Imperceptiblement

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la nuit n’a ni
visage ni mains
juste un corps et de vagues jambes
qui ne la portent presque pas
brune brumeuse elle bruit
déjà naissent les premières paroles du jour
un bus passe sans ralentir
la route noire luit
les arbres s’efforcent au silence
au loin l’air tremble
je me tiens là debout à peine
éveillée


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Processus

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le jeu inhérent au monde peut commencer
en même temps que le jour
je commence ma partie en le contemplant
pourquoi ne serait-il plus possible
de simplement admirer ce à quoi
je ne prête que des mots
peu m’importe qu’une voix
dans mon dos
répète qu’ils sont tous faux
le ciel est un pétale
la colline un fauve
la mer échange
brumes contre reflets et
ondes contre ondes


image: Bertrand Vanden Elsacker

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Abstraction

Ce serait comme une tache d’encre noire dont le corps souple et brillant soudain s’étire, bâille, montre ses griffes et se rendort. Tombant de la table, elle ferait le même bruit que le froufroutement des ailes de l’oiseau que le printemps assomme d’azur. Ensuite il ne resterait que le bruit du silence et la supposition que quelques pas ont permis à une ombre son évaporation complète.

Ce serait comme le balancement de l’astre entre les nuages, nausée de la lumière, tempête des sens. Ce serait comme le vain cliquetis de la pluie sur la vitre, tout ce qu’elle prétend ne me fera pas ouvrir la fenêtre.

Ce serait comme si plus rien n’empêcherait le mauvais temps de se substituer aux secondes que je consacre à le regarder.

Ce serait comme si sous le velours verdoyant des mousses et lichens se cachait mon cœur, bulbe minuscule. Ce serait comme si je n’avais plus de racines. Que sont devenues mes artères?


images: Bertrand Vanden Elsacker  

Segment

Confocal microscopy of plant tissues par Fernan Federici sur Flickr
Confocal microscopy of plant tissues par Fernan Federici sur Flickr

Aux sommets de la tige, l’intervalle d’une feuille orchestre sa répétition pétillante. Le soleil se plante partout où il trouve l’espace. Ses aiguilles voraces crient et creusent des rainures pour les ombres.

Les roseaux se froissent. Les feuilles, les tiges ont l’audace de former cette étoffe qui répond à la soif de l’ombre. Ici, le sol est presqu’aussi humide à midi qu’à l’aurore, qu’à la nuit. Les végétaux font de la haute voltige en donnant aux ombres le goût d’une forêt qui pleure l’automne en plein mois de juillet.

Les feuilles souples se diluent, s’épaississent, s’épuisent ou deviennent si tranchantes qu’en les cueillant on s’entaille la paume des mains. Je me souviens qu’enfant, ces bosquets humides livrés aux dents du soleil, dans leur résistance à vouloir à tout prix produire du frais pour mes pieds nus marchant sur les sentiers qu’ils dessinaient, m’effrayaient. Il faut dire que les roseaux avaient appris au vent à se servir de leurs corps pour construire des flûtes de pan et que les chants magiques s’emparaient de ma joie pour  la rendre incompréhensiblement triste.

A travers des musiques dispersées par le vent, la voix des végétaux d’une une beauté lucide me révélait sa mesure. Elle n’était pas infinie comme je me le figurais mais précisément définie par un petit lambeau du temps qui bientôt s’évanouirait.

 

Jardin

      Hippocampal neuron receiving excitatory contacts (63x)      Dr. Kieran Boyle      University of Glasgow, Glasgow, Scotland, United Kingdom      Technique:Fluorescence, Confocal

La nuit est le fluide d’un fleuve

sur ses rives mauves s’abreuve

le jardin

sur la fourrure du félin qui boit

les parfums des fleurs ondoient

arbustes épines roches

s’approchent

un peu plus près de l’endroit du ciel

où stagnent quelques poignées luminescentes

d’insectes qui chantent

Tourner la page

Book cover with tree, birds, and insects Golconda, c. 1700

L’arbre porte ses feuilles comme tu portes ton âme.

Et ce doigt humide qui t’aide encore à tourner la page !

L’arbre porte ses fruits.

Mais toi, as-tu seulement été un jour en fleur ?

C’est un figuier.

Et tu te demandes à quoi il doit sa magie.

Il s’y cache dans l’ombre, sur les branches, des oiseaux plein de vie.

Ivres du ciel, ils lui confèrent le cri

que tu retrouves enfoui dans toutes les gouttes de pluie.

L’arbre caresse lentement l’espoir

et toi tu baignes ton regard dans le vide.

La lumière donne aux choses leur forme

mais toi pourquoi te sens-tu toujours démuni ?

 

Montagne

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L’oiseau de ta main se pose sur mon épaule

ton bras se glisse dans le mien

ton poing se love dans le creux de ma main

le papier a pris la forme

d’une montagne enneigée

les versants montrent

le cou et la clavicule d’un

être humain

il a tourné la tête

personne ne sait ce

qu’il regarde le poème

nous montre ses poignets

il faudrait suivre

les veines jusqu’

au sommet

le papier s’est froissé

entre mes mains

j’ai frôlé le silence

il me reste une blanche solitude qui se rit de moi et de mes habitudes.

Cirrus

Triatlon, Swimming

 

J’ai vu un cortège de paroles blanches à l’état fin et discret de la brume. Ce troupeau d’animaux aux allures magiques ne semblait avoir comme chef d’orchestre distrait que le vent du nord-ouest. Indécis, les violons avaient l’agilité sauvage des gazelles. Les nuages se touchaient, se percutaient, s’échappaient, se fondaient l’un à l’autre comme des amoureux ou se dévoraient entre eux. L’unique mesure était donnée par les bouffées du vent. Il changeait toujours d’idée et faisait défiler des hippocampes géants, des chromosomes et une partie du génome humain.

J’ai vu nager une baleine, j’ai vu la gueule géante d’un chien, j’ai vu la signature d’un peintre s’éteindre, j’ai vu un lippizzan se transformer en fontaine. Tout cela n’avait rien de grotesque ou d’insignifiant, tout cela ne ressemblait pas à une farce mais j’ai soudain compris pourquoi l’on dit que les paroles sont du vent, tant qu’elles nous échappent et que nous n’en faisons rien, le vent et ses complices les effacent et on oublie ainsi des pans entiers de la vie. Tout me semble être perdu si je ne trouve pas le moyen de dompter ce qui se passe vaguement autour de moi avec la même fragilité que celle du rêve. Pour clôturer, la chanson, ces morceaux d’improvisations, le piano s’est mis à pleuvoir.

 

Le miel

Milk and Honey by Matthew Ryan (Ranamok 2007 finalist)

 

L’hiver s’est déposé sur mes paupières comme une vague sur la plage

sa fraîcheur blanche est restée

certaines de mes veines sont devenues bleues

surprises dans leurs voyages voilà qu’elles retrouvent le calme

mon âme est une bulle d’air vif et transparent

capable de se reproduire en un coup de fouet bref et intense

qui laisse des brûlures fantomatiques

il est étrange de pouvoir être un hiver dans l’une de ses alvéoles

d’approuver son silence, d’accepter les départs et de nouer une amitié lactescente avec la patience

je me sens la force de préparer tellement de printemps

tellement de phrases filamenteuses qui s’étendraient sans plus faire de nœuds ni trouver de points

s’attribuant le pouvoir de sceller dans l’oubli

un merveilleux petit morceau de vie.

 

 

Les feuilles du peuplier

Quiet Veil by Noell S. Oszvald
Quiet Veil by Noell S. Oszvald

J’entends le train fendre la nuit et s’enfuir au loin, je connais fort bien les quatre coins de mon alcôve. La porte est fermée à clef ainsi que toutes les autres portes qu’elles mènent à un couloir où à une cour intérieure.

J’entends les feuilles du peuplier effleurer doucement le cadre de ma fenêtre et se jouer du vent. Je sens mon cœur se chiffonner comme les papiers de mes cahiers. Jeté au fond de moi, il y a ce poids qui me rend coupable de chacun de mes gestes, de toutes les pensées qui ne vont pas vers Dieu et la sérénité. J’ai peur de la nuit lorsqu’elle se met à gronder, à s’inonder de monstres impalpables, à me déshumaniser. La vie éclate à l’extérieur de moi, elle se peuple de mots et de cris qui ne me ressemblent pas. C’est un miroir qui ne me reflète pas. Je ne ressemble pas à ce qu’elle attend de moi. J’ai raté tous mes auto-portraits.

L’ange gardien qui m’accompagne au quotidien ne chante jamais de louanges à la beauté du rêve, à la somptueuse saveur des fleurs qui fleurissent sauvagement dans les prés. Il ne regarde pas la douceur de l’oeil brun ombragé de cils du cheval qui broute, curieux et insouciant. Il n’écoute jamais les mouvements de la tristesse dans mon ventre et dans mon âme. L’ange gardien ne se préoccupe que de mes incompétences et de tout ce qui porte le nom de péché, impureté, désobéissance.

J’attends immobile, esseulée, couchée sur mon lit. J’attends que la nuit passe en ne faisant pas d’autres bruits qui me froissent et me confrontent à ma captivité avec toujours plus de froideur.

La réalité est que je ne sais rien, ne comprends rien, n’arrive à rien, ne désire rien avec avidité et sans pudeur.

J’ai gardé mes douze ans dans mon cœur et demain, c’est décidé, je m’échapperai en sautant par dessus, les barrières, les ponts, les haies et je prendrai le large, je m’envolerai très loin, le plus loin possible de l’impitoyable réalité.