Aranéoïde

© Peter Szucsy

Elle occupe l’imperceptible faille
comme une ombre
mais elle n’est pas une ombre


il est difficile d’écrire
ce qu’elle est

elle ressemble à un point

Tout autour de son antre
elle a tissé une toile invisible
qui l’aide à sentir le monde

une toile sur laquelle elle
se déplace à la vitesse de la lumière

si un fil vibre

la vie est-elle un piège
elle reste transparente à ne rien y comprendre
un jour soudain on aperçoit
le soleil noir


Source image: ici
Le site de l’artiste:

Au repos

Nic Fiddian-Green, Still Water

La colline allonge l’encolure et précise lentement son allure
le pas après les galops de nuages le trot appuyé de la pluie et
le rassembler de l’orage

la colline hume la rosée en élargissant les naseaux
L’oeil doux le coeur au repos
d’une rive à l’autre de la robe ruisselant le frisson
d’une onde la marque herminée du soleil

Le chat noir

Ce qu’il regarde, c’est presque toujours le vent. Un souffle qui agite le feuillage graduellement. Tous ces détails qui pour la grande majorité des humains ne sont rien, ne signifient rien, tout cela est à ses yeux de première importance. 

Il observe les ombres, les zones de petite clarté, les mouvements infimes qui s’opèrent entre chaque ingrédient. Il sent, il sait que se tiennent là les furtifs remparts de son univers. C’est là qu’il rencontre les premières sentinelles du territoire extensible et souple qui est le sien. Un monde qui n’est pas censé nous échapper aussi facilement. Le langage des éléments avec tous ses reliefs sonores, olfactifs, temporels infimes.  

L’harmonie partiellement atteinte tremble et tangue comme l’ombre d’une pieuvre nuageuse, un fantôme rétablit l’équilibre insaisissable. Il voit entre les herbes et les pierres, la silhouette frêle d’un lézard, il aperçoit la mécanique hyptnotisante derrière la danse de la mante. Il entend une voix qui se hasarde au fond de lui, une musique rassurante, épanouie comme une fleur au soleil et décide qu’il est temps de fermer les yeux.

Sous les paupières, le monde liquide du rêve se mélange à la réalité qui se cristallise impassiblement. Peu à peu le sommeil soulève en rythme de petites vagues sur la mer noire du pelage. Il dort. Il réécrit de petites galaxies en petites galaxies l’infinité juste avant qu’elle ne se fossilise à jamais dans l’ambre.    

Quelque part l’eau coule de source

Bernie, coloration by Goodshort / CC0 Détail de la tête de la couleuvre à collier Natrix natrix avec, en couleur, l’écaille temporale (en rouge), les écailles post-oculaires (en vert) et l’écaille préoculaire (en bleu).

L’oiseau dresse le portrait-robot du félin qui passe près du pin
suspendue à l’arbre la pomme ouvre et puis referme soudain des ailes
en mer les baleines tueuses entourent le nouveau-né du troupeau
à moins que ce ne soient que remous autour d’un rocher
pour se distinguer les fleurs ternes trouent les ondes claires
parmi les feuilles chaudes du figuier glisse l’infinie couleuvre à collier
quelque part l’eau coule de source

Mouvant miroir

青の間
Photo de yukio.s sur flickr
 · · · Explore Yukio.s’ photos on Flickr. Yukio.s has uploaded 2239 photos to Flickr.

Pour se regarder en face
le rocher
ne dispose plus que
de ce mouvant miroir
la vague

son coeur aussi lourd que son âme
le force à devenir froid
il fut un temps où imprévisible
il était le foyer volcanique 

il fallait vaguement le consoler
consolider ses idées

pour qu’il soit un rempart
de trois lettres

Interminable voyage

Le ciel avait entrepris cet interminable voyage
qui va de la mer à l’horizon
et de l’horizon jusqu’aux premiers récifs
qui révèlent l’île aux vagues nouvellement nées

La caravane de nuages s’est arrêtée dans la baie
bien avant d’atteindre les montages dont les sommets sont semblables à la mâchoire béante d’un grand saurien carnivore.

il est trop tard pour disparaitre les nuages trop fatigués pour pleuvoir
dormir comme des agneaux sur le flanc des collines est ce dont chacun d’entre eux a besoin.

mais que faut-il faire du destin qui les titille et force la progression

attendre 

est un des mots que le vent ne connaît pas.  

Boeuf

Animal Locomotion: Plate 669 (Ox Walking), 1887
Eadweard Muybridge
Inscribed with Muybridge’s letterpress credit, series title, plate number and date
Stamped on reverse with Museum of Edinburgh ‘Science and Art’ stamp
Collotype print
18 x 23 1/2 inches (sheet size)
9 x 13 1/4 inches (image size)

La colline s’est allongée

dans l’enceinte de son sommeil

se blottissent une forêt minuscule et une pinède 

sculptée dans le jade vert foncé d’une vague

de son rêve s’échappe une coulée d’étoiles

juste à côté du corps endormi 

immense du monstre

l’âme sauvage d’un petit chat noir

le coeur-rocher devient miaulements d’un torrent

parfois bleus parfois lents

il semblerait que la colline soit l’échine

tranquille d’un boeuf 

assoupi  

Ruisseaux

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/5c/Motacilla_cinerea_4_Luc_Viatour.jpg

Tous les jours, quand le soleil est encore humide, la bergeronnette des ruisseaux picore l’invisible. Frôle les surfaces réfléchissantes de l’eau. Elle mange des étincelles jaunes et blanches, bleues et grises. Elle avance en oscillant son corps prolongé par les plumes incroyablement longues de sa queue. Un gouvernail qu’elle semble avoir du mal à gouverner par grand vent. Elle vole en bondissant d’une phrase à une autre reliant les bribes d’un silence en dessinant des arcs.

Comme il doit être difficile quand on possède au corps aussi fragile de soulever l’impitoyable orchestre symphonique de la vie. Les instruments à cordes ne sont pas forcément les plus agiles, les souffles sont multiples et les poings et les coudes ne répondent la plus part du temps qu’aux lourdes locomotives. La mécanique répète inlassablement ses habitudes, n’a pas l’ampleur pour agir autrement.

La bergeronnette, elle, elle dévie, devine qu’elle n’a pas forcément le choix. Les secondes s’évaporent mais les souvenirs sont toujours de plus en plus forts, de plus en plus épais et lourds. Chacun d’entre eux se démultiplie en pièces inutiles et perdues du puzzle qu’on s’efforce sans espoir d’y réussir à reconstituer.

Si l’on en possédait les morceaux intacts restitués chaque nuit aurait-on encore le besoin impératif d’écrire, d’annoter les bribes complétées d’un titre, préserver en elles un numéro magique, un chiffre mystérieux qui défriche jusqu’à la moindre parcelle embroussaillée des rêves, des histoires mobiles plus habiles à disparaître qu’à nous aider à cueillir une vérité?

Vestiges

04b809c51f5651b308edb39448e596ec
Marian Bijlenga

©source image: https://www.flickr.com/photos/marianbijlenga/


le vent me rapporte en lettres cursives 

ta lointaine signature et son accent 

de profond désespoir

le vent pour que tout s’efface

mais pas cette odeur de glace

crissante sous mes pas

 ⊄

le vent et à chaque fois

les feuillages qu’il embrasse

se froissent

s’écoule la trace 

jusqu’à cet endroit tout au fond

de moi

en pied de page

où se comptent les jours