Aparté

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©Bertrand Els

Et si l’écriture faisait un détour et plusieurs par toi
territoire libre et sauvage
si la blessure qu’elle désigne d’une ligne partagée avec le silence n’était pas que la mienne
mais celle partagée par tellement d’autres
tenue sous l’écorce
si l’encre ne brisait pas seulement la surface d’un miroir et n’était pas que la seule impression désignée par une introspection malade
si l’écriture n’était rien qu’un songe qui sert à départager la réalité
si l’écriture n’était que cela
utile utilisée par tous
tendrais-je encore mes poignets serrés
tenterais-je encore d’échapper
Je ne le sais pas d’ailleurs qui veut savoir


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Aux portes du silence

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Blueline No. 4 Print By Andrea Pramuk

Aux portes du silence

le souffle doux de la mer

le gargouillis des vagues

Entre rêves et pensées

les mots dolents se laissent approcher

comme des poissons argentés

La mouvance des astres froisse l’espace

afin que naissent les marées

Des rubans bleu-foncé dessinent les contours

des courants frais et glacés

qui voient le jour dans les anfractuosités et surgissent

frissonnant à la surface de l’eau laiteuse.

Le monde n’est plus que sa faible traduction par mon regard et mon entendement

il est comme si soudain il se confiait à la pagaie qui le remue.

Ramage

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Entre les plumes du tamaris le ciel

fait silence

la nuit se pose en formant des gouttes

parmi les feuillages

je rêve

les pensées me traversent

en formant des vagues

la nuit change de plumage

elle n’est plus complètement nue

des yeux de chats la regardent

et en reflètent mystérieusement l’éclat.

Le monde ou le regard?

Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?… Description : Sous-titre : Logogramme Auteur : Dotremont Christian (1922-1979)
Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?… Description : Sous-titre : Logogramme Auteur : Dotremont Christian (1922-1979)

C’est une écriture qui tente d’écarter de sa structure le lourd poids des mots sur les choses. Tellement d’analyses, de comparaisons absurdes et de traductions pour ne parvenir qu’à fermer la porte à l’être en lui imposant un nom, un ordre de classification, un numéro, une place livide dans une quelconque encyclopédie. Tant de tentatives d’apprentissage, de régulation de l’espoir pour ne parvenir qu’à une seule phrase comme un coup de poing dans le ventre.

C’est une écriture qui traîne, qui soupire, qui chavire, soulève et s’enflamme. Elle transporte sans pouvoir s’en défaire un attirail de symptômes, de noms tous synonymes de folie, d’hystérie féminine, de déraison. Elle étoufferait presque, elle s’embourberait si elle n’était capable à l’instar des lézards de se séparer de ce par quoi on la retient pour s’enfuir et se remodeler autrement ou semblablement quelque part. C’est une écriture de l’ailleurs, de l’indomptable, de la souffrance et de la soif.

Comme un barbelé, un dragon osseux dont il ne reste que les épines et une mâchoire sans dent, une structure épurée du passé, elle révèle tout le pouvoir du présent, de l’instantanéité, de la cruauté. Un bon de gazelle, une queue de poisson, un cil de faon, une pupille de serpent, un cri de désespoir. On la porterait presque comme un bijou sur le cœur, comme une couronne sur la tête, comme un trophée sur la mort. Cette écriture finirait par se défaire de tout et d’elle-même, se glisser sous terre, correspondre au silence, aux suicides, aux incendies si elle n’avait pas inscrit dans ses gènes cette promesse de résister, de figurer le soleil.

C’est une écriture comme une carcasse, un fourneau, c’est une pelure, une seconde peau qui donne envie de muer, de se désordonner, d’éclater. C’est une écriture qui se cabre et rue, elle n’a déjà plus l’apparence que vous lui attribuez alors que vous la contemplez. Elle s’est peut-être éteinte dans l’espace qui lui a permis d’arriver jusqu’ici pour se déclarer comme un écho, comme une étreinte. Nous sommes tous faits de poussières d’étoile et de lumière.

Montagne

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L’oiseau de ta main se pose sur mon épaule

ton bras se glisse dans le mien

ton poing se love dans le creux de ma main

le papier a pris la forme

d’une montagne enneigée

les versants montrent

le cou et la clavicule d’un

être humain

il a tourné la tête

personne ne sait ce

qu’il regarde le poème

nous montre ses poignets

il faudrait suivre

les veines jusqu’

au sommet

le papier s’est froissé

entre mes mains

j’ai frôlé le silence

il me reste une blanche solitude qui se rit de moi et de mes habitudes.

Divin

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Par la fente entre le souffle frais de la ville

vivifiante comme l’haleine du souffleur de verre

la matière brûlante de mon existence commence à découvrir ses formes

à décliner ses couleurs dans cette transparence encerclée

par les bruits et les coups de marteau de la vie

soudain j’entends le silence

les pas du félin qui contourne ses proies

parce qu’il n’a pas encore faim

je devine l’élégance de la courbe noire

que dessine son corps quand il marche

il assume avec une souplesse tranquille

son statut de divinité.

La cage

Bertrand VDE
Bertrand vde

Quelle importance si la réalité sur laquelle s’appuient mes pieds n’est que mouvance, matière impalpable de rêves, foutaises, maladresses ?

Je sais que ce que j’aperçois n’est vu que de moi, que ce que je comprends ment dès que je plante une phrase, dès que je contourne le silence en fabriquant des syllabes.

je sais que tous, vous vous contentez de cette cage : un poème qui porte votre nom jusqu’en bas d’une page. Vous le marquez comme le bétail, vous pensez qu’il fait partie de votre héritage.

Vos troupeaux infiniment lourds ne bougent que la poussière des prairies verdoyantes qu’ils ont eux-mêmes rongées d’impuissance.

Quelle importance accorder à la récompense qui est de posséder toute la science qui vous donnerait le droit de penser pour tous?

Dissection

Tu as cru que je viendrais portée comme une note de musique par des auréoles colorées.

Tu croyais que tu pourrais me prendre dans les bras,

me récolter dans tes paumes, me contenir dans un songe.

Tu voulais m’apprivoiser, tu pensais que mes rires soulageraient tes blessures. Tes petites entailles par lesquelles le monde se faisait sentir et semblait parfois ressurgir de tes plus sombres profondeurs.

Tu ne guériras pas de ce que la vie a maintenant fait de toi.

Ma tendresse est trop molle et mon silence avance comme les marées noires : il arrivera trop tard. Ton cœur est déjà froid.

Ton propre souffle est en train de t’asphyxier.

Sous ton œil, le cerne dessine comme un croissant de lune bleuâtre et dans ton ventre,

le noyau vicié d’un soleil écarlate tremble en entendant au loin les premiers cris de la mort.

Clone

Dans le ciel

il y a les points lumineux                        des étoiles

l’agitation permanente              du néant

des lueurs                      finissent de poursuivre                     des trajectoires

il y a ce qui ne porte plus de nom

qui suinte                   qui sombre                               qui se décompose

Dans le ciel          il y a le silence libre                      à l’infini

la houle dévore le temps

et à la dérive

il y a moi             arborant autant de pétales que la nue

et dans le désordre

mon acuité se clone perpétuellement