Amble

Stone Horse head relief, ca 14000 BC. Paleolithic: Magda-lenian. Angles sur l’Angleu. Vienne FR. ©Kathleen Cohen

Cheval au pas

Cheval au pré 

Galop persistant 

Dans l’enclos de mon âme 

Nue noire

Cheval pommelé enrobant 

N’importe quelle histoire 

Cheval de vent et de neige 

Sale

Pas un mot ne parle

De sa crinière et de ses naseaux 

De son garrot au repos 

Quand on le panse 

Quand il vous regarde 

Depuis ce fruit illuminé 

Par les reflets du monde

Fauve

Au centre des deux perles d’agate, un trait noir

un éclat 

l’ouverture lisible du cosmos

la perception sensible demande 

un silence minutieux

miaule en faveur d’une certaine forme de l’exigence

qui n’a pourtant rien de minérale

Par la fenêtre,

Après avoir fait abstraction du jardin et de son flamboiement de verts, on voit la mer. Jusqu’au Cap Corse et au delà, se déroule l’infinité bleue. Parfois, le vol léger et blanc d’un goéland soulève une vague, fait choir un nuage sur les sommets montagneux si facilement assimilables à la mâchoire fossilisée d’un grand crocodilien figé en cet instant unique et rare où il quitte sa position cachée, à l’affut pour bondir gueule ouverte vers une proie si vite évaporée. 

La grande variété de bleus ne permet plus à l’esprit d’établir clairement les frontières entre mer et ciel. Les collines, les montagnes évoluent vers le large comme de vastes et invraisemblables vaisseaux fantômes. Quelques méduses lointaines ne tiennent qu’à un fil de pluie.

Ces bleus-là ne semblent pas être les fils de la lumière, du vent. Ils ne sont pas de ceux qui se laissent filtrer par les fleurs toutes fraîches des mimosas. Ni de ceux qu’enlacent les pins, les eucalyptus. Aucun de ces bleus ne dort sur les faces rocailleuses exposées au soleil. 

Toute cette masse est bien trop mélancolique. Une mélancolie qui ne se vit pas comme un reproche de plus à la nature, un revers de médaille. Rien ne semble pouvoir apprivoiser cet animal à la robe pommelée presque grise. On ne peut que le laisser aller largement sans plus émettre le moindre jugement. Il n’est plus possible durant de longues minutes de concevoir la mélancolie, la tristesse profonde et inhérente à la condition humaine comme une émotion amère, âpre et qu’il faudrait chasser au plus vite loin de soi.   

Jour

©cc

Hier le soleil sur les épaules

le silence comme un chat

passe sur le sentier du jardin

le figuier pleure quelques feuilles

qui croustilleront sous les pas

dans l’olivier de petites ombres chinoises

échangent quelques brindilles lumineuses

derrière le muret ne retenant plus son souffle

un animal piétine et retourne la terre

devient de plus en plus énorme

disparaît en froissant la végétation

après lui persiste une odeur de souffre de cendres et de forêt 

hallucinée

bientôt dans le jardin

il ne restera

au-delà de ce coeur qui bat et de ces poumons

qui soutiennent l’absence de mouvements 

quelques secondes

que le bruit discret anonyme d’une larme qui tombe

Fléchir

©Bertrand Els

Tu tisses

Et puis te drapes de couleurs 

Qui en soies s’évaporent 

Il ne reste de toi que l’essentiel 

Sans nom 

©Bertrand Els

De la forêt dont est fait ton esprit

Galope d’essences en essences 

L’individuelle beauté

Invisible à l’œil fardé

L’oiseau de roche échappé de l’écume 

D’une vague

Frôle des ailes la canopée mentholée 

Tu files

L’érable lisse du Japon

Dans la cour intérieure se défait de ses feuilles les plus rougeoyantes

Il pleure ou je pleure 

Difficile à dire 

Quelle est celle qui tremble sur ce lit si blanc 

Ma sœur 

Et son cœur qui se noie dans son propre galop affolé 

Le souffle court et le soupir si long

La main qui demande la parole mais ne peut plus la prendre 

L’esprit qui espère un répit 

Mais rien n’est accordé 

Aucun instrument ne chante 

juste

ma soeur

à la frange de l’enfer

les poumons en fleur se fanent

le corps devenu poreux tente le geste

toujours le même pour se défaire du respirateur

ou saluer à la manière des colombes

l’esprit bout d’une nième tempête 

Rimbaud rêveur va loin, bien loin.

Messagère

徐悲鸿_鸟
Painted by Xu Beihong View paintings, artworks and galleries at Chinese Art Museum. Learn about Chinese history and art at China Online Museum.

Mille gouttes sur la vitre

que regarde le ciel

mille petites planètes de vif-argent

miroitent

la procession des nuages s’éternise

dans ces univers 

ciel et mer semblent encore unis

s’aiment et s’entremêlent

une pie soudain 

essaye de picorer les univers argentés

et me révèle que la pluie vient de se taire

elle l’écoute dicter le nouveau rythme

de la prochaine marée de mots et de larmes 

Vois

©Bertrand Els

Quand il ferme les yeux il comprend

qu’il est habité par une mer intérieure

noire lourde veloutée

jamais les vagues ne dépassent la gorge

pour établir des mots sur une plage

jamais une formulation ne s’échoue

et le silence va d’un bout à l’autre de ses émotions

il pleure de longues heures jamais un sanglot

ne se perd en vol

dans le fond

cieux ensablés corrélations folles 

une voix interne parle en vagues

alterne ondes graves sinuosités glauques

une voix qui jamais de parle

n’aborde les mots 

comme des îlots

comme des armées à combattre

quand il ouvre les yeux il comprend

qu’un vitrail n’est pas une muraille

mais une porte ouverte à la

lumière 

Conjugaisons du verbe être

je te suis

infiniment reconnaissante

tu n’es florissant 

qu’en
été

il est tendrement

ces sommes de nous et de mois

vous êtes seuls 

hêtres en haillons seront ils

en état étendu éternels

îles ivres

d’avoir été 

l’hiver un livre

tu nais jongleur de sons tu es

haies de senteurs 

suies dans les pupilles

de ceux qui sont 

volatiles haines

semailles de sourd suiveur

survivant de l’heure expatriée

exproprié de la seconde 

celle qui la deuxième mesure le siècle à coups de scies 

encerclement de la personne

qui la désigne? 

ce qui a été           dit

ce qui a été           fait

ou est-ce ce rien écrit

qui palpite plus fort qu’un coeur écrin

qui est vide 

avides de mots sombres

de sens et de songes

serions-nous

Vitrail

Comme l’âpre écorce 

la parole sèche du reproche

comme la première page

d’une vie un vitrail transpercé

de lumière mon esprit

resiste

les larmes diluent les couleurs

jusqu’à presque devenir des fleurs

elles restent à l’état de pétales

peu importe 

ton regard acide ta pupille vide

inutile 

ne met pas fin 

à qui je suis

Images: Bertrand Els