S’écrire

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Bertand Els via https://elsacker.tumblr.com/post/162509606291

J’entre en cet endroit où
Néant Vide Silence
s’élancent sans trouver le moindre sens
le mot se laisse remplacer par la feuille
ses dents sa chair mangent la lumière
pour tordre l’univers seulement des branches
aux gestes involontaires
elles ne dirigent aucun orchestre
seul mon esprit rampe et cherche une voie
où pourra serpenter mon rêve et penser que
le venin d’une morsure se mue en sève

Antre

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Cave- Bertrand Els

©Bertand Els

Mémoire minérale assemble
heures et journées
en faisant d’elles coulées de laves
ruissellements d’étoffes chaudes et froides
objet improbable optant pour la fluidité du feu
et la brûlure sèche de la faille
écriture folle à lier déliant les langues ancestrales
celles qui ne parlent jamais de la nuit en la dénonçant
toujours ma solitude enrayée divague
au plus profond d’elle le rêve et
ce qu’il reste d’éclats aux miroirs noirs
la transcription brisée hallucinée de
l’écho diffus
un enchevêtrement cosmique
se propage à la manière des vagues et des naissances
chaotiques

Inhabile

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J’avance poussant devant moi mon ombre
le vent invite dans mes yeux les larmes
le froid les guide sur mes joues
comme un troupeau de chèvres de montagne
j’avance un sourire sur les lèvres
vagues à l’amertume légère
parfois je les efface parfois elles disparaissent
laissant une minuscule empreinte de sel
sans savoir vraiment si la voie qui souvent me fatigue
me renvoie un écho troublé
me mènera à l’endroit où nos paroles se joignent
où nos souffles nagent et où les murmures
les colorent comme aurores boréales


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Soudain

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Joe Brittain

Comme nuages les rivages se dissipent au large
il devient impossible de savoir ce que cache la mer et même de reconnaître avec certitude les contours de l’île
pourtant
de la colline comme d’une épaule s’écoule une chevelure
de myrte de bruyère de ciste
d’immortelles
senteurs
Je ne pourrais dire   il vente
car je sens bien que le vent n’a rien d’aussi méthodique que la pluie

il habite l’horizon

est né de la montagne
le vent  est  un petit animal
étourdi  fort  soudain
est-il possible de le maintenir sur la paume des mains
même à la voile il échappe


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Vigilance

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Au delà des mots,
il n’y a rien
grâce à eux
parfois je peux
décider de mes frontières
sans rompre le silence

à l’endroit où je les place
je sonde ce qui pourrait se nommer
puits
des veines
que les racines ravagent
de leur vies indifférentes
aux sens

traversant le vide noir
désobéissante ma pensée
rêveuse nage

avec l’accord des mots
certains réussissent
le poème
l’archer de ses flèches
alors ouvre une brèche
dans l’invisible membrane
fine et vive qui divise
les univers

ce qu’on n’arrive pas à nommer
tendrement un instant se regarde
s’imprime sur mon âme
qui se souvient
l’imperceptible
qui je croyais
de son message
animait le néant

En deçà des mots
il y a
la mort et le quotidien
qui lui obéit
avec toujours plus
de soin


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Minéral

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Adam Fuss

Un galet
et pourtant ils sont des milliers à occuper les fonds du torrent
un galet poli par le soleil n’a presque pas d’ombre
lourd et chaud
palpite comme un cœur
un galet qu’un imprudent prendrait dans la main
avec l’espoir de le laisser tomber
dans l’eau pour avoir le bonheur d’entendre le bruit du poids de l’existence qui se sauve
mais sous la pierre l’Aspic
Sous l’eau les cerceaux du soleil encerclent
un galet
gris
gros
D’abord la main
le poignet
le bras
le tronc
les jambes
les pieds
et ce qu’il reste au cerveau d’esprit
se crispent et durcissent
insensiblement
la vie son poids dans ton cœur est
un galet poli par la douleur

 

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Le jour des morts

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Il n’est par rare que mes pensées entre elles se nouent au point de m’embrouiller et de me faire perdre le fil des conversations et des débats qu’elles mènent en moi. La sensation ainsi produite durant ces instants qui parfois durent plusieurs jours est celle de celui qui s’étouffe, de celui qui lutte contre une invisible force qui le retient ou souvent le replace au même endroit intenable d’une escalade périlleuse qui s’est imposée à lui sans qu’il puisse choisir. Je me noie dans une mer où les vagues scélérates sont des lacets de phrases, des cordages de mots égarés, abrutis de voyages, secs et cassants de n’avoir pu ni se nourrir, ni s’abreuver. Ma mémoire s’érode et se rempli de trous noirs.

Pour m’accompagner même si je n’ose jamais implorer ton aide, je sens comme quelque chose qui ressemble à ta présence. Ton souffle m’indique un sourire, une longue marche qui te fatigue ou simplement la surprise d’un présent que la vie t’offre sans prévenir. Elle a compris la vie, que la mort depuis longtemps t’épuise, te montre ce dont elle est capable en atteignant tous ceux qui avaient le bonheur d’être tes amis, tes frères, tes chers. La mort a longtemps refusé de te choisir ou bien alors disons que tu as refusé comme tu l’as pu d’obtempérer à ses exigences. Pour m’accompagner, tu as confié ta patiente douceur à une lune rousse dont l’improbable croissant pâle continue d’illuminer mes voies.

Je suis dans cet endroit du jardin redevenu sauvage. Rosiers grimpants, feuilles d’acanthe, buissons de myrte, verveine citronnelle, feijoa,  glycines et lys de mer occupent l’espace parce qu’en poussant ils ont meublé le temps de leurs croissances différentes, multipliant d’une manière presque invisible toutes les secondes. Parmi les feuillages et les épines, les branchages et les mouvements suscités par le vent et le jour qui progresse, je ne rencontre aucune difficulté à m’imaginer être un écureuil. Ma principale tâche est de trouver les trésors qui me permettront de tenir tout l’hiver. L’air bleu brasse les parfums de la terre arrosée de soleil, les fragrances des fleurs se mélangent à celles des feuilles.

Les bras chargés de feuilles, de tiges, de bulbes dont on devine la générosité, je me dirige vers la serre. L’esprit vide et muet. Absent au monde qui progresse et va toujours dans la direction opposée à celle que je choisirais. Je chantonne.

Alors que je ne me suis pas privé de faire du bruit, de remuer la terre sans tenir compte du ciel, toi, soucieux d’être discret, tu as parcouru en trottinant l’espace nu qui sépare la serre du bosquet qui t’assurait protection en te cachant. Quelle est la piste odorante qui te pousse à prendre un tel risque ? Nos regards se croisent. Le tien est à la fois celui de quelqu’un qui est libre et lucide, conscient du coût de cette liberté. Chaud, doré comme l’été, puissant comme celui qui maîtrise malgré un acharnement précis et condensé de l’adversité sa destinée. Le mien comme toujours est étonné d’avoir cette chance ultime de contempler ce qui d’ordinaire ne se laisse de personne approcher. Ton regard roux résout les énigmes inutiles qui embrouillent mon esprit. Cette rencontre occupe probablement le temps à la manière des végétaux, l’élégance, la beauté ne portent aucun nom car rien n’est conçu comme dans notre univers à nous les humains pour décorer, pour meubler ou tuer le temps.

Cette rencontre furtive, à la croisée de chemins me laisse soudain songer que mon navire égaré atteint l’île délicieuse du souvenir. L’ultime et délicieux baiser d’une vie avant toute chose où la préoccupation première est de résister non pas à la mort mais à la vie telle qu’elle se présente vient se poser sur mon front.

Les jours qui ont suivis ton apparition, d’autres que moi ont pu apercevoir ta silhouette errante. Se sont-ils laissés envoûter par ta fauve certitude, par l’audace de celui qui ne cherche qu’à se nourrir. Ce sont nos cris apeurés qui t’ont forcé à rejoindre le monde des êtres qui préfèrent la réserve, le silence, l’oubli et ont fait le choix de vivre dans l’ombre.

Végétatif

Number 26 - Jackson Pollock, 1949
Number 26 – Jackson Pollock, 1949

Le soleil dans le feuillage des absinthes

apprivoise sa propre lumière d’or et d’argent

la partie sauvage est souple et soyeuse

comme la fourrure du jaguar

griffes, crocs et solitude lui confèrent cet état de divinité

incroyable

solide et vorace

la partie aiguisée et limpide est comme

le trait de crayon jaune qui lacère

l’azur

on lui trouve une faille

une vilaine blessure

inguérissable

la partie sombre est semblable

au silence qui coule à l’infini

jusqu’à rejoindre tout au fond

l’improbable écriture

des racines dans la nuit

Aidé par le vent

Ocelot ( Leopardus pardalis ) photographer unknown (via story-of-fame)
Ocelot ( Leopardus pardalis ) photographer unknown
(via story-of-fame)

À côté du palmier qui se baigne

tout frétillant dans le ciel aidé par le vent,

il y a son ombre qui semble habiter un autre monde.

Parfois surgit pendant quelques secondes l’ocelot

qui quand je le regarde replonge vers l’arbre et disparaît.

L’ocelot, pluie d’auréoles blondes et de cerceaux sombres.

L’ocelot fait de la nuit qu’il arpente une divinité aux accents fauves.

L’ocelot, apparence que prend la conscience

pour se moquer de mon esprit qui se laisse

si facilement ronger par les peurs inutiles

qui font de la vie des haillons que plus personne

ne souhaite porter.

Dans tout arbre qui tremble et frissonne

d’amour pour l’impalpable énergie

du coin de l’oeil, depuis ce morceau évanoui de l’âme

surgit ce qui finit toujours par ressembler à un poème.

Si je le questionne, il ne me répond rien.

Si je lui donne une forme parfaite, il se brise comme une tasse en porcelaine.

Si je le sonde, il disparaît.

Or

Artem Ogurtsov
Artem Ogurtsov

L’or est dans le regard

Du lys blanc

Tu le frôles frelon vrombissant

Tu emportes le printemps

Comme un pigment

pour faire tinter l’horizon

L’or est dans l’iris

du loup

du chat

du lion descendu de la montagne

Dans les flammes vertes et les aiguilles des buissons

qui rongent les ombres et frémissent

les pupilles brillent et se fendent

La mort s’envole en croassant

Juste avant que la lune naisse

L’or est dans la tresse de cette folle

Sa plénitude te transperce

comme le dard de cette fleur

dont les parfums habillent

la nue