ὀκτώ

Cai Guo-Qiang

Je suis là 

absent obsédé dépossédé et pourtant

l’octopode donne à ses mouvements la souplesse

de l’écriture lettre par lettre d’un songe mouvant

déchiffré grâce aux vertus supposées

d’un des prismes de la réalité — il suffit d’une caresse —

Le taureau détrône quelques étoiles nocturnes

et le serpent glisse quelques mensonges sinueux  survivants sulfureux de cette autre vie 

à multiples facettes 

l’octopode habite les failles le bovin la terre et le serpent dort sous les pierres

le cheval les libère— au galop les galères—

ce qui ne se dit pas    ne s’avoue jamais c’est qu’au coeur des mots

gît une gemme muette mélancolique à souhait

délogée elle meurt 

peu à peu comme les braises d’un feu de forêt

comme un reflet comme un écho perdu en chemin

comme le visage qu’on attribue chaque nuit à la lune

les huit pas dans le vide on s’en aperçoit

n’ont pas de valeur et comptent pour du beurre 

 je suis las     de ne pas savoir   enlacer la transparence 

Inhabile

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J’avance poussant devant moi mon ombre
le vent invite dans mes yeux les larmes
le froid les guide sur mes joues
comme un troupeau de chèvres de montagne
j’avance un sourire sur les lèvres
vagues à l’amertume légère
parfois je les efface parfois elles disparaissent
laissant une minuscule empreinte de sel
sans savoir vraiment si la voie qui souvent me fatigue
me renvoie un écho troublé
me mènera à l’endroit où nos paroles se joignent
où nos souffles nagent et où les murmures
les colorent comme aurores boréales


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Embrumé

GAO XINGJIAN 高行健 Moonlight 2014 / Au Clair de la Lune, 2014 Chinese ink on paper 35 3/5 × 37 in 90.5 × 94 cm

GAO XINGJIAN 高行健
Moonlight 2014 / Au Clair de la Lune, 2014
Chinese ink on paper
35 3/5 × 37 in
90.5 × 94 cm

 

Avant de gagner la mer, la brume se repose sur les épaules des collines. Elle reprend des forces, s’enfle comme un énorme bourgeon jusqu’à changer de couleur. Parfois, elle se retire et choisi d’envahir l’autre versant du monde, celui que peuplent les forêts, les roches et leurs fines fontaines de dentelles blanches. Elle finit par se perdre ou par perler sur les herbes, les mousses ou les petites plumes argentées des buissons.

Le soir, je crois qu’assis sur le plus culminant des rochers, tu me regardes et m’attends depuis des années. À force de regarder ta silhouette se découper dans l’azur comme le vol d’un oiseau éperdu de hauteurs, mes yeux se mettent à briller et à presque pleurer. Finalement, je comprends que ton ombre si décidée est un buisson fulgurant que le vent a sculpté.

Le vent descend souvent de la montagne en se laissant glisser lentement, titillant à peine les centaines d’oliviers de la plaine et puis regagne le ciel dans un seul et même mouvement à la manière d’un cétacé qui soudain s’engouffre dans les cerceaux de bulles qu’il a lui-même dessiné. Alors, subtilement quelque chose qui s’apparente au silence reprend sa place à côté de mes organes vitaux, comme un fantôme, comme le souffle d’un mort, comme pour me faire comprendre à quoi ressemble la réalité. Réalité raisonnable à laquelle on donne le nom de « devoir », de « responsabilité » comme si assumer sa part toujours plus vaste de silence, de solitude face à la nature qui culmine au bout de chacun des regards, comme si « être dans la lune » n’était véritablement qu’une fuite en avant.

Parfois je pense que ceux qui ne rêvent pas, ceux que le silence n’hante jamais sont des irresponsables. Parfois je crois que le silence est la part la plus dense et la plus difficile à porter. Une motte de terre noire, les tripes de l’univers, j’aimerais toujours être en état de savoir ce qu’il faut en faire.

Parfois je sens que le silence est un champ de fleurs sauvages, les racines, les tiges, les corolles, les pistils se chargent de le retenir, de lui donner de la contenance  car comme le sable des dunes, le silence toujours s’échappe, s’évapore entre deux mots, deux cris.

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Pour les murs

Les mots, le souffle dont ils disposent pour s’installer dans la phrase, les virgules, les points,

les veines entre chaque parole dure et polie, parfois sertie d’une larme, les ruisseaux de bruits, les torrents de silences

ont cavé ma voix

celle qui a tant de mal à se faire entendre et souvent ne parle que pour les murs

les mots, le souffle, la phrase, les virgules, les points et l’histoire

les veines, les larmes, les silences trouvent parfois la force de se tenir là, debout dans le noir du tiroir secret d’une idée.

 

Images: Christo Dagorov

 

Décomposition

b-vde: Decomposition Corsica, February 2014

À la forêt la pluie laisse parfois

un manteau d’écailles

entre les branches et les racines

ruisselle le vitrail d’une cathédrale

presque dénudée

les mois de novembre tremblent dans les flaques

et dans la boue

les vers poursuivent leurs maudites routes

au fond de toi sur un nid de feuilles humides

le souvenir en éclats d’une petite grenouille

palpite

né pour ton seul regard

il a ouvert cette faille interrompant

ton jeu avec la vie

elle voudrait faire de toi

le chercheur solitaire

de pépites

de lumières

Une marée de plus

Jessica Lloyd-Jones Anatomical Neon

Le vent se mêle aux flammes de la symphonie

qui se joue aux abords des rochers

des phrases aux quelles aucun point

ne met de fin

incendient l’air comme les frissons de l’angoisse

mon esprit

la lumière prise au filet tente de fuir

 

Dans le ciel entre la lune

brillante rivière peuplée de lys

J’aimerais naître sur la planète

qui me parlerait de la chaleur de ton corps

comme de l’enveloppe

de la lettre d’amour

que tu destines à l’infini

 

Les ombres au lieu de m’étrangler et d’étouffer

comme des fantômes mon rêve

se répandraient comme l’onctueuse chevelure bleue

de la nuit

elles porteraient en elles la saveur

de ce qui jamais ne se crie

mais qui trouve en toi la force de couler

sous la forme animale d’une larme

 

L’être essentiel se contenterait d’être

une marée de plus

tiré par les chevaux bais

de la lune éblouie la nuit

le jour par ton regard automnal émerveillé.