Évagation

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©Jean Pierre Bourquin

Aller jusqu’au bout de moi sans
avoir même le droit de penser
y parvenir
là faire une pause s’assoir sans
plus voir ici
aucune jambe malade
regarder
comparer l’infini
gardé en mémoire

partout des voies ourlées par les vagues
dessinent aux
certitudes volcaniques du jeu qu’est la durée
des corps des visages de statue

aller les ailes devenues un fardeau
sur les chemins d’un retour
sans parvenir à joindre ses pas
à leurs empreintes
aller l’ombre entaillant l’espace qu’explore
inlassablement le soleil

Mustella nivalis

MSU V2P1b - Mustela nivalis subspecies painting

Le chat s’était posé non loin de moi     sous la tonnelle
afin de profiter d’un même brin     d’air frais
alors que j’allais me mettre à écrire
est apparue  calme   décidée
une belette
comme pour marquer
entre l’exubérance affolée du jardin    et la maison ouverte
un trait d’union
un trait vif    d’une certitude
aiguisée

soudain le chat
la belette alors
a dessiné
un dernier trait
enchanté
entre le jardin et le ciel
entre ce que j’allais écrire et la réalité    qui ne peut    me rappelle-t-elle     que s’échapper       comme elle
le point final         -mais serait-ce le dernier-    je le pose comme un chat endormi
aux abords d’un rêve     plus vrai que nature         les souvenirs le soulignent et l’encerclent
avec de plus en plus d’insistance
petits yeux de jais        fourrure de feu et de neige        est-il possible que
l’animal
ait jamais eu    l’intention de se défendre     au lieu de fuir         dans une faille entre deux rochers

Ténébreux

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Dans la baie de mon bras, la nuit est un chat. Pas encore noire, elle luit, bleuit, éclate, effleure, ronronne. La fourrure féline montre les formes sombres des rayures ou les déclinaisons magiques de taches presque rondes comme les astres. La nuit a des griffes rétractiles et une langue rose. Quand elle marche, elle ne fait pas le moindre bruit et parfois elle ose montrer l’endroit de son ventre où elle est blanche. La nuit apprivoise la patience en la reconnaissant du bout de la moustache tendue vers l’espace comme le pistil d’une fleur odorante.

La nuit morceau souple et soyeux de l’infini me regarde et me file un coup de patte si jamais je me penche plein de larmes vers son épaule. Son regard est celui de qui se nourrit de comètes et des miettes que laissent les étoiles derrière elles quand on croit qu’elles s’attrapent comme des souris.

Sphère

Rony Plesl

Mes mains ont toujours été le théâtre de lignes

échappant à tous les chemins

elles se croisent, elles sont comme des plantes grimpantes

des queues de comètes

mon esprit a toujours été le champ où se poursuivent

les questions sans réponse

où naissent des bourgeons fiers comme les pointes des flèches

°

la poésie n’est pas ce fantôme qui cherche dans tes poèmes un tombeau

Songes

Japanese paper artist Nahoko Kojima

Mes larmes

parcourent un espace pour le suspendre

à un fil de soie comme le corps de l’araignée

comme le songe à la matière qu’il est censé toucher.

Mes larmes, étoiles lointaines qui sanglotent

algues et chevaux de lumière subissent

aléatoirement les lames de mon âme

laissées à elles-mêmes

elles ne sont ni racines, ni raisons

elles signent mes perceptions – seraient-elles à ce titre des mensonges ? –

Elles tracent les rides sur mon visage

se creusent un lit comme celui de ces rivières fantomatiques

dans les déserts

mes larmes transportent la transparence de mes émotions,

leur inutilité est souvent

évidence

mais mes larmes me lient tendrement

à cette chose en moi qui s’efforce d’avancer à contresens

Les idées claires

René Magritte, Les Idées Claires, 1955

 

Derrière les dunes, il y a un tigre. On voit sur la mer, le soleil lui dessiner ses rayures. Derrière les corps blonds de sable, il y a une étendue sauvage et vorace. Des griffes, des crocs et une force indomptable. Une liberté qui ne se repose jamais. Il crie, s’émousse à la moindre vague, il n’est attiré que par le large. Le félin se tait rarement. Le vent brandit inutilement un fouet, le fait claquer sur le sable ou le lance en rage vers les nuages. Qui veut dominer par la tyrannie, finit toujours par périr.

C’est l’hiver, et je conduis ma voiture sur la route qui borde cette muraille de sable et d’arbustes que les tempêtes façonnent ou amusent. C’est l’hiver au fond de moi mais pas là sur ces sommets qui narguent d’une hauteur de quelques mètres le niveau zéro où règnent en maîtres absolus le tigre et sa liberté.

Je sais qu’il est sorti de sa brousse grise et bleue et qu’il joue sur la plage. L’hiver est une saison profondément humaine, pour le tigre c’est toujours la même saison qui le gorge d’envies.

Je pleure sans larme car je me sens prisonnière d’une cage qui n’est autre que moi-même. Je l’ai construite par désespoir au fil de longues années désertiques. J’ai dépassé depuis longtemps les limites de ce qui est supportable et découvert que ma tristesse n’ a pas de fond, elle persiste à me plonger dans le noir.

Il ne faut plus de force pour partir avec les courants, épouser le tigre, être à jamais dans les vagues. Écume ou rage, coquillage qui finira en grain de sable pour alimenter un tout. J’ai si souvent songé à périr avec l’horizon qu’emportent les courants comme une jeune mariée dans une immensité inconnue de tous.

 

Vers

Glass Anatomical Models by Farlow’s Scientific Glassblowing

 

 

Je suis allongée comme une algue morte

délassée par ce qui ressemblait à un rêve.

La musique s’avance en éparpillant dans l’air

des serpentins de soie dont les brillances

colorées dessinent le cadre et les sentiers

de la journée.

 

Dehors la ville est une forêt de conifères

qui libère les cris des outils et les

tremblements de terre provoqués par

les bus et le métro. Parmi les passants

le jour hésitant trouvera bien à se rendre utile pour quelques uns.

 

Je ne laisserai pas se répandre dans mes veines

la haine d’une parole sertie de mensonges grossiers.

Le venin d’un geste insensé ne tenaillera pas ma journée

que je traverserai sur la pointe des pieds.

 

Répartition

Mon esprit voyage sur une partition dessinée par des orchidées. Les bourgeons en attendant qu’ils se déploient craignent les regards froids de l’air. Les fleurs comme des mains recomposent la lumière, les océans, les ondes de poussières. Elle défient la réalité d’apparaître comme un rêve. Des veinules pourpres alimentent les surfaces jaunes et blanches. Des grains de beautés se déposent comme des vagues sur les plages formées par des pétales purs aux contours somptueusement précis.

La partition finalement se présente comme une nébuleuse sauvage que personne n’apprivoise et dont le cœur est une géante qui se meurt en explosant de joie.

Je me demande pourquoi on se refuse à écouter ce qui se joue là.

 

Ouverture

Derrière le torrent brûlant de mes larmes,

il y a mes yeux, l’abîme sombre.

Mes paupières recouvrent avec pudeur mon regard égaré

comme l’enveloppe fermée et cachetée d’un c

la lettre que je ne t’ai jamais envoyée.

Je deviens un lac immense aux eaux laiteuses,

je sens comment elles mesurent les courbes songeuses des minuscules,

sondent le dédale des phrases sans points de beauté.

Des fleurs de lotus surgissent et les deltas se noient

dans le ciel blanc. Une clarté brutale s’étale,

mon cœur comme un soleil

se met à briller avec une simplicité

qui me surprend.

Ta voix

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Je crois qu’il s’agit d’un nuage venu depuis derrière l’horizon. J’entends comme il déploie ses ailes semblables à celle de l’albatros hurleur. Mais c’est ta voix, onde profonde qui tombe solennellement sur moi comme les auréoles du soleil.

Agile, elle monte jusqu’à rayer les larmes et puis elle s’en va à pas de chat. Elle rebondit, danse et saute. Ta voix réchauffe l’air de ses origines masculines. On croit qu’elle sombre mais elle plane dans une même et seule caresse. Elle n’est ni rauque, ni fade, elle est grave et lucide.

Si j’osais regarder le ciel, je pourrais savoir qu’il ressemble à une perle ayant le même éclat presque dissipé de ta personne.

Tu n’oses pas porter ta voix parce qu’elle ne ressemble à aucune définition qu’on invente pour corrompre. Tu crois qu’elle se déforme, qu’elle te trahit laidement alors qu’elle pose tes phrases comme si elles n’avaient pas de poids alors qu’elles décrivent l’étrange chose invincible qui brille en toi.

Ta voix n’est pas une flétrissure, une porte qui claque, quelque chose qui se calque. Ta voix n’est pas celle d’un mort, ni celle de ce fantôme qui se répète à l’infini sans jamais entendre qu’à l’intérieur de lui il n’ y a qu’un simple puits.

Tu te punis, j’entends que parfois tu l’étires comme si elle n’était qu’un vulgaire élastique, que tu la promènes dans les rues glauques qui n’ont que les regards des avares et des charognes qu’ils dévorent.

Ta voix ne parle pas pour les autres, elle ne parle que pour toi des mélodies complexes que forme harmonieusement ton esprit depuis que tu es tout petit.

à B.