Lames

Katsushika Hokusai

La mer a le corps souple de mon âme

le vent a les mains chaudes d’un homme

mais mon cœur contient tellement de lames

qu’il n’est pas une seule plage

où il trouve ses limites

θ

Apnée

Adam Fuss Untitled, 2010 daguerreotype assemblage 40.8 x 48 x 4.8 cm

Les papillons de mes pensées

ont des ailes de papier conçues pour de petits voyages

ils avancent dans le silence azuré

d’une lettre au cœur d’une autre

ils ne transportent que les poussières colorées de l’existence

sans espacement perdu

ils déplacent peu à peu l’infime matière du souvenir

avant que la vie ne s’en soit complètement évaporée

pourquoi faudrait-il que je prenne la parole

afin de réserver quelques parcelles du temps

à rien 

comme si j’avais à me soucier de camoufler le vide

entre des phrases 

comme si j’avais à épargner mon souffle pour un lendemain absent

L’oubli

Présents Absents, John Batho

Λ

Un violon recense la lumière qui danse

autour de ma solitude comme autour d’une souffrance ordinaire

sans un grincement cette sourde rivière se soulève et erre

cherchant de l’ombre pour un instant

elle serpente et croit

se reconnaître dans le velours et les volutes de cette fleur noire

au milieu de nulle part

pour un instant il me semble qu’à pas d’épines

ma solitude s’ouvre aux souffles verts

venus de la mer

qu’elle sombre et se dissipe

comme si enfin je pouvais oublier qui je suis

Éphémère

être

dans l’onctuosité d’un univers

où les vagues sont les progressions de la lumière

où les couleurs se donnent

le mal de mer

pour n’être point

pétrifiées par votre regard

obligées de s’en tenir aux poussières de secondes

et aux saccades

l’intelligence liquide fluide sève

originelle

ne se laisse point

apprivoiser par le cadre

d’une petite phrase

L’étrange voyage

Après la plage du front,  en suivant la ligne suggérée par  les sourcils, je passe sur la paupière pour atteindre l’œil . Bercé par l’oubli, porté par la volonté de tout savoir, voilé par les brumes sauvages du souvenir, le premier astre de la nuit oscille. Appréhender quelqu’un par les traits de son visage revient à reconnaître que dans le dessin des constellations se jouent les vies d’êtres fabuleux, il faut de l’imagination et le don de la divination.

On apprendrait tout du fond de la pupille. Rutilante perle de jais, elle habille l’œil d’une élégance muette et changeante. Elle se baigne dans une clarté fluide qui connaît tout de la nuit, elle compose toutes les symphonies complexes qui se jouent dans le regard.

Parfois, le regard glisse, s’écarte et révèle qu’il me reste pour le comprendre, tout un ruisseau à boire. Ce qui frétille dans ses courants comme les reflets d’une lune, c’est le cœur. Suave, rougeoyant et sourd, le cœur se tait et se tient prêt à déborder dans les larmes.

Certaines personnes portent le cœur dans le regard. D’autres sur la main, d’autres dans le poing ou dans la bave.

Le chemin jusqu’à la bouche serait si facile à trouver, il suffirait de suivre le fil aussi fin soit-il d’une petite phrase. Mais comment rester tranquille, attentif, quand tant de choses sur un visage étourdissent les sens, détournent les sentiments ? Comment distinguer dans les plis de la peau, dans les traces rugueuses oubliées par le  temps, celles habitées par les rires et  le jeu, de celles occupées par le désir d’éblouir, de mentir ou de dompter.

Il faudrait que je puisse disposer du temps selon mon bon vouloir pour l’analyser. Rester attaché aux secondes pendant des heures. Mais les visages ne sont bien souvent que semblables à ces troupeaux de nuages, ils me dépassent. J’essaye de croire qu’ils sont les formes magiques et impalpables d’histoires dictées par les clartés azurées.

Les visages sont des phrases qui n’ont pas de ponctuation et aucun point d’attache. Si je crois enfin tenir une vérité, c’est la lueur scintillante d’une étoile depuis longtemps endormie que je regarde sans le savoir.

Que reste-t-il de l’âme sur le visage, quelles sont les traces que laissent les rêves après leurs passages ? J’aimerais parcourir les visages comme de nouveaux paysages, déployer ma lecture dans le temps et dans l’espace pour en dessiner fidèlement la carte.

L’orchidée

Sans raison j’arpente du regard la lente rivière

parce qu’elle tremble on croit

qu’elle n’avance pas

en surface elle semble si sombre

si froide qu’elle efface le reste du paysage

elle étale son unique pétale

d’orchidée noire si loin qu’on voit

qu’il n’y a plus d’espoir

Machinerie

Troop Ships
1887
James McNeill Whistler , (American, 1834-1903)

À l’horizon

se pointe une ligne

écrite à l’encre noire

on distingue à peine

qu’elle parle de navires

et de naufrages

on n’en lit que la peine

et la peur au ventre

on rentre se mettre à l’abri

qui rêve encore de porter des ailes ?

Quelle importance?

Il est assis sur les marches devant la porte, le regard perdu. Il est là tous les jours, à la même heure, l’heure où il est seul à la maison, l’heure où son vieux père de 78 ans part faire un tour avec la Daf. Il ne veut pas rentrer dans la Daf, il en déteste la couleur. Une couleur qui pique sur la langue et qui pue le vinaigre. La Daf qui semble presque neuve a la même couleur que la moutarde.

Tous les jours, il profite de l’absence de son père pour mendier des cigarettes et du feu. Il ne peut pas fumer, c’est pas bon pour sa tête lui a dit son père. Je pense surtout qu’avec la dose de rohypnol qu’on lui administre tous les jours, la nicotine en plus le zigouillerait. Tout le monde le sait dans le quartier, on ne peut pas lui donner de cigarettes. Personne ne lui donne de cigarette, personne sauf moi. Des cigarettes en chocolat parce que ça le fait rire. Il les prend et les cache et puis taquine son père en faisant semblant de les fumer.

Un jour alors que je lui proposais mon chocolat, il a avoué très doucement qu’il avait un piano, dans un appartement et qu’il était tellement lourd et encombrant qu’il avait dû l’abandonner. Dans les immeubles de logements sociaux désaffectés, une porte dont il avait gardé la clef s’ouvrait sur un studio où trônait son piano. Lorsqu’il se mit à jouer sur l’animal complètement désaccordé, il se transforma en oiseau, en volute de fumée. Il était devenu léger et puis si fier. Il quittait la terre, se défaisait de son costume de nigaud. Il souriait. Je ne pourrais dire, s’il jouait bien. Quelle importance ? Qui me le dira ?