Émanation

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Phoenician, 700 – 650 BC

La mer est telle que le ciel
est devenu un fantôme
au loin les îles sont des pièces d’étoffes bleues
épaules bras hanches mains étaient des calanques
la mer tellement souple
ses vagues
à peine soufflent une suite
à la nue
se soulève en moi l’immense doute
depuis que je suis née ce poulpe
glisse son amertume dans mes soutes
la mer fille des flammes
pleure

Majuscule

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Moon from ISS

Dans le ciel le D majuscule
de la lune
et
au dessus du maquis
la brume broute toute la nuit
Chaque pin porte
dans ses bras
son troupeau de pas
et de cris

Se suspend
aux battements
d’ailes d’une initiale
un astre
léger tel le sourire
qu’on n’adresse à personne

Adventice

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William Henry Fox Talbot, Wild Fennel (1841-42)

S’occuper d’un végétal
c’est presque comme s’occuper d’un poème
il existerait tout aussi bien en mon absence
sans que j’en ai la moindre connaissance
J’aménage dans la terre que j’ai nourrie
abreuvée     en toute légèreté
un habitacle à deux étages
une chambre noire     pour développer les racines
une chambre claire     pour les tiges   les épines     les feuilles
les boutons       les rejets
J’attends     je projette des floraisons
j’observe
j’imagine des constructions de feuilles
je me rends apte à comprendre un langage
qui n’est pas encore le mien
puisqu’il n’use d’aucun mot
je rectifie toujours tous mes gestes
dans un souci   de perfection
qui ressemble         au meilleur usage
de la lumière
au plus judicieux partage     de cette portion d’espace
je regarde le présent advenir

En friche

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Straw-colored Fruit Bat Eidolon Helvum, Ben Van Den Brink

Entre
ce venin
et
mes articulations
l’espace libre
laissé en friche aux secondes

chacune
comme un grain
grippe
mes mouvements
afin que je n’avance
jamais
souplement

des gonds rouillés
grincent
grondent
ponctuent
vagues
tornades
granuleuses
torsions

mes os sont toujours sur le point
de se réduire en poudre


Parfois par un soupirail
des lambeaux de souffrance s’échappent
Je les contemple
battre de l’aile


Parfois en rêve
j’échange mes chauves-souris
vampirisantes
contre
les quelques gouttes phosphorescentes
du crépuscule
afin que survienne la trêve

 

Ta bouche

Ta bouche est une feuille

qui jamais ne se détachera

de l’arbre qui l’a rendue

si tendre

des nervures pour les lèvres

des nervures pour les mots

des nervures pour le sens

et les silences

ta bouche croquante

et verte

oubliée entre les branches

qui fouettent le vent

Parmi les feuillages

Keats / by Gregory Thielker
Keats / by Gregory Thielker

En fermant les yeux, je rencontre la nuit remplacée par les fleurs qui l’embaument. Le sentier du jardin me conduit parmi les feuillages jusqu’à l’endroit où les vagues touchent les rochers et le ciel étoilé dans une seule et même vague.

Comme on jette un filet de pêche, je me lance à la recherche dans l’eau noire et mouvante où nagent les songes, de ce céphalopode immense ou de son ombre. On dit que le monstre possède au bout de chacune de ses huit tentacules un cerveau capable de penser librement. À la place du poulpe, je vois entre les flots mon coeur qui se propulse en ne laissant derrière lui qu’un nuage d’encre luminescente. Au fond de moi peu à peu, le vide laissé par l’animal se remplit de vagues.

Mes phrases s’érodent, mes pensées se perforent, les images se délitent. Il manque de plus en plus de lettres aux mots. Les points de suspension ne jouent plus à évacuer le trop plein de sens. Ils sont comme autant de trous noirs, de coups de marteau pour clouer le silence.

Mon corps au fur et à mesure qu’il engloutit les flots, l’écume, les crinières d’étoiles se vide. Il est inutile de chercher à capturer une histoire en ne montrant que son squelette, même la forêt l’hiver n’exhibe pas comme tellement d’humains sa provisoire défaite.

Écriture

Watermarks - Abstract Photography by Marco Visch
Watermarks – Abstract Photography by Marco Visch

Les goélands échangent leurs plumes

pour de l’écume

au loin les vagues s’en servent

pour réécrire les brumes

naissent des collines bleues

des nuages aux allures de combe

capables de s’envoler

Vagues

Bertrand VDE
Bertrand VDE

tumblr_np0y9w7lZJ1u3jjero9_1280L’arbre foisonnant de récits et de mythes

Peuple le vent de vagues

La poésie comme un feuillage

D’ombres et de nimbes

Renvoie à l’homme sa propre image

Est-ce le son suave de son souffle

Qui me reste à jamais mystérieux

Sa source limpide

Glisse dans le petit couloir

Du hautbois

º

Le ciel nocturne

En épousant la terre

Souveraine

S’est paré d’étoiles

Répartissant entre chaque humain

Même les plus faibles

L’espace indéfinissable

Entre harmonie cosmique

Et destin funeste.

 

Violence douce

Minjung Kim(Korean, b.1962) Blue Echo (Eco blu) 1995 Watercolour and ink on rice paper

 

À l’encre qui perle à la pointe du pinceau, il ordonne un pas à peine plus lourd que celui de l’insecte qui se pose à la frontière du ciel, sur l’onde discrète d’un lac.

Face à la blancheur de la feuille, c’est ce qu’il nomme la pudeur. Sa propre réserve imprime toute son hésitation au caractère qui lui donnerait un nom dans le désordre du feuillage d’un buisson.

Il s’avance comme on marche sur la neige, en s’imprégnant de cette matière qui bruit comme une étoffe mais est toujours sur le point de fondre.

Avides les veines et les fibres s’abreuvent de ce qui décrit la nuit pour lui opposer le jour.

L’encre sève et sang aveuglé gagne en gaité.

Sur le papier, on peut désormais lire dans la courbe d’un tronc, le rêve d’une irisation de toutes les frontières.

On y verrait presque une certitude ou son fantôme.

La vie capturée pour une éternité dans cet instant du jour où elle hésite à ne plus être totalement sauvage.

Pétulance

Suzanne Dekker "Hope"
Suzanne Dekker
« Hope »

Parfois un instrument à cordes imprime à l’étang un fluide mouvement. Un trait s’éternise jusqu’ à la cime des choses. La lenteur émerge peu à peu comme cris à peine sortis du nid. L’eau en surface se défait des plis inscrits par la nuit et moi je vois le soleil encercler l’endroit où mes feuilles ovales s’étalent.

Je devrais à l’instant choisi cibler un point du ciel où me suspendre ailes ouvertes. Quelle est cette ombre géante amalgamée à ton immonde haine ? Crois-tu que le mensonge dont ton poing crispé me menace est à même d’empêcher ma floraison ?

C’est aux nuages brassés par la lumière que je dois la couleur de mon bourgeon, c’est à la lance qu’il doit son élan pointu, c’est à l’eau sombre que je voue mon irisation.