Sisyphe

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©bertels via https://elsacker.tumblr.com/archive

Il s’est représenté comme dans un rêve sa propre chambre
assis face à la petite table un homme chapeau noir est en train d’écrire
penché vers l’avant on sait qu’il ne peut voir son écriture qui grignote la feuille comme des termites le bois
il ne lit pas que la chambre se délite au profit d’une forêt
traits et rainures
corbeaux d’ébène
il ne vit pas ailleurs que dans sa solitude
parfois il la déteste souvent elle l’inquiète pourtant il sait que salie par les regards désapprobateurs d’une partie du monde celle qui occupe vaguement les humains, il sait que sa solitude est solide comme les jades couleur gras de mouton et les agates dont le cœur est la représentation exacte du temps qui passe et puis se fige.
Il regarde l’homme son opiniâtreté à inscrire son ombre il voit en lui un ami une âme qui se consacre à gaver les lits des rivières de petits corps célestes qui peut-être ne se volatiliseront pas complètement après l’impact.

Évagation

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©Jean Pierre Bourquin

Aller jusqu’au bout de moi sans
avoir même le droit de penser
y parvenir
là faire une pause s’assoir sans
plus voir ici
aucune jambe malade
regarder
comparer l’infini
gardé en mémoire

partout des voies ourlées par les vagues
dessinent aux
certitudes volcaniques du jeu qu’est la durée
des corps des visages de statue

aller les ailes devenues un fardeau
sur les chemins d’un retour
sans parvenir à joindre ses pas
à leurs empreintes
aller l’ombre entaillant l’espace qu’explore
inlassablement le soleil

Navigable

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©Bertrand Els

Le vent est dans l’étoffe
la voile s’étend et forme comme une nageoire
j’entends comment
mon rêve s’apprête
à quitter souplement sa planète
qui à chaque fois reste
naviguer entre nuages et ciel
entre vagues et pressentiments
je vois la quille sabrer les profondeurs
de la nuit tranquille
le vent est dans les feuillages
qui se brisent houleux
contre la nuit
son corps aux rondeurs
éblouies dans chacun de ses mouvements
imite le son que font
les vagues quand elles quittent la plage
restent le sable l’étonnement de l’air
devenu marin et soupir
mon désarroi enfin ne s’abrite plus
nulle part

Majuscule

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Moon from ISS

Dans le ciel le D majuscule
de la lune
et
au dessus du maquis
la brume broute toute la nuit
Chaque pin porte
dans ses bras
son troupeau de pas
et de cris

Se suspend
aux battements
d’ailes d’une initiale
un astre
léger tel le sourire
qu’on n’adresse à personne

Nuages

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Bertrand Els

Si tu me demandes où je vais je te demanderai qui tu es
Si tu me demandes qui je suis je te monterai la colline et les chemins de brumes la mer et ses ondulations entre ciel et écume et peu à peu je te dévoilerai les dessins de lignes sur mes mains, les méandres et les labyrinthes qui emprisonnent mes rêves et contiennent tant de divagations nocturnes
le vent le vent sera là pour disperser la réalité et propager les mirages
je ne pourrai plus dire lesquels ont l’avantage  me suffira-t-il alors encore de lire en eux comme dans un présage les chemins comme des cheveux, les vœux comme des nervures me feront-ils encore voyager aurais-je le courage d’avouer à la face du monde qu’au fond de moi un seul souffle ténu nage.


Bertrand Els

Fugue

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Il a contourné nos villes évité nos autoroutes nos clôtures
traversé les forêts longé les cours d’eau
franchi les cols transgressé les frontières senti comme l’air
parfois se fait lourd

il s’est nourri de neige fondante et de la blancheur imprudente
d’un agneau
il a tout simplement refusé de rencontrer nos pas
on lui aurait volé l’ambre de son regard la liberté de

marquer de ses empreintes les franges
du petit jour des crépuscules
d’embraser les pleines lunes d’appels insolents
afin que
la nuit lui confie sa course solitaire

Tâtonnements

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Pablo Lehmann, syntax, Intercut discourses 18 x 15 cm. | 2004 Cut-out paper

Elle est entrée dans le jardin, à pas lents, à pas d’insecte. Elle cherchait les endroits où les frondaisons tremblent à l’idée de devenir des ombres qui s’allongent sans qu’on s’en rende vraiment compte. Elle a trouvé sa place sur le dossier d’un fauteuil, l’arrête elle l’avait prise pour une branche.
Le vent s’était absenté. Probablement somnolait-il à la surface des flots lourds comme les plis d’une étoffe de velours dans un tableau. Le ciel avait cédé son espace au soleil, roi sourd dont la cruauté non exprimée stagnait sur le bord de ses lèvres.
Elle aurait pu paraître hésitante car son maigre corps se balançait d’avant en arrière comme s’il cherchait à inculquer aux jambes un mouvement qu’elles refusaient avec ardeur. Il n’en était rien. Elle savait ce qu’elle voulait: garder cette position intermédiaire entre rester et tenir et partir. Rester là ou n’importe lequel de ses désirs peut t’être dicté comme s’il appartenait à tes souvenirs, à tes rêves, aux propres échos de ton âme. Elle savait qu’elle se délecterait par dessus ton épaule, de ta peau à la manière de la lumière et de l’eau quand tu baignes ou te reposes assis à contempler ton jardin tel qu’il sera à la prochaine saison. Elle regarderait tes mains trembler quand elles n’ont plus de geste à exécuter.

Elle connaissait tous ces passages étroits entre les projections des rêves et la réalité. Sans que tu ne t’en aperçoives, c’est là qu’elle t’attendait. C’est de cet endroit qu’elle ne finirait pas de t’apparaître.
Sur ton épaule, posée comme un grain de poussière, de sa voix colorée comme celles des sources qui appartiennent aux pays du soleil, éclairée, elle commencerait sa dictée. Difficile d’avouer au quel d’entre vous deux le récit envoûté coûte le plus cher. Elle y laisse son nom, sa faculté de voler, ses mystères. Tu lui consacres ta vie sans merci. Sans connaître le moindre repos. Tu n’as que le temps de t’apercevoir qu’il existe toujours entre toi et la vie comme un léger décalage.


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Adventice

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William Henry Fox Talbot, Wild Fennel (1841-42)

S’occuper d’un végétal
c’est presque comme s’occuper d’un poème
il existerait tout aussi bien en mon absence
sans que j’en ai la moindre connaissance
J’aménage dans la terre que j’ai nourrie
abreuvée     en toute légèreté
un habitacle à deux étages
une chambre noire     pour développer les racines
une chambre claire     pour les tiges   les épines     les feuilles
les boutons       les rejets
J’attends     je projette des floraisons
j’observe
j’imagine des constructions de feuilles
je me rends apte à comprendre un langage
qui n’est pas encore le mien
puisqu’il n’use d’aucun mot
je rectifie toujours tous mes gestes
dans un souci   de perfection
qui ressemble         au meilleur usage
de la lumière
au plus judicieux partage     de cette portion d’espace
je regarde le présent advenir

Points

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Shahrisyabz « Lakai » suzani, Uzbekistan circa 1800

 

Quelques points
non pas ceux qu’on jette aveuglément pour mettre fin aux phrases
quelques points qui noués avec précision ne suspendent rien à leurs destins
velours de soie qui verdoie si doux pour l’œil si précieux à la plante
du pied
mille nombrils d’où surgissent en même temps que la lumière des fleurs
aux saveurs de perle
répondent à deux fois plus de feuilles,
d’arabesques perdues
de formes inconcevables
les souffles ocre du désert alignent les grains de sable là
où tes mains élaborent les dunes comme les vagues
quelques points
brodés à partir des paroles qui ne s’adressent
qu’aux anges

Un miracle

tumblr_o7r7f6566Z1v6jft8o1_1280À force de t’attendre assis sur le banc près de l’entrée du jardin, je me suis transformé en mousse, en lichen. Je coule le long des barreaux des grilles, je suis dans toutes les fissures, à l’ombre, aux pieds des statues, sur les branches. Mes verts occupent les faces nord des écorces. Quand il pleut, les troncs sont semblables aux torses des grands chevaux bais qui tirent les chars antiques.
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J’ai parcouru toutes les allées, ramassé autant de cailloux que de larmes j’ai versées. J’ai marché scrutant le ciel, déliant les langues des nuages afin qu’ils m’avouent l’heure de ta venue. Aucun ne m’a livré le secret.

Tous  célébraient la danse du silence et me laissaient découvrir de lentes formes animales: la gueule béante d’un félin, la dent d’un requin, la pince d’un crabe géant. Ainsi se sont fossilisées les heures.
Comme un archéologue, dans les strates de brumes, dans les amas nuageux, j’ai cherché une explication à mon obstination ou à celle des autres .

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J’ai vu plusieurs fois le givre manger les pensées, j’ai remarqué qu’elles étaient toujours plus nombreuses à résister, à opposer leurs faiblesses à la rigueur, à refleurir l’année suivante avec la même insolence.
J’ai écouté crisser les griffes de la chaleur, sa brûlante désespérance empêchait tout mouvement.
J’ai entendu le jour se laisser tomber sur la terre dès que la grande porte grillagée se refermait sur le jardin. J’ai compris qu’avec l’aube, surgissait la surprise du printemps quel que soit le moment de l’année.Ta chanson ne pouvait plus qu’arriver.
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Aujourd’hui, tu es entré dans le jardin enrobé de lumière, portant à tes lèvres un magique instrument capable de transformer ta voie la plus intense, la plus sombre et profonde en un rire somptueux. Un rire gorgé de joie, un rire en soie, un rire mélancolique, un rire en mesure d’ englober le monde.
Tu as surgi dans chaque note. Tel un oiseau-jardinier, tu es passé de branche en branche, tu as tissé une tonnelle de brindilles pour le silence et rassemblé tout autour juste assez de notes bleues, de notes parfumées. Limpide, audacieux, fugace, furieusement amoureux.

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Tu ne t’es même pas assis sur le banc que j’avais occupé pendant des éternités, tu n’as même pas regardé mes nuances veloutées aux pieds des arbres, aux bordures des mondes.
J’ai alors compris que ce n’était ni le temps, ni l’espace qui empêchaient notre rencontre car nous occupions bien tous les deux le même univers. Franchir des frontières, c’est pourtant ce que font les chants des oiseaux aux printemps.
Ce qui nous sépare à jamais l’un de l’autre est un mot. Un mot muet, momifié. Un mot qui tremble comme les mirages. Un mot qui enveloppe l’autre d’une membrane brillante qu’on ne peut transgresser. Un mot mort.

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Ce mot tentaculaire a pris le temps de germer dans mon esprit à mon insu. Sans que je puisse désormais le déraciner, il m’est devenu impossible de le prononcer.


photographies de Bertrand VD. Elsacker