Le monde ou le regard?

Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?… Description : Sous-titre : Logogramme Auteur : Dotremont Christian (1922-1979)
Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?… Description : Sous-titre : Logogramme Auteur : Dotremont Christian (1922-1979)

C’est une écriture qui tente d’écarter de sa structure le lourd poids des mots sur les choses. Tellement d’analyses, de comparaisons absurdes et de traductions pour ne parvenir qu’à fermer la porte à l’être en lui imposant un nom, un ordre de classification, un numéro, une place livide dans une quelconque encyclopédie. Tant de tentatives d’apprentissage, de régulation de l’espoir pour ne parvenir qu’à une seule phrase comme un coup de poing dans le ventre.

C’est une écriture qui traîne, qui soupire, qui chavire, soulève et s’enflamme. Elle transporte sans pouvoir s’en défaire un attirail de symptômes, de noms tous synonymes de folie, d’hystérie féminine, de déraison. Elle étoufferait presque, elle s’embourberait si elle n’était capable à l’instar des lézards de se séparer de ce par quoi on la retient pour s’enfuir et se remodeler autrement ou semblablement quelque part. C’est une écriture de l’ailleurs, de l’indomptable, de la souffrance et de la soif.

Comme un barbelé, un dragon osseux dont il ne reste que les épines et une mâchoire sans dent, une structure épurée du passé, elle révèle tout le pouvoir du présent, de l’instantanéité, de la cruauté. Un bon de gazelle, une queue de poisson, un cil de faon, une pupille de serpent, un cri de désespoir. On la porterait presque comme un bijou sur le cœur, comme une couronne sur la tête, comme un trophée sur la mort. Cette écriture finirait par se défaire de tout et d’elle-même, se glisser sous terre, correspondre au silence, aux suicides, aux incendies si elle n’avait pas inscrit dans ses gènes cette promesse de résister, de figurer le soleil.

C’est une écriture comme une carcasse, un fourneau, c’est une pelure, une seconde peau qui donne envie de muer, de se désordonner, d’éclater. C’est une écriture qui se cabre et rue, elle n’a déjà plus l’apparence que vous lui attribuez alors que vous la contemplez. Elle s’est peut-être éteinte dans l’espace qui lui a permis d’arriver jusqu’ici pour se déclarer comme un écho, comme une étreinte. Nous sommes tous faits de poussières d’étoile et de lumière.

Berceau

Ce n’est pas la mer qui me berce, ni même le vent.

C’est mon pied qui parfois se pose sur la terre pour

rythmer le balancement de toute ma sphère.

Sous mes paupières, le soleil peint des pays pourpres

traversés par des larmes ivres de la légèreté que lui offre la lumière

dense. Elles mutent continuellement du jaune à l’orange, du violet au vert tendre.

Se dépose en moi comme un baiser chaud le langoureux chant du chagrin

de l’autre. Serpent sourd, il noue les larmes dans ma gorge.

Il me dit que la mélancolie n’a pas de frontières, ne cherche pas de réponse mais

se plonge dans le mystère que tous les êtres humains ont en commun.

Certains sans raison cherchent à n’importe quel prix à s’en défaire

comme si le jour pouvait naître sans la brume et la rosée du matin.

Ambivalent

Sue Hawker
Sue Hawker

suis-je chat ou cheval

salamandre ou serpent

fille-garçon

ou simplement statuette

inhumaine

inhabitué à vivre

une seule vie à la fois

parfois je ne suis plus que seulement moi

à cœur ouvert las

portant sur l’épaule le moineau de mon âme

tellement transparente

que personne ne voit

que je suis parée à l’envol

et gorgé de vies

Langue de bois

J’oscille dans l’air

comme les brindilles

d’un incendie

ma voix suit celle de ces mystères

qui tremblent face au soleil dans les déserts

pourtant en moi coulera toujours

au delà des déclinaisons et des détours

une onde resplendissante de fraîcheur

qui te fera croire que ma parole naît vit et meurt

dans les ruisseaux qu’encadre la verdure

qu’enlace le soleil en laissant ses cigales

chanter et danser à sa place

j’ondule comme le serpent sur la dune

langue de vipère    petit morceau de terre oublié

par les ravages des rivières

caillou jeté pour rien dans l’eau

le silence me froisse et me désespère

j’avance  je me mélange à la sève dans les veines

de la feuille               à la pointe de l’épine

Je brûle de me répandre de piétiner l’éternité

de mentir à la vérité

je me pends au cou du premier arbre

si tu tentes par tes phrases d’enterrer ma liberté