Aranéoïde

© Peter Szucsy

Elle occupe l’imperceptible faille
comme une ombre
mais elle n’est pas une ombre


il est difficile d’écrire
ce qu’elle est

elle ressemble à un point

Tout autour de son antre
elle a tissé une toile invisible
qui l’aide à sentir le monde

une toile sur laquelle elle
se déplace à la vitesse de la lumière

si un fil vibre

la vie est-elle un piège
elle reste transparente à ne rien y comprendre
un jour soudain on aperçoit
le soleil noir


Source image: ici
Le site de l’artiste:

Ciels bleus

©cc

Le rocher a fixé à jamais le bouillonnement de sa naissance.
On pourrait s’imaginer qu’il figure les plis d’une vague, les remous d’une tempête.
Cet éclaboussement avec le temps s’est très peu laissé éroder:
ses lignes sont souples, ses profils changent. 

La lumière lui permet d’évoluer, d’écrire ce qu’il veut.

Parfois, il décrit une baie, le sable, la vallée et explique avec lenteur
que le ciel bleu est aussi malléable que la mie du pain chaud sortant d’un four.

Quand le monticole bleu se pose sur l’effervescence la plus fortement formulée,
le rocher soudain fait silence
le profil à lui seul témoigne de ce que s’est d’être un oiseau.

Mieux que n’importe quel chant, sifflement, paroles, le mot solitaire
qui désigne sa personne n’existe pas
Cela,
le rocher le sait fort bien.

Mésange

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Close up butterfly wings——- source image

 

Dans l’encadrement de la fenêtre
le rosier dessine les diagonales
et le vent les efface
surgit dans mon champ de vision
le papillon jaune et bleu qui hier
butinait sans relâche mon espoir
mais non ce qui s’envole sans soucis
est une mésange et sa parole
comme une chanson qu’on plante
dans le ciel pour ne plus avoir
rien à oublier

S’écrire

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Bertand Els via https://elsacker.tumblr.com/post/162509606291

J’entre en cet endroit où
Néant Vide Silence
s’élancent sans trouver le moindre sens
le mot se laisse remplacer par la feuille
ses dents sa chair mangent la lumière
pour tordre l’univers seulement des branches
aux gestes involontaires
elles ne dirigent aucun orchestre
seul mon esprit rampe et cherche une voie
où pourra serpenter mon rêve et penser que
le venin d’une morsure se mue en sève

Antre

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Cave- Bertrand Els

©Bertand Els

Mémoire minérale assemble
heures et journées
en faisant d’elles coulées de laves
ruissellements d’étoffes chaudes et froides
objet improbable optant pour la fluidité du feu
et la brûlure sèche de la faille
écriture folle à lier déliant les langues ancestrales
celles qui ne parlent jamais de la nuit en la dénonçant
toujours ma solitude enrayée divague
au plus profond d’elle le rêve et
ce qu’il reste d’éclats aux miroirs noirs
la transcription brisée hallucinée de
l’écho diffus
un enchevêtrement cosmique
se propage à la manière des vagues et des naissances
chaotiques

Inhabile

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J’avance poussant devant moi mon ombre
le vent invite dans mes yeux les larmes
le froid les guide sur mes joues
comme un troupeau de chèvres de montagne
j’avance un sourire sur les lèvres
vagues à l’amertume légère
parfois je les efface parfois elles disparaissent
laissant une minuscule empreinte de sel
sans savoir vraiment si la voie qui souvent me fatigue
me renvoie un écho troublé
me mènera à l’endroit où nos paroles se joignent
où nos souffles nagent et où les murmures
les colorent comme aurores boréales


source image

Soudain

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Joe Brittain

Comme nuages les rivages se dissipent au large
il devient impossible de savoir ce que cache la mer et même de reconnaître avec certitude les contours de l’île
pourtant
de la colline comme d’une épaule s’écoule une chevelure
de myrte de bruyère de ciste
d’immortelles
senteurs
Je ne pourrais dire   il vente
car je sens bien que le vent n’a rien d’aussi méthodique que la pluie

il habite l’horizon

est né de la montagne
le vent  est  un petit animal
étourdi  fort  soudain
est-il possible de le maintenir sur la paume des mains
même à la voile il échappe


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Vigilance

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Au delà des mots,
il n’y a rien
grâce à eux
parfois je peux
décider de mes frontières
sans rompre le silence

à l’endroit où je les place
je sonde ce qui pourrait se nommer
puits
des veines
que les racines ravagent
de leur vies indifférentes
aux sens

traversant le vide noir
désobéissante ma pensée
rêveuse nage

avec l’accord des mots
certains réussissent
le poème
l’archer de ses flèches
alors ouvre une brèche
dans l’invisible membrane
fine et vive qui divise
les univers

ce qu’on n’arrive pas à nommer
tendrement un instant se regarde
s’imprime sur mon âme
qui se souvient
l’imperceptible
qui je croyais
de son message
animait le néant

En deçà des mots
il y a
la mort et le quotidien
qui lui obéit
avec toujours plus
de soin


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Minéral

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Adam Fuss

Un galet
et pourtant ils sont des milliers à occuper les fonds du torrent
un galet poli par le soleil n’a presque pas d’ombre
lourd et chaud
palpite comme un cœur
un galet qu’un imprudent prendrait dans la main
avec l’espoir de le laisser tomber
dans l’eau pour avoir le bonheur d’entendre le bruit du poids de l’existence qui se sauve
mais sous la pierre l’Aspic
Sous l’eau les cerceaux du soleil encerclent
un galet
gris
gros
D’abord la main
le poignet
le bras
le tronc
les jambes
les pieds
et ce qu’il reste au cerveau d’esprit
se crispent et durcissent
insensiblement
la vie son poids dans ton cœur est
un galet poli par la douleur

 

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Le jour des morts

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Il n’est par rare que mes pensées entre elles se nouent au point de m’embrouiller et de me faire perdre le fil des conversations et des débats qu’elles mènent en moi. La sensation ainsi produite durant ces instants qui parfois durent plusieurs jours est celle de celui qui s’étouffe, de celui qui lutte contre une invisible force qui le retient ou souvent le replace au même endroit intenable d’une escalade périlleuse qui s’est imposée à lui sans qu’il puisse choisir. Je me noie dans une mer où les vagues scélérates sont des lacets de phrases, des cordages de mots égarés, abrutis de voyages, secs et cassants de n’avoir pu ni se nourrir, ni s’abreuver. Ma mémoire s’érode et se rempli de trous noirs.

Pour m’accompagner même si je n’ose jamais implorer ton aide, je sens comme quelque chose qui ressemble à ta présence. Ton souffle m’indique un sourire, une longue marche qui te fatigue ou simplement la surprise d’un présent que la vie t’offre sans prévenir. Elle a compris la vie, que la mort depuis longtemps t’épuise, te montre ce dont elle est capable en atteignant tous ceux qui avaient le bonheur d’être tes amis, tes frères, tes chers. La mort a longtemps refusé de te choisir ou bien alors disons que tu as refusé comme tu l’as pu d’obtempérer à ses exigences. Pour m’accompagner, tu as confié ta patiente douceur à une lune rousse dont l’improbable croissant pâle continue d’illuminer mes voies.

Je suis dans cet endroit du jardin redevenu sauvage. Rosiers grimpants, feuilles d’acanthe, buissons de myrte, verveine citronnelle, feijoa,  glycines et lys de mer occupent l’espace parce qu’en poussant ils ont meublé le temps de leurs croissances différentes, multipliant d’une manière presque invisible toutes les secondes. Parmi les feuillages et les épines, les branchages et les mouvements suscités par le vent et le jour qui progresse, je ne rencontre aucune difficulté à m’imaginer être un écureuil. Ma principale tâche est de trouver les trésors qui me permettront de tenir tout l’hiver. L’air bleu brasse les parfums de la terre arrosée de soleil, les fragrances des fleurs se mélangent à celles des feuilles.

Les bras chargés de feuilles, de tiges, de bulbes dont on devine la générosité, je me dirige vers la serre. L’esprit vide et muet. Absent au monde qui progresse et va toujours dans la direction opposée à celle que je choisirais. Je chantonne.

Alors que je ne me suis pas privé de faire du bruit, de remuer la terre sans tenir compte du ciel, toi, soucieux d’être discret, tu as parcouru en trottinant l’espace nu qui sépare la serre du bosquet qui t’assurait protection en te cachant. Quelle est la piste odorante qui te pousse à prendre un tel risque ? Nos regards se croisent. Le tien est à la fois celui de quelqu’un qui est libre et lucide, conscient du coût de cette liberté. Chaud, doré comme l’été, puissant comme celui qui maîtrise malgré un acharnement précis et condensé de l’adversité sa destinée. Le mien comme toujours est étonné d’avoir cette chance ultime de contempler ce qui d’ordinaire ne se laisse de personne approcher. Ton regard roux résout les énigmes inutiles qui embrouillent mon esprit. Cette rencontre occupe probablement le temps à la manière des végétaux, l’élégance, la beauté ne portent aucun nom car rien n’est conçu comme dans notre univers à nous les humains pour décorer, pour meubler ou tuer le temps.

Cette rencontre furtive, à la croisée de chemins me laisse soudain songer que mon navire égaré atteint l’île délicieuse du souvenir. L’ultime et délicieux baiser d’une vie avant toute chose où la préoccupation première est de résister non pas à la mort mais à la vie telle qu’elle se présente vient se poser sur mon front.

Les jours qui ont suivis ton apparition, d’autres que moi ont pu apercevoir ta silhouette errante. Se sont-ils laissés envoûter par ta fauve certitude, par l’audace de celui qui ne cherche qu’à se nourrir. Ce sont nos cris apeurés qui t’ont forcé à rejoindre le monde des êtres qui préfèrent la réserve, le silence, l’oubli et ont fait le choix de vivre dans l’ombre.