Quelle importance?

Il est assis sur les marches devant la porte, le regard perdu. Il est là tous les jours, à la même heure, l’heure où il est seul à la maison, l’heure où son vieux père de 78 ans part faire un tour avec la Daf. Il ne veut pas rentrer dans la Daf, il en déteste la couleur. Une couleur qui pique sur la langue et qui pue le vinaigre. La Daf qui semble presque neuve a la même couleur que la moutarde.

Tous les jours, il profite de l’absence de son père pour mendier des cigarettes et du feu. Il ne peut pas fumer, c’est pas bon pour sa tête lui a dit son père. Je pense surtout qu’avec la dose de rohypnol qu’on lui administre tous les jours, la nicotine en plus le zigouillerait. Tout le monde le sait dans le quartier, on ne peut pas lui donner de cigarettes. Personne ne lui donne de cigarette, personne sauf moi. Des cigarettes en chocolat parce que ça le fait rire. Il les prend et les cache et puis taquine son père en faisant semblant de les fumer.

Un jour alors que je lui proposais mon chocolat, il a avoué très doucement qu’il avait un piano, dans un appartement et qu’il était tellement lourd et encombrant qu’il avait dû l’abandonner. Dans les immeubles de logements sociaux désaffectés, une porte dont il avait gardé la clef s’ouvrait sur un studio où trônait son piano. Lorsqu’il se mit à jouer sur l’animal complètement désaccordé, il se transforma en oiseau, en volute de fumée. Il était devenu léger et puis si fier. Il quittait la terre, se défaisait de son costume de nigaud. Il souriait. Je ne pourrais dire, s’il jouait bien. Quelle importance ? Qui me le dira ?

Les épines

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Ils rient

ils rient en montrant leurs dents

en faisant claquer leurs mâchoires

ils déploient leurs moqueries comme des

marchands de tapis

ils rient

de moi

et leurs yeux plantent

leurs épines venimeuses

sur mes bras

sur mes mains

qui se mettent à trembler

ils peuvent croire que j’ai peur

ils peuvent croire ce qu’ils peuvent

ils ne savent que crier et rire

j’ai envie de m’enfuir

comme le feu

L’implosion

Je marche et mes pas font résonner les cavernes, les rues émondées. Je n’attendrai pas le bus. Je n’ai pas l’âme assez tranquille pour attendre. Marcher me remplira le ventre. J’avance d’une marche assassine, mon regard pointe la ville qui tremble dans les liquides qui la traversent. Serai-je effrayé par son abandon ? Je vais suivre ses invitations, la rivière explose sous le soleil et fatigue mes yeux. Je fronce.

Je vis sous la menace d’être plongé à tout instant dans les tourments d’un incendie qui me ronge et me met à vif.

J’ai perdu depuis longtemps la faculté de condamner les gens. Je suis persuadé qu’ils agissent par omission, sans prendre toujours conscience des tempêtes qu’ils provoquent dans ma tête.

Ici, sous les ponts, se cache la mélancolie de ma ville. Ce qui coince et ne parvient pas à avancer avec elle, se retrouve ici. La rage qu’on ne peut prononcer là-haut, la faiblesse, la honte viennent boiter au raz de l’eau. Moi non plus, je ne peux plus être le passant qui va quelque part, je ne peux plus, pas aujourd’hui, aller là-haut. Je marche sans but, je marche comme on dévore, plus par rage que par faim. Je n’ai pas besoin d’aller quelque part.

Comme il est déroutant d’être plongé dans une masse grouillante et hurlante et de ne pas comprendre le moindre mot, de trouver inutile toute cette agitation. Comme il est effrayant d’avoir l’intelligence qui soudain se dérobe et vous laisse amputé de la faculté de se prononcer et de se reconnaître. Chaque jour, me désespère un peu plus, de compromis en compromis, je ne parviens plus à savoir où je vais et ce que je veux réellement. Tenir le contact est périlleux, plus rien ne trouve de sens et de finalité. Je me laisse le plus souvent flotter à la surface des choses. Je perds prise. Je prends de la distance, je perds de mon élasticité.

Je suis en train de m’éteindre.

Sans le moindre cri.

Abracadabra

On dit souvent qu’il suffit de le vouloir vraiment pour que les rêves se réalisent. Tout se trouve à portée de celui qui « veut vraiment » . Tant pis pour tous les autres, ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent vraiment, tant pis pour ceux qui ne veulent plus rien et n’ont plus aucun espoir ou n’en ont jamais vraiment eu un.

Tant pis pour ceux qui ne veulent qu’à moitié et sont plus hésitants.

Pourtant, parfois il m’arrive de fermer les yeux, de souhaiter le plus fort que je peux d’avoir un cerveau-formule-1 capable de résoudre toutes les équations en un temps record. Il m’arrive de souhaiter très fort des choses complètement inutiles, futiles, faciles : un ruban bleu pour mon vélo, un macaron ou un tout petit morceau, le museau tout mignon d’un petit chaton, les minuscules épines de la rose la plus rose.

Je t’invite, toi et n’importe qui, à rêver tout haut, à crier ou à murmurer tout bas, ici, devant tout le monde ou là-bas à l’autre coin du monde. Abracadabra.

Sort

Quand les arbres tendent leurs bras vers le ciel

quand le fleuve s’épanche comme une vieille

je sors

On ne peut pas dire qu’il fasse beau

Le temps a été découpé au couteau

L’eau s’est transformée en huile lasse et

lente

le vent

se fait fouetter  par les roseaux

Il n’est pas une seule plante

qui ose encore attendre

Je vais

sans savoir, sans avoir

un seul caillou aussi lourd que l’espoir

Je n’ai plus rien à dire et à défaire

je n’ai plus

Rien à penser ou bien c’est pire

Il ne me reste que cette faim

et la peur

que tu m’oublies

Sombre

Je sombre

mes cheveux comme les algues

mes bras comme des brindilles

mon encéphale cette méduse

je vagabonde

les ondes comme mes pleurs

la pluie comme mon rire

et le silence

me maintient sous sa menace

Spectral

Il m’arrive de penser avoir le ventre assez gros d’envies que pour pouvoir manger la Beauté d’une seule et même bouchée. Cette force illusoire semble sortir de nulle part et enfler pleine d’espoir.

Je gonfle parfois au point de tout dévaster comme ces tornades qui se propulsent violemment ou s’anéantissent tout aussi soudainement. Je déplace du vent.

Il m’arrive de croire que la Beauté me concerne et me regarde, qu’on se comprend, qu’il me suffit de la reconnaître pour pouvoir adhérer à elle. L’appeler par son prénom, la tutoyer.

Adhérer à la Beauté me permettrait d’adhérer au monde et donc d’avoir une existence consistante. Une raison d’être .

Je sens et je comprends que très souvent que je n’adhère pas au monde. Je ne suis pas les procédures, je ne suis pas la marche, je ne suis rien. Les mécanismes sociaux de ma planète m’ont été livrés sans mode d’emploi et il me manque des morceaux, les pièces principales.

Le monde ne cesse d’être mouvant et arbitraire, il ne cesse de me tomber dessus. Je ne suis pas socialisable car je suis susceptible de péter un câble toutes les 3 secondes.

Je n’adopte pas toujours les bonnes manières, il ne s’agit pour moi que d’un jeu de hasard, les dès sont pipés, les règles ne tiennent compte d’aucune nuance.

Alors, il ne me reste plus qu’à flotter sans être ni tout à fait perdu, ni tout à fait sauvé.

Il n’existe pour moi que des demies mesures, des teintes indécises, des zones floues. Une part du monde, une partie de la vie, reste muette. Ne se prononce pas. Je suis incapable de lui donner des mots. Je ne puis que crier : non, non. M’enfermer dans le mutisme. Détruire ma propre parole, trouver l’insulte.

Il m’arrive d’être nulle part, sans ombre portée, tremblotant et minuscule, épouvanté par des grains de sables. À portée du vide, entre les mains du grand basculement. Certains jours, je suis vieux, fané, sans certitude. Plus rien ne m’importe, même le néant pèse des tonnes. Je reste cloué sur place. Sacrifié inutilement.

Être totalement inutile et être obligé de l’admettre en toute conscience, être obligé d’accéder d’office au statut de chose.

Mes pensées sont cadavériques. Souillées.

Je suis rouillé et fou.

Foutu.

Cheval

Study of horse

Au départ, j’étais cheval, je suis né cheval, il a fallu pour vous convaincre de mon droit à l’existence que je devienne un humain. Pourtant, on ne me gouverne pas par la force ou l’oppression, on ne me fait pas avancer sur les chemins qui dénigrent les petites choses. Les détails s’accrochent ma fantaisie, ils apparaissent parfois pour ce qu’ils ne sont pas. Si on touche à cette forme de liberté, je préfèrerai foncer sur un mur et me détruire que de céder à une obéissance aveugle et que je juge stupide.

On ne force pas ma peur à piétiner des principes généraux admis par une majorité oppressante. On me guide en douceur, sans brutalité. Du bout de la pensée, comme on le ferait avec un très jeune enfant en expliquant ce que je ne comprends pas et qui semble avoir tellement d’importance pour avoir du crédit et une place dans votre conscience.

Je n’ai confiance qu’en ce qu’on donne immédiatement et sans détour. Inutile d’emballer vos gestes dans les discours lorsque j’ai pris le vent en poupe. Inutile de m’appeler, si j’ai jeté ma raison au diable et que je suis parti au galop. Je reviendrai toujours vers la paume ouverte, vers l’oeil qui me regarde.

L’humain en moi est un animal. Maladroit. Je ne sais pas plaider. Les mots ne me servent pas à trancher la théorie de principes universels. Je réfléchis et agis au cas par cas. J’évite les généralités surtout en ce qui concerne les comportements humains. Vos manières sont parfois tellement hypocrites. Beaucoup m’apparaissent comme étant dépourvues de logique et de cohérence. Je ne les comprends pas.

Les mots se posent sur mon dos de cheval, s’agrippent à mon encolure et veulent me faire croire que ma crinière dans la course est comme la flamme de l’incendie. Pour les retenir, je n’ai trouvé d’autre moyen que de les écrire, d’en photographier certains. J’écris avec ce qu’il me reste de souvenir juste avant qu’ils ne s’échappent définitivement, j’écris avec les coïncidences, avec les brindilles de lumière, avec ce qui est furtif et ne dure pas. Avec le hasard que je rencontre fortuitement ou après l’avoir invoqué pour qu’il vienne à moi, me secourir, m’aider à vous montrer que le monde n’est pas toujours comme vous le voyez. La réalité tremble et scintille autrement si on est un cheval.

Pour être moi, il faut que je sois cheval. Il faut que je me sente prêt à tout pour satisfaire la vie, prêt à déployer mes plus belles allures pour vous plaire et être votre ami. Prêt à poursuivre chacun de mes rêves.

Je sais, c’est absurde avec le corps que m’a attribué la nature, de se prendre pour un cheval et d’essayer de vous montrez ce qu’il a de merveilleux à quitter sa propre existence humaine pour redécouvrir le monde à chaque minute sous un point de vue que vous ne soupçonneriez pas sans moi. Ne peut-elle donc jamais se tromper, la nature ? Il existe peut-être un cheval qui rêve d’être moi ?