Sas

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©Edward Hopper

Quand il était assis, invariablement, il posait sur son genou droit sa main gauche comme un pansement. Pour apaiser subtilement la douleur, sans que personne ne s’en aperçoive. Depuis ses huit ans, elle s’était logée là, dans la jambe, comme un noyau noueux, comme une braise rougeoyante. Parfois, elle gagnait tout le corps, jamais totalement son esprit. Sa main douce, aux ongles parfaitement soignés et roses. Sa main n’était probablement pas en mesure à elle seule de réduire la blessure au silence, d’en masquer les effets. Elle suffisait par contre pour me faire comprendre qu’il est des maux dont on ne peut parler sans en raviver inutilement la vigueur dévastatrice. Le silence ouvrait comme une petite porte, un sas du quel pouvait s’échapper le surplus de tensions douloureuses.
Se tenir debout de longues minutes, marcher, courir, grimper, sauter, nager, plonger se faisaient malgré la douleur logée dans la jambe. Tout se décidait sans la consulter. Il ne boitait pas. Ne se plaignait jamais à son sujet.
Un jour, j’ai vu la trace qu’avaient laissée près de neuf opérations. L’anesthésie à l’époque avait parfois de pénibles effets qu’on ne maîtrisait pas. Souvent on se réveillait au mauvais moment ou l’on s’endormait pour ne se réveiller qu’encore plus malade, presque mort. Le médecin, mon grand-père avait donc plus d’une fois tenté de vaincre l’infection logée dans l’os de la jambe de son enfant.
La cicatrice ressemblait à un fossé, à une tranchée où soldats s’étaient violemment battus et où malgré une victoire traînait toujours comme des fantômes la lutte, la mort et l’absurde conviction que la victoire vaut ce prix.
Bien sûr, jamais il n’évoquait avec moi sa jambe, jamais il ne me racontait d’histoires à son sujet. Comment, il était tombé malade. Pourquoi la maladie avait choisi sa jambe. Ni de quelles manières, elle avait profondément gêné sa croissance, avait fait échouer son adolescence sur les immondes plages sombres de la dépression. Il avait vu en rêve revenir chaque soldat mort, chaque cellule, chaque goutte de sueur, de pus pour lui demander des comptes. Quel était le prix à payer? Je ne l’ai jamais su. Par contre, il m’a raconté comment un membre de la Guespo avait agrandi sa plaie de plusieurs coups de crosse de fusil pour qu’il parle. Pour qu’il se trahisse. Peu importe ce que vous avez à dire, ni même si vous avez quelque chose à trahir. Ce qui importe pour votre tortionnaire n’est ni votre capacité à résister, ni la rapidité avec laquelle vous céderez aux pressions. Au-delà d’une certaine limite bien vite dépassée plus rien ne compte, plus rien n’a de valeur, ni de signification pour le tortionnaire. Plus il abuse de violence, plus elle l’isole, plus il s’enivre. Que valent des aveux ainsi obtenus? Rien, l’abus violent n’a pour objectif que le mensonge.
Souvent, il m’invitait à m’asseoir près de lui. Peu importe que l’herbe soit humide ou rêche de sécheresse. Peu importe que la roche soit lisse douce et fraîche ou rugueuse et brûlante. Nous nous asseyions l’un près de l’autre pour regarder comment autour de nous la vie se tissait une toile.

Un commentaire sur “Sas

  1. Elle suffisait pour me faire comprendre (« par contre » ici inutile et répété plus loin ou l’expression est utile)
    à une tranchée où des soldats s’étaient
    malgré une victoire traînaient toujours comme des fantômes
    la Gestapo ?

    Détails qui n’entachent en rience texte superbe et prenant…
    Avec mes respects admiratifs…

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