommes se servent
d’instruments qui permettent
parfois d’imiter avec une précision
qui arrache les larmes
un hululement.

Mausolées

Je n’oublie pas les mots mais parfois j’oublie ce que j’ai à dire. Je sais qu’à chacun comme au creux d’une naissance appartient une existence, un sens au quel par commodité j’ajoute une image, deux images, un hologramme. Aux images se nouent souvenirs et souvenirs de souvenirs, parfums, saveurs.

Aux mots, il reste toujours le pouvoir de quelques lettres. Si je peine à me dire ou plus simplement à dire, c’est parce qu’à mon sens les interlocuteurs manquent de précision dans le choix de mots de leurs réponses. Ils en oublient, ils en supposent ou imaginent que je parviendrai à trouver ceux qu’ils ne prennent pas la peine de chercher. Pourtant, ils sont tous là, les mots, dans le fond de la gorge, dans le vide des rêves, dans la nudité du sommeil. Ils attendent qu’on les atteigne. Ils attendent l’autre dans l’explication de lui-même.
Oublier les mots, c’est s’oublier, abandonner. Renoncer. Enterrer sa personne, prescrire l’autre, lui défendre n’importe quel débordement. Le faire taire.
Les mots, il en est toujours au moins un pour porter dans sa main le vent, sa respiration lente et discrète comme celle de la personne qu’on aime et qui dort la nuit nue ou presque dans le même lit. Il en est un pour lire l’autre. Il en est un pour me dire que ma lecture est incomplète. Il en est un que je cherche. La vie ne consiste-t-elle pas pour moi à chercher le mot. L’inscrire, l’effacer, le traduire, le réinventer.
Hier, j’écoutais « Debussy jouant Debussy » et il me semblait par moments que Debussy n’était plus Debussy mais comme un chaos, le bouleversement  qu’est l’homme. À chaque instant, Debussy reprenait les rênes pour guider les notes vers lui dans une harmonie précaire, tenue au fil de presque rien: la volonté de Debussy à jouer Debussy. En oscillant ainsi, c’est vers moi que l’arbre Debussy se ployait comme pour donner vie à la poussière que je suis, à ce grain qui n’est rien. Je pense qu’en écoutant Debussy se jouer, le désordre apparent créé et puis détruit l’était aussi par l’entremise de mon esprit. Les mots me font oublier le chaos. Masques du vide, les mots me consolent en construisant des mausolées pour mes idées.


Debussy Claude

Hear Debussy Play Debussy: A Vintage Recording from 1913

 

Décision

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By Reika Iwami. This one is called New moon and sea – C and is at the Art Gallery of NSW –

Bien au-delà de toi tu dis que se décide
une constellation de phrases qu’il faut que tu traduises
juste à coté de moi dans un amas galactique de tiges
de feuilles d’un vert charnu l’abeille infime
se rend avec une précision amoureuse en tous les points
presque invisibles ou fleurit un grain de pollen doré au cœur d’une naine rouge
le bruit indomptable de ses ailes qui ont la transparence des voyages
transcrit minutieusement et pas à pas une odyssée qui pourrait être la mienne
celle de mes idées forcées de passer par les mots.


Source image: ici

cheminements

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les aiguilles comptent
le nombre de pas que font
les regrets avant de muer
les aiguilles tombent
sous mes pieds elles brûlent
en se froissant comme du papier
les aiguilles sondent l’azur
finissent par le reconnaître
et savoir ce qu’il ressent
là où moi j’ai un caillou un cœur
un nœud une pluie de pleurs
là où toi il ne te reste plus rien
pupille nocturne iris d’automne
sombre et dans mon rêve
des galops
rassemblés dans la douceur
arrondis patiemment et qui
ne s’éteignent pas

Sas

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©Edward Hopper

Quand il était assis, invariablement, il posait sur son genou droit sa main gauche comme un pansement. Pour apaiser subtilement la douleur, sans que personne ne s’en aperçoive. Depuis ses huit ans, elle s’était logée là, dans la jambe, comme un noyau noueux, comme une braise rougeoyante. Parfois, elle gagnait tout le corps, jamais totalement son esprit. Sa main douce, aux ongles parfaitement soignés et roses. Sa main n’était probablement pas en mesure à elle seule de réduire la blessure au silence, d’en masquer les effets. Elle suffisait par contre pour me faire comprendre qu’il est des maux dont on ne peut parler sans en raviver inutilement la vigueur dévastatrice. Le silence ouvrait comme une petite porte, un sas du quel pouvait s’échapper le surplus de tensions douloureuses.
Se tenir debout de longues minutes, marcher, courir, grimper, sauter, nager, plonger se faisaient malgré la douleur logée dans la jambe. Tout se décidait sans la consulter. Il ne boitait pas. Ne se plaignait jamais à son sujet.
Un jour, j’ai vu la trace qu’avaient laissée près de neuf opérations. L’anesthésie à l’époque avait parfois de pénibles effets qu’on ne maîtrisait pas. Souvent on se réveillait au mauvais moment ou l’on s’endormait pour ne se réveiller qu’encore plus malade, presque mort. Le médecin, mon grand-père avait donc plus d’une fois tenté de vaincre l’infection logée dans l’os de la jambe de son enfant.
La cicatrice ressemblait à un fossé, à une tranchée où soldats s’étaient violemment battus et où malgré une victoire traînait toujours comme des fantômes la lutte, la mort et l’absurde conviction que la victoire vaut ce prix.
Bien sûr, jamais il n’évoquait avec moi sa jambe, jamais il ne me racontait d’histoires à son sujet. Comment, il était tombé malade. Pourquoi la maladie avait choisi sa jambe. Ni de quelles manières, elle avait profondément gêné sa croissance, avait fait échouer son adolescence sur les immondes plages sombres de la dépression. Il avait vu en rêve revenir chaque soldat mort, chaque cellule, chaque goutte de sueur, de pus pour lui demander des comptes. Quel était le prix à payer? Je ne l’ai jamais su. Par contre, il m’a raconté comment un membre de la Guespo avait agrandi sa plaie de plusieurs coups de crosse de fusil pour qu’il parle. Pour qu’il se trahisse. Peu importe ce que vous avez à dire, ni même si vous avez quelque chose à trahir. Ce qui importe pour votre tortionnaire n’est ni votre capacité à résister, ni la rapidité avec laquelle vous céderez aux pressions. Au-delà d’une certaine limite bien vite dépassée plus rien ne compte, plus rien n’a de valeur, ni de signification pour le tortionnaire. Plus il abuse de violence, plus elle l’isole, plus il s’enivre. Que valent des aveux ainsi obtenus? Rien, l’abus violent n’a pour objectif que le mensonge.
Souvent, il m’invitait à m’asseoir près de lui. Peu importe que l’herbe soit humide ou rêche de sécheresse. Peu importe que la roche soit lisse douce et fraîche ou rugueuse et brûlante. Nous nous asseyions l’un près de l’autre pour regarder comment autour de nous la vie se tissait une toile.

Pleurs

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le soleil
le jardin
aiguilles et feuilles
la chaleur
la fraicheur
l’ombre indécise
l’eau comme évaporée d’une fontaine
pétales et pleurs
les fleurs
les fruits
les saveurs végétales
ondes et parfums
habitent le ciel comme une étoile