Et puis

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Raoul Ubac – L’envers de la face, 1939. … via the Centre Pompidou (via issafly)

Il pleut. Chaque feuille désormais se fait l’écho d’une goutte. La goutte verte attendue depuis des mois.
Il pleut. La terre profondément sèche est devenue imperméable comme si elle avait perdu tout espoir.
Il pleut. Au loin, on dirait que les montagnes se sont mises en marche. Le ciel tremble. La lune qui se baignait en plein jour dans le ciel cobalt a disparu. Engloutie par la peur.
Il pleut. La nuit est là. Nue et muette. Les larmes lui ont effacé les yeux et la bouche. Elle stagne.
Il pleut et rien n’arrête plus les rumeurs des vagues. Les fleurs ont les bras chargés de vagues.
Il pleut. Je n’ai pas de piano à me mettre sous mes doigts, pas d’instrument, pas de voix. Il pleut et mon coeur habite une caverne comme un tombeau. A l’abri des mots, il bat. Il boit les images que lui envoie le cerveau.
il pleut. Il se noie.
il pleut et je ne pleure pas.

Aval

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Tiger Eye by Lindo derin

Tu observes la pluie
rythmer la lente dérobade du ciel
chaque larme découpe un peu de clarté
observer est tout ce qu’il te reste à faire
longtemps
déjà
que tu as compris que rien ne changera
ton statut d’ombre
est-ce toi qui patiemment a choisi cette couleur
de jais
avant que ne cesse complètement la première vague de pluie
comme une étoffe trop généreuse ne peut se contenter
d’être simplement le rideau qui cache la scène
tu t’en vas
voilà
la pluie a cessé de procréer
plus personne ne voit
ce que regardaient
tes yeux de jade.


Source image: lindo derin

Octaves

Jorinde Voigt, Konstellation 4 Horizonte I-II, (2012)

sur la mer il n’y a rien

qu’un immense nuage gris perle

en moi je sens bien

que demeure éternel

un poulpe géant

berçant ses huit bras tentaculaires

 

sur la mer il pleut

d’infimes touches

ébène et ivoire

la pluie est une pianiste

ses mains sont remplies

de larmes

L’imperceptible forêt

Glass art by Simone Crestani

La pluie sème les graines qui à la pointe extrême de nos gestes donneront naissance à ces gerbes de mots ombres imprécises des temps évaporés tous les morceaux osseux de mon corps grincent comme une forêt de vieux arbres secs les troncs et les branches sont en verre les feuilles absentes dans ma tête grésillent les fins de phrases insignifiantes comme les points qui dans l’espace resteront à jamais vides

Nature morte

Brussels, December 2013 Disoriented DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

J’écarte de mon chemin tout ce qui ne peut correspondre à l’idée que je me fais des sensations qui me percutent lorsque je me promène dans la ville. Musique et mots, clairières et forêts de visages forment des paysages qui se superposent. L’enchevêtrement de toutes les parcelles de moi-même, tel que l’on me perçoit peut commencer à orchestrer un profond chaos. Je reste éternellement sans vraiment comprendre pourquoi je suis obligé de marcher en deçà des chemins que la vie veut me tracer et qu’elle trace pour tous.

Dans une nouvelle sphère aux parois perméables et extensibles, tu m’es apparue marchant main dans la main avec mon imagination en train de dresser tes portraits qui te seraient fidèles. Tu me prêtes une confiance comme si tu me donnais un bouquet de fleurs précieusement parfumées. Ton corps comme un chœur entonne milles réponses possibles à mon désarroi.Ta personne est une île dont les contours sont dessinés par des vagues qui changent continuellement d’idée.

J’aimerais que l’on comprenne que je trace un cadre dans le quotidien dont les intentions sont de te rendre invisible à toi-même. Regarde-toi, au delà des empreintes dans la terre qui déborde de pluies comme mes yeux de larmes. Ne serais-tu rien d’autre qu’un champ de regrets que l’ordre cupide de la vie vient juste de labourer ? À la place des éclats de ciels dans les flaques ne resterait-il plus que des chiffons ? Et à l’endroit où tu étais en train de cultiver des rêves que reste-t-il? Dis-le moi.

-Les Merveilles de la Vie-

Kunstformen der Natur, Ernst Haeckel-1899-1904

Chaque goutte comme une phrase

creuse un nouvel espace

profondément petit afin qu’un ciel

puisse y déposer sa pluie

chaque circonférence met fin

à la rigidité       à l’intolérance

le vide côtoie le plein sans feinte

la substance n’est plus une apparence

Tant de proximité ne soulagera pas

ma conscience d’être complètement

inutile

pour appréhender cette vérité singulière

elle tourne sur elle-même et se révèle être

si loin de l’infini

Clou

Blonde Wolken Constant Permeke

Aux abords de la ville

le fleuve saigne

dans les prairies

ses voies se noient

dans le ciel ébloui

comme des étoiles

dans la nuit

on peut compter les morts

en regardant le visage silencieux

de l’horizon affamé de collines

on s’égare

on évite d’accrocher ses pensées

aux clochers des églises

plantées dans le vent et la pluie.

Mire

Chris Kenny, 1,329 children, detail (2009)

Si les figures pouvaient se lire et se laisser dessiner

comme les cartes du ciel

je ne me perdrais plus sur les chemins

torturés des mauvaises idées

comment confier sa course à cette pluie

de points et de têtes d’épingle

constellations muettes de visages

sur lesquelles je ne distingue rien

que le vague

grésillement d’une onde radio.

Soulèvement

Greg Anka – nonameyet, 2009

Dans le cri d’un oiseau

le ciel bascule

et se met en mouvement

il se met à pleuvoir

de ces questions qui ne me mènent

nulle part

Est-ce une tâche à laquelle il faut

que je réponde

alors que pour échapper à la guillotine

de mes pensées  j’emprunterais

tous les sentiers

je ne peux vivre dans ce scaphandre

dont le cordon ombilical

me lie si insidieusement

aux profondeurs froides

Close

Il est des jours où les sols deviennent mouvants, où toutes les certitudes s’échappent. Les jours où tout me tourmente. Où la vie me file entre les doigts.
Et puis, il est des jours où je ne sens plus rien. Je fonce à travers tout avec la force d’un bulldozer et je puis supporter des charges inhumaines. Des jours où je m’abandonne où je suis un autre. Des jours où j’arrache toutes les racines de la terre pour leur montrer le ciel. Il est des jours où je me retire dans mon monde. Où je vis à couvert.
Et puis, il y a eu ce jour où j’ai perdu les pédales. Où je ne pouvais plus trouver le chemin. Le jour où je pleurais, où il pleuvait. Où j’ai balancé ma vie dans le canal. Le jour où je me suis brûlé. Où j’ai dû aller aux urgences. Où j’ai demandé à être interné. Il y a eu ce jour où toutes les portes se sont trouvées être fermées.