serin cini

Ghislain38, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

Aux points cardinaux du livre qui s’écrit de temps en temps
quelque chose de ta personne
infime
s’arrime 

un cri d’urgence
à chaque pli du jour cette goutte
de ta sueur

imprègne le chant que tu répliques
à l’infini

l’alerte sereine face aux rires jaunes des seigneurs


le soleil s’écarte de leur route
tandis que tu picores l’azur depuis


la galaxie où s’illuminent les planètes olives encore à l’état de fleurs 

Parfois simplement tu disparais


Serin Cini

Le vent

Il vient du large  il coule depuis le sommet d’une colline

il passe par dessus mon épaule le vent
il met du temps avant de toucher le rivage

il vient avec tellement de vagues et d’algues

il est presque toujours dans la chevelure des arbres
les pins les oliviers
sa voix ressemble à celle des draps qui sèchent sur les prairies
à celle des nuages au soleil

un jour j’ai osé le regarder en face

j’ai vu qu’il chantait la gorge déployée le bec fier l’oeil noir pointant le ciel le vent
sur son aile un trait d’écume dans son chant une lueur à peine rose

tout le jour il a repris la même phrase qu’il alternait avec des plages de silence 

la même phrase jusqu’à ce qu’elle soit polie et luisante 

jusqu’à ce qu’elle atteigne la perfection du nid de la mésange


Doucement

©cc

Tu vas par quelque avenue de la ville

tu vas un piano dans la cage thoracique

tu as le sentiment que c’est lui qui t‘emporte et te guide

lui qui pleure toutes les notes limpides des cascades

tu n’as plus le pouvoir de masquer ce qui ne va pas

le piano a décidé de vivre au jour claudiquant tel le fractionnement de la pluie

mélangeant folie de l’écoulement et mélancolie de l’empêchement

attente et impatience 

tu vas sans que ton coeur ne s’effondre sans plus te dissoudre totalement 

au milieu de toi-même l’impossible décision disloque le désespoir

tu vas la forêt dans l’âme 

l’humus coule de la source vers l’éternité 

Voies

Cette étoffe lente
de velours noir c’est la rivière qui erre dans les bras de la forêt

L’eau sans remous semble s’alourdir en plein d’endroits

les poissons engourdis se laissent caresser par la vase froide

une voix lance un appel à la solitude et elle lui répond comme le font les cascades
les gorges sont pleines de noms élargissant les possibles

une famille de chants réchauffe la brume lui dénoue la chevelure
renoue des amitiés fortifie les sensations

au-dessus de la rivière infranchissable la meute vient de construire un passage
chaque membre de la troupe l’emprunte en suivant les pas de
la louve alfa

Adagio

De note en note

mon coeur tombe

aux cordes de la guitare

il répond par battements sourds
il marche à pas d’araignée

pour contourner un gouffre
le bouillonnement du souffle du torrent

L’aranéide s’élance afin d’ancrer 

d’un bout à l’autre
de l’univers


sa toile immense  

les voix enchevêtrées
des violons du haut-bois de la harpe

lui chantent pourtant au nom de la forêt
d’étoiles 

qu’il sera impossible de contenir la construction de soie

mais mon coeur n’entend plus déjà 

Je viens de boire le dernier accord

hululement

Tyto alba (Audubon)

Jean-Jacques Audubon [Public domain], via Wikimedia Commons

La nuit venait de naître
quelques étoiles voulaient
se mirer dans la mer
le ciel violet volait
au dessus du jardin
quand brassant le silence
de ses grandes ailes
crémeuses une chouette effraie
me rappela que pour le mesurer
depuis bientôt quarante mille ans
le temps les hommes se servent
d’instruments qui permettent
parfois d’imiter avec une précision
qui arrache les larmes
un hululement.

Mausolées

Je n’oublie pas les mots mais parfois j’oublie ce que j’ai à dire. Je sais qu’à chacun comme au creux d’une naissance appartient une existence, un sens au quel par commodité j’ajoute une image, deux images, un hologramme. Aux images se nouent souvenirs et souvenirs de souvenirs, parfums, saveurs.

Aux mots, il reste toujours le pouvoir de quelques lettres. Si je peine à me dire ou plus simplement à dire, c’est parce qu’à mon sens les interlocuteurs manquent de précision dans le choix de mots de leurs réponses. Ils en oublient, ils en supposent ou imaginent que je parviendrai à trouver ceux qu’ils ne prennent pas la peine de chercher. Pourtant, ils sont tous là, les mots, dans le fond de la gorge, dans le vide des rêves, dans la nudité du sommeil. Ils attendent qu’on les atteigne. Ils attendent l’autre dans l’explication de lui-même.
Oublier les mots, c’est s’oublier, abandonner. Renoncer. Enterrer sa personne, prescrire l’autre, lui défendre n’importe quel débordement. Le faire taire.
Les mots, il en est toujours au moins un pour porter dans sa main le vent, sa respiration lente et discrète comme celle de la personne qu’on aime et qui dort la nuit nue ou presque dans le même lit. Il en est un pour lire l’autre. Il en est un pour me dire que ma lecture est incomplète. Il en est un que je cherche. La vie ne consiste-t-elle pas pour moi à chercher le mot. L’inscrire, l’effacer, le traduire, le réinventer.
Hier, j’écoutais « Debussy jouant Debussy » et il me semblait par moments que Debussy n’était plus Debussy mais comme un chaos, le bouleversement  qu’est l’homme. À chaque instant, Debussy reprenait les rênes pour guider les notes vers lui dans une harmonie précaire, tenue au fil de presque rien: la volonté de Debussy à jouer Debussy. En oscillant ainsi, c’est vers moi que l’arbre Debussy se ployait comme pour donner vie à la poussière que je suis, à ce grain qui n’est rien. Je pense qu’en écoutant Debussy se jouer, le désordre apparent créé et puis détruit l’était aussi par l’entremise de mon esprit. Les mots me font oublier le chaos. Masques du vide, les mots me consolent en construisant des mausolées pour mes idées.


Debussy Claude

Hear Debussy Play Debussy: A Vintage Recording from 1913

 

Fugue

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Il a contourné nos villes évité nos autoroutes nos clôtures
traversé les forêts longé les cours d’eau
franchi les cols transgressé les frontières senti comme l’air
parfois se fait lourd

il s’est nourri de neige fondante et de la blancheur imprudente
d’un agneau
il a tout simplement refusé de rencontrer nos pas
on lui aurait volé l’ambre de son regard la liberté de

marquer de ses empreintes les franges
du petit jour des crépuscules
d’embraser les pleines lunes d’appels insolents
afin que
la nuit lui confie sa course solitaire

Eucalyptus

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Solar Eruption and a Flare, May 2010

Dans le maquis     il y a toujours cet olivier qui quand le vent vient     ressemble à une source
Ses feuilles s’écoulent     comme les ondes vertes des fontaines en gloussant
Peut-être que quelque part     sous ses pieds
Loin entre les racines         venu de la colline         vit un ruisseau
Dans la forêt de pins     les eucalyptus servent de lisière
ils n’embaument pas que l’ombre
le soleil         emporte quelques vagues senteurs
au large
je ne sais plus très bien si         l’écho est celui qui provient
de l’écume contre les rochers
ou         des écorces qui tombent en lambeaux des troncs
sur les sols recouverts d’aiguilles et de vieilles souches
mentalement     entre ces univers     il existe un ruban odorant et phosphorescent
ou         naissent et grandissent     les aurores
parfois je suis étonnée         d’apprendre que la frontière n’existe que pour moi
que tout est incroyablement simplifié unifié par une croyance
une théorie universellement reconnue
parfois je prends conscience du poids d’un poème
sa voix est inouïe
elle a ce goût mentholé qui ouvre
l’espoir en même temps qu’il découvre         l’immense territoire
de la solitude.