Bractées

22580839_365743127172978_580089552991944704_nComme une feuille immaculée que l’on froisse sans avoir rien pu transcrire, la lumière chiffonne l’obscurité et la transforme.

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Les alternances obtuses me font vaciller. Mes pensées se troublent, se mélangent et se murmurent l’une à l’autre que ce qui se situe au cœur de la cendre, à côté des mots éteints se prépare à un nouvel embrasement. J’ai peur.

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Je sens que dansent des silhouettes et des masques à la place des vrais visages.
Je suppose que je devrais m’effondrer. Je suppose que la peur devrait me ruiner mais je suis habitué aux spectacles de spectres plus réels que la réalité elle-même.

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Je suis entrainé à me faufiler parmi les fantômes, à me rafraichir sous les feuilles, à n’être rien.

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Je ne parle à personne et cette unique personne ressemble à la feuille blanche qu’illumine une sève pure prélevée directement et sans lourdes questions à l’aube. Un phénomène que je n’essaye même pas de comprendre et de m’approprier en inventant que c’est moi qui l’ai créé. Je ne crée rien, je ne décrie rien.

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En regardant les éclats comme des pétales de verre, comme des lames de souvenirs brisés, on pourrait presque parler de bractée en papier, de lanterne qui n’éclaire qu’une seule et infime fleur réduite à la plus simple expression de pistil. Écrire suspendu à un fil, celui de la lecture contemplative.
On pourrait se demander ce que signifie cette brindille qui se penche vers le ciel alternant sans cesse sa tendre trajectoire. On pourrait se demander ce qu’agrippent ces épines mais personne ne le fait.

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Se glissent entre mes lignes de lectures, une anguille qui transforme les mots de ma langue.. En fait des écailles. Parfois elle rajoute une lettre, l’inverse et me bouleverse.

Elle coupe le souffle des phrases.

L’anguille est presque aveugle, elle ne sait pas ce que sont les syllabes, elle le sent. On dit et redit que cela ne suffit pas. Pour elle et pour moi, les mots ne sont pas des paroles. Les mots ne sont pas les bruits qu’on arrache au silence mais les bris que l’on vole à la lumière.


Source images: hardcorepunkbf

 

Traitement

 

Chacune de mes lignes devrait vous délivrer l’un de mes traits mais cela n’est pas vrai.

La ressemblance n’est qu’une apparence. Une partie, le tiers pour être précise dessine un pan de la réalité. Le reste est constitué de bribes inventées. Le tout est mouliné finement jusqu’à obtenir quelques choses impalpables : des phrases.

Allez donc savoir où j’ai pêché l’idée, son spectre, son ombre, son détour.

Chacun de mes traits devrait vous servir à dessiner mon portrait.  Et si je n’existais pas ?

Qui donc porterait mon image ?

Lequel de nous deux est en train de fabuler, de transformer la réalité ?

Je ne suis textuellement pas présente ici. Ni là, ni ailleurs, ni nulle part.

Mais elle et nous, sont-ils traités correctement ?

Latente

 

 

L’aileron du requin

L’apparition évanouie d’une simple symphonie dont on ignore l’origine

Le corps perdu de Morphée

La danse lumineuse d’une chevelure libérée des nœuds qui s’accumulent au cours d’une vie

Le dard de la raie après les caresses inouïes de ses nageoires de velours noir

L’impérial nuage argenté de milliers de petits visages curieux

La fleur mystérieuse qui éternellement voyage en happant le ciel

Le spectre de la certitude qui malgré les évidences que m’offre l’univers en se laissant transpercer par mon regard s’échappe tranquillement et se met hors d’atteinte.

 

 

Mise en abîme

Nicholas Kennedy Sitton
Nicholas Kennedy Sitton

Au fur et à mesure que l’obscurité se retire, mon visage se creuse d’ombres à l’endroit des yeux, des joues,  de la bouche. Je n’ai plus de regard, plus de parole et lorsqu’enfin sort de mon sein ce qu’on pourrait prendre pour un chant, on comprend qu’il ne me reste presque plus rien au dehors de ce corps et de son faible écho.

Je sers de socle à un langage rigide et désarticulé. Mes bras que je prenais pour les ailes agiles de mon imagination sont les moignons maladroits et pourris d’une existence qui n’a pas pu prendre de la force. En pleine dégénérescence, mes mains au lieu de porter des fruits fabuleux, tremblent en exposant les rides et les ravins de mes solitudes. Toute ma stature osseuse est une construction fragile en train de perdre l’équilibre. Elle s’élancerait vers le vide si elle n’était retenue par le point nu et frémissant d’une pupille.

Au fur et à mesure que la lumière progresse, que le jour s’avance la queue entre les jambes, je laisse dans les miroirs l’empreinte presque effacée d’un spectre. Ai-je jamais vraiment été quelqu’un qu’on a aimé ? Autour des souvenirs, rampe un serpent silencieux de gestes et de pensées, une habitude vive de respirer sans plus rien à avoir à espérer.

Géode

Septarian Nodule
Perou
190mm x 180mm x 50mm

Géode

Déposé sur mes épaules, à la place du cou, le tronc d’un bouleau tend ses branches vers mon cerveau comme si cela pouvait m’empêcher ces éternels aller-retours entre moi infiniment petit et l’infini où se baignent les astres. Ténu, il croit pouvoir porter la terre.
Une multitude de petites feuilles à deux faces papillonnent dans la matière grise, s’évertuent à tenir bon sans conformité. Elles tremblent dans la tourmente, un coup c’est vert, un coup c’est l’envers : elles me tournent le dos.
Au centre, comme dans le ventre d’une montagne, une lave se lève, se dresse, brûle sur son passage toutes les idées raisonnables. Comme une sève, elle voyage du cœur au ventre, du pied au poing, du sexe au moindre grain déposé sur ma peau. Au centre de mon corps, comme un spectre, comme un fantôme, comme une volonté joyeuse et acharnée, il y a toi qui incendie l’air de mes respirations quand il passe par mes poumons.
Tu ressembles à ces nuages de poissons argentés poussés par les volontés lascives de la mer, à moins que ce soit le contraire. À moins que ce soient les nuages qui propulsent le ciel, les méduses qui entraînent la mer et ma tête qui supporte mon corps.

Magique

Source

Plus rien ne la retient et ce n’est pas le ciel las et argenté qui  modifiera sa résolution: elle ne vieillira pas. Elle ne se transformera pas en grenier poussiéreux. Elle ne veut donner aucune chance aux regrets, à la rancune. Personne ne modifiera ses voix internes, personne ne prendra plus le contrôle des rênes de sa vie, elle préfère se taire et partir. Même si la route est mauvaise ou nouvelle et cruelle, elle inventera toujours les moyens d’échapper aux emprises des préjugés, de devancer ses poursuivants. Elle  ne veut pas marchander sa liberté au profit du confort, de la banalité, d’un compromis avec les habitudes. Elle prévoie de ne compter que sur ses propres forces internes, son rocher comme un soleil planté dans la mer sera son point de départ, son port d’attache.

On dirait que le monde n’a pas encore pris conscience des changements qui se sont produits au fond d’elle. Ce n’est pas parce que sa voix tremble d’une toute petite flamme, qu’elle ne sait pas, qu’elle a peur et qu’elle n’a pas compris ce qu’il se trame de laid et d’odieux dans la sphère des adultes. Ce n’est pas parce qu’elle n’a que 16 ans et un petit corps tendre comme la mie d’un pain frais, qu’elle n’a pas remarqué comment le monde écrase la révolte, étouffe la conscience, prostitue la vérité.

Elle sait que sa lucidité ne prendra jamais le corps d’un spectre ou d’une armée. Elle ne se sent pas le désir de gaspiller l’intelligence à ruminer des pièges, à bâtir des prisons, à élaborer de sombres théories qui brisent la beauté simple et croustillante de l’idée. Elle ne veut pas faire porter à ce qu’elle sait des pantoufles de vieillard, se préserver d’ennemis qu’elle aurait elle-même inventés. Elle ne déteste rien, elle ne hait personne, elle ne laisse pas rentrer en elle, cette laideur et rugosité de l’âme. Elle ne veut pas combattre, elle veut débattre. Elle ne veut pas abattre, elle veut s’ébattre et se détendre. Apprendre, contempler en silence, se tenir à distance de l’âpreté humaine. Elle sent qu’au plus profond d’elle-même, un rubis brille comme un soleil, elle sent dans toutes ses parcelles l’appel brûlant de la vie.

Il pleut, elle a retiré ses souliers et court et sautille et rit. Il pleut quelque part, dans l’un des lieux où la pluie transforme la lumière en or. Les cailloux pointus sur sa route, comme des petits coups de bec de moineaux titillent la plante de ses pieds. La pluie s’infiltre partout, glisse sur son visage, perle en contournant la lueur de son sourire, voudrait goutter à la fleur blanche de son sexe. La lune rousse s’est mise à danser dans les feuilles, à la poursuite d’un de ses flamboyants éclats de rire. Les fleurs, les herbes et la terre se mélangent et répandent leurs parfums et leurs sucs. Ils entrent par tous les pores de sa peau pour illuminer sa beauté, accorder à chacun de ses gestes une saveur auréolée.

Sur ses épaules, sur ses bras, à l’orée de ses seins, naissent de petites étoiles invisibles. La pluie au travers de ses vêtements, ruisselle entre ses seins, jusqu’à son ventre, s’affole au contact de ses formes les plus charnelles. Fécondée d’une connaissance essentielle, purifiée de la lâcheté du monde adulte, elle enchante tout ce qui tombe sous son regard. Sous la pluie, sous la nue, seule, elle avance avec l’énergie et l’assurance d’une guerrière butineuse, d’une exploratrice audacieuse. À chaque instant, elle brille et elle rit parmi les fleurs magiques de son somptueux jardin.

Dérisoire

Tlathlonhqui Oceloti

Dans les ténèbres de tes chemins, tu cherches la trace de ces puissants félins. Partout, il te semble voir les marques de leurs crocs, les déchirures laissées par leurs griffes. Tu ne vois plus que les blessures, le sang comme les effluves des crimes que seuls les fleuves humains propagent.

Dans les nuits des feuillages, je cache mes vérités. J’ai appris à me méfier de la convoitise et de la bêtise qui ronflent  dans tes voix et grognent dans tes promesses. Tu ne tiens jamais ta parole, tu la vends et tu la renies. Tu ne sais rien de moi, car tu n’as jamais chercher qu’à découvrir les nouvelles traces de ta propre cruauté et de ton esclavage. Tu as toujours cherché à m’avilir, à dompter mon peuple, à te mentir. Tu te crois libre, tu n’es qu’un lâche. Un spectre.

Je suis une interruption, une eau froide, un chuchotement, une constellation de petites taches, le bruit du vent. Je suis une brindille, une idée floue, une phrase en train de naître. Je suis quelque chose qu’on découvre dans le silence, un reflet dans l’eau du lac qui te sert de miroir. Je suis indécis et je change tout le temps, je me déplace la nuit.
Je marche sans bruit, je me cache quand tu me cherches et je n’ai pas de cri. Je suis le cheval, la girafe, l’okapi.
Je suis Tlathlonhqui Oceloti qu’on me laisse comme je suis.

Dans l’ombre

Autoportrait, Léon Spilliaert

Comme des méduses, la nuit répand ses ombres dans ma chambre. Dans le reflet du miroir, j’ai à me reconnaître à partir de morceaux: un creux à la place de la joue, une demie bouche, un bout du menton, la raie du nez, la maigre plage du front. Ce puzzle de moi-même n’est pas sans me surprendre.

Le jour en disparaissant, a gommé les traits les plus familiers de ma personnalité. Il ne m’a laissé qu’un vague schéma de moi nageant dans une nuit grandissante. Je me regarde sans plus me reconnaître. Je suis étonné de ne plus être vraiment moi et pourtant résigné, presque satisfait de ne plus avoir à résoudre ce dilemme : qui suis-je ?

Je ne me reconnais pas dans cette ombre. Je ne reconnais pas cette soudaine vieillesse. J’entre dans l ‘anonymat comme dans un sommeil. Suffira-t-il que je me réveille pour retrouver ma conscience d’exister ? Le jour fera-t-il à nouveau la lumière sur l’individu que je suis ou permettra-t-il encore à ce spectre de s’installer à ma place et de dicter sa loi?

Je perds la notion des détails, je perds si souvent la face en abandonnant mon attachement à la réalité, en abandonnant la conscience que l’on devrait avoir de soi aux angoisses nocturnes.

Face à la mort, on ne se ressemble plus. Face au sommeil, comme nos peurs sont communes. Il me faut constater que je ne suis pas immuable, enraciné aussi fortement que les autres, que mon cœur n’est qu’un petit bouton décousu d’un veston et qu’il sautille en tombant dans le vide. Je suis un point infirme et égaré. En contemplant la nuit qui progresse, je redécouvre ma défaite, mon emprisonnement et cet éternel renoncement.

Nautile

Nautile scanner 3

Un spectre vit en moi. Comme celui de la lumière, lorsqu’il écarte ses doigts, il colore de ses étranges lueurs tous les éléments de ma vie. Il est tentaculaire et déroutant mais n’a rien d’un fantôme. Il mène une vie de céphalopode paisible dans les profondeurs nacrées et les eaux de velours.  Fragile, il passe son temps à se faire oublier. À marcher en silence, à me parler tout bas.

À chaque mot, il accorde une nuance ou trois, à chaque syllabe une saveur, aux phrases le parfum composite et rare de cette fleur qui n’existe pas. Ne vous étonnez pas qu’il se fâche et gronde aux pieds de vos murs, au fond de vos puits, perdu dans vos dédales crasseux. Tout ce que vous tenez pour noble et gracieux l’ennuie. La bouillie qui dégouline directement de vos cervelles délavées lui donne la nausée : mon dieu ! C’est tout ce que vous aimez ?

Vos modes d’emploi sont des prisons, vos textes des niches pour les chiens errants. Mon spectre n’y reste pas, jamais. Il va et vient sans rien retenir. Il a peur des ombres qui vous nouent les bras, des songes qui mentent et ne tremblent pas.

Le spectre ne rogne rien au plaisir, n’émonde pas le monde. Il a peur de vos points qui catégorisent et trouent les pages, il a peur de vos virgules acérées comme des crocs, de tous les ordres qu’éructent vos refrains. Il a peur des morts qui dorment dans vos phrases et vous dictent si rageusement leur faim.

Le spectre et son petit soupir dorment dans le Oh ! de la pupille, dans la coquille d’un nombril, sur le lit doux du baiser. Si mon ventre se soulève, si mon cœur se met à danser, c’est que mon spectre veut goûter à la brillante rosée qui perle aux bords des idées translucides.