Mustella nivalis

MSU V2P1b - Mustela nivalis subspecies painting

Le chat s’était posé non loin de moi     sous la tonnelle
afin de profiter d’un même brin     d’air frais
alors que j’allais me mettre à écrire
est apparue  calme   décidée
une belette
comme pour marquer
entre l’exubérance affolée du jardin    et la maison ouverte
un trait d’union
un trait vif    d’une certitude
aiguisée

soudain le chat
la belette alors
a dessiné
un dernier trait
enchanté
entre le jardin et le ciel
entre ce que j’allais écrire et la réalité    qui ne peut    me rappelle-t-elle     que s’échapper       comme elle
le point final         -mais serait-ce le dernier-    je le pose comme un chat endormi
aux abords d’un rêve     plus vrai que nature         les souvenirs le soulignent et l’encerclent
avec de plus en plus d’insistance
petits yeux de jais        fourrure de feu et de neige        est-il possible que
l’animal
ait jamais eu    l’intention de se défendre     au lieu de fuir         dans une faille entre deux rochers

Un miracle

tumblr_o7r7f6566Z1v6jft8o1_1280À force de t’attendre assis sur le banc près de l’entrée du jardin, je me suis transformé en mousse, en lichen. Je coule le long des barreaux des grilles, je suis dans toutes les fissures, à l’ombre, aux pieds des statues, sur les branches. Mes verts occupent les faces nord des écorces. Quand il pleut, les troncs sont semblables aux torses des grands chevaux bais qui tirent les chars antiques.
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J’ai parcouru toutes les allées, ramassé autant de cailloux que de larmes j’ai versées. J’ai marché scrutant le ciel, déliant les langues des nuages afin qu’ils m’avouent l’heure de ta venue. Aucun ne m’a livré le secret.

Tous  célébraient la danse du silence et me laissaient découvrir de lentes formes animales: la gueule béante d’un félin, la dent d’un requin, la pince d’un crabe géant. Ainsi se sont fossilisées les heures.
Comme un archéologue, dans les strates de brumes, dans les amas nuageux, j’ai cherché une explication à mon obstination ou à celle des autres .

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J’ai vu plusieurs fois le givre manger les pensées, j’ai remarqué qu’elles étaient toujours plus nombreuses à résister, à opposer leurs faiblesses à la rigueur, à refleurir l’année suivante avec la même insolence.
J’ai écouté crisser les griffes de la chaleur, sa brûlante désespérance empêchait tout mouvement.
J’ai entendu le jour se laisser tomber sur la terre dès que la grande porte grillagée se refermait sur le jardin. J’ai compris qu’avec l’aube, surgissait la surprise du printemps quel que soit le moment de l’année.Ta chanson ne pouvait plus qu’arriver.
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Aujourd’hui, tu es entré dans le jardin enrobé de lumière, portant à tes lèvres un magique instrument capable de transformer ta voie la plus intense, la plus sombre et profonde en un rire somptueux. Un rire gorgé de joie, un rire en soie, un rire mélancolique, un rire en mesure d’ englober le monde.
Tu as surgi dans chaque note. Tel un oiseau-jardinier, tu es passé de branche en branche, tu as tissé une tonnelle de brindilles pour le silence et rassemblé tout autour juste assez de notes bleues, de notes parfumées. Limpide, audacieux, fugace, furieusement amoureux.

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Tu ne t’es même pas assis sur le banc que j’avais occupé pendant des éternités, tu n’as même pas regardé mes nuances veloutées aux pieds des arbres, aux bordures des mondes.
J’ai alors compris que ce n’était ni le temps, ni l’espace qui empêchaient notre rencontre car nous occupions bien tous les deux le même univers. Franchir des frontières, c’est pourtant ce que font les chants des oiseaux aux printemps.
Ce qui nous sépare à jamais l’un de l’autre est un mot. Un mot muet, momifié. Un mot qui tremble comme les mirages. Un mot qui enveloppe l’autre d’une membrane brillante qu’on ne peut transgresser. Un mot mort.

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Ce mot tentaculaire a pris le temps de germer dans mon esprit à mon insu. Sans que je puisse désormais le déraciner, il m’est devenu impossible de le prononcer.


photographies de Bertrand VD. Elsacker

Réserve

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Zhu Daoping(朱 道平 Chinese, b.1949)

C’est un mot dont on dirait
qu’il est fait du jet d’encre
tracé d’un seul morceau
par un pinceau
bu par le papier
il vous observe en train d’essayer
de deviner de quoi il parle

d’un pays lointain
où des montagnes dévalent
des torrents
dans leurs vagues comme des mains
se tournent et se retournent les galets

d’un pays où les fougères forment
les forêts en fredonnant
par la lumière qui coule de mousses en lichens
les arbres se font décortiquer l’âme et le tronc

d’un pays au delà du trait
que posent les regards
sur l’horizon

 

Zhu Daoping

Source image: B-Sides

Chute

Al Brydon
Al Brydon

 

En se rendant

de plus en plus bleue

la nuit est tombée

·

la mer porte

en son ventre

les ombres blanches

elle décrit l’horizon

comme un trait

d’encre de chine

tiré par cette main qui tremble

·

En me rendant

au bord de la colline

j’ai eu soudain

cette idée

de me jeter dans le vide

·

Quel vide

cria une mouette d’écume

en se fracassant

sur les rochers

Pulvérisées

…agotados de esperar el fin Ilegales
…agotados de esperar el fin
Ilegales

Dans le buisson

feuilles et fruits s’enflamment

pour représenter

les formes raffinées

d’une nuée d’hippocampes

le vent orchestre les balancements rythmés

diffuse l’idée d’une danse effrénée

de flots verdoyants

une armée qu’il est impossible d’arrêter

Dans le ciel les nuages prennent racines

et se gonflent en étendant leurs ailes sombres

ce qui s’éparpille ainsi

comme les chants de cétacés menacés

c’est le cri le dernier

des vagues qui meurent

pulvérisées par les rochers

Pluie

Roger Humbert Untitled (Luminogramm) 1955
Roger Humbert
Untitled (Luminogramm)
1955

L’ennui est le nom donné

à un lac

à l’eau sombre et froide

où les arbres se mirent

où les feuilles se noient

quand tu fermes les yeux

et que tu ne regardes plus

que les prodigieux fantômes

tu entends leurs larmes dont l’épine

comme la pointe d’une plume qu’on trempe dans l’encrier

grésille

Ssssss

On dit que sous la pierre

je suis la vipère

et que sous le poids des mots

je suis l’insipide déviation

de la pensée

On dit que je ne suis rien

et c’est vrai je l’approuve

La vie je la repère là où elle dévie

souplement des non

et pense les maux

Le silence ne pèse pas

la solitude me va

comme un boa

le froid ne gagnera jamais ma voix

Décimé

(@ Gregory Hunt)

Quelqu’un est entré dans mon rêve et s’en est pris à ses cloisons de verre

à ses fenêtres ouvertes et aux escaliers

il a fermé toutes les portes

en rue soudain ma vie

est devenue une feuille

un papier froissé

les bruits  les débris s’envolaient

comme des essaims d’oiseaux migrateurs

 

Rivée

Fujikasa Satoko. Flow #1, 2011 Glazed stoneware 26 3/4 x 29 1/8 x 18 1/8 in.
Fujikasa Satoko. Flow #1, 2011 Glazed stoneware 26 3/4 x 29 1/8 x 18 1/8 in.

Je ne suis pas dans ce que je suis

dans mes gestes

dans la parole

il manque ma face cachée

l’invisible que je tente de faire

sortir de l’ombre

en l’écrivant

je suis dans le silence

des mots et de l’écrit

je suis sans voix

sans appel

sans cri

personne n’a la faculté de me définir

de franchir mes rives

de délivrer ce que je ne dis pas.