L’érable lisse du Japon

Dans la cour intérieure se défait de ses feuilles les plus rougeoyantes

Il pleure ou je pleure 

Difficile à dire 

Quelle est celle qui tremble sur ce lit si blanc 

Ma sœur 

Et son cœur qui se noie dans son propre galop affolé 

Le souffle court et le soupir si long

La main qui demande la parole mais ne peut plus la prendre 

L’esprit qui espère un répit 

Mais rien n’est accordé 

Aucun instrument ne chante 

juste

ma soeur

à la frange de l’enfer

les poumons en fleur se fanent

le corps devenu poreux tente le geste

toujours le même pour se défaire du respirateur

ou saluer à la manière des colombes

l’esprit bout d’une nième tempête 

Rimbaud rêveur va loin, bien loin.

Messagère

徐悲鸿_鸟
Painted by Xu Beihong View paintings, artworks and galleries at Chinese Art Museum. Learn about Chinese history and art at China Online Museum.

Mille gouttes sur la vitre

que regarde le ciel

mille petites planètes de vif-argent

miroitent

la procession des nuages s’éternise

dans ces univers 

ciel et mer semblent encore unis

s’aiment et s’entremêlent

une pie soudain 

essaye de picorer les univers argentés

et me révèle que la pluie vient de se taire

elle l’écoute dicter le nouveau rythme

de la prochaine marée de mots et de larmes 

Vois

©Bertrand Els

Quand il ferme les yeux il comprend

qu’il est habité par une mer intérieure

noire lourde veloutée

jamais les vagues ne dépassent la gorge

pour établir des mots sur une plage

jamais une formulation ne s’échoue

et le silence va d’un bout à l’autre de ses émotions

il pleure de longues heures jamais un sanglot

ne se perd en vol

dans le fond

cieux ensablés corrélations folles 

une voix interne parle en vagues

alterne ondes graves sinuosités glauques

une voix qui jamais de parle

n’aborde les mots 

comme des îlots

comme des armées à combattre

quand il ouvre les yeux il comprend

qu’un vitrail n’est pas une muraille

mais une porte ouverte à la

lumière 

Conjugaisons du verbe être

je te suis

infiniment reconnaissante

tu n’es florissant 

qu’en
été

il est tendrement

ces sommes de nous et de mois

vous êtes seuls 

hêtres en haillons seront ils

en état étendu éternels

îles ivres

d’avoir été 

l’hiver un livre

tu nais jongleur de sons tu es

haies de senteurs 

suies dans les pupilles

de ceux qui sont 

volatiles haines

semailles de sourd suiveur

survivant de l’heure expatriée

exproprié de la seconde 

celle qui la deuxième mesure le siècle à coups de scies 

encerclement de la personne

qui la désigne? 

ce qui a été           dit

ce qui a été           fait

ou est-ce ce rien écrit

qui palpite plus fort qu’un coeur écrin

qui est vide 

avides de mots sombres

de sens et de songes

serions-nous

Vitrail

Comme l’âpre écorce 

la parole sèche du reproche

comme la première page

d’une vie un vitrail transpercé

de lumière mon esprit

resiste

les larmes diluent les couleurs

jusqu’à presque devenir des fleurs

elles restent à l’état de pétales

peu importe 

ton regard acide ta pupille vide

inutile 

ne met pas fin 

à qui je suis

Images: Bertrand Els

Droit de regard

L’olivier déverse dans le jardin une ombre qu’on pourrait presque boire 

il ne reste qu’

une clôture à franchir

il n’est pas un chacal doré

il n’est qu’un renard roux assoiffé

attiré par cette odeur de vase

de désespoir

de mort et d’aile d’abeille transparente

il a le ventre sec et mangerait n’importe quoi

voilà qu’il rogne un tendre galet après lui avoir arraché les pattes et la tête

il songe au sang

il n’y a plus de carapace

à peine un bruit sec de bois lavé par le soleil

pas de moelle pas de sève ni de ruisseau à poursuivre

il entend encore en lui les cris et la détresse de sa colline ses bosquets cent cinquante lentisques et tellement de troupeaux de myrtes et de lavandes odorantes

broyés mécaniquement et sans le moindre questionnement
par les mâchoires métalliques d’engins de chantier

le bruit de la botte l’odeur dans la poussière de la roche flamboyante réduite en gravier

l’assourdissant souvenir des corps qui se bousculent dans la fosse

commune sans pouvoir s’échapper ni même pousser le dernier soupir

Avant de disparaitre n’a-t-il pas le droit lui l’animal sauvage de questionner

la paix et cet affreux semblant de silence?

Matière noire

Il est entré dans la maison

sans faire le moindre bruit

sans attirer sur lui l’attention

il était comme la souple signature

d’une lettre aux phrases semblables

à celles que se murmurent entre elles

les feuilles des arbres 

celles qui trouvent le mot « fruits » dans toutes les pupilles

des fleurs et le mot « pluies » sous l’aile et l’ombre

du mlian royal

il s’est allongé sur le tapis après avoir choisi

l’écusson central qui représente la source claire et buvable

d’un jardin Persan

comme il n’en existe plus 

ailleurs qu’entre les strophes de très anciens manuscrits

Là soudain il s’est endormi dans les bras

de l’harmonie du monde

telle qu’elle s’étudie en rêve

en équilibre comparable à une toupie

qui ne peut s’arrêter de respirer