hululement

Tyto alba (Audubon)

Jean-Jacques Audubon [Public domain], via Wikimedia Commons

La nuit venait de naître
quelques étoiles voulaient
se mirer dans la mer
le ciel violet volait
au dessus du jardin
quand brassant le silence
de ses grandes ailes
crémeuses une chouette effraie
me rappela que pour le mesurer
depuis bientôt quarante mille ans
le temps les hommes se servent
d’instruments qui permettent
parfois d’imiter avec une précision
qui arrache les larmes
un hululement.

S’écrire

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Bertand Els via https://elsacker.tumblr.com/post/162509606291

J’entre en cet endroit où
Néant Vide Silence
s’élancent sans trouver le moindre sens
le mot se laisse remplacer par la feuille
ses dents sa chair mangent la lumière
pour tordre l’univers seulement des branches
aux gestes involontaires
elles ne dirigent aucun orchestre
seul mon esprit rampe et cherche une voie
où pourra serpenter mon rêve et penser que
le venin d’une morsure se mue en sève

Jardin

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Kerman ‘vase’ carpet fragment, southeast Persia, early 17th century. 1.96 x 3.06m (6’5” x 10’1”).

Juste avant que la nuit fasse son entrée dans le jardin
une rose s’est évanouie
comme pour donner le signal
Un bref instant j’ai eu l’impression qu’un oiseau blanc
se laissait tomber de la branche pleine d’épines
Ensuite peu à peu se sont mélangés les parfums
des fleurs et de la terre se gorgeant de fraîcheur et d’humidité

Les oiseaux ont cessé leurs chants
les appels se sont tus et le long des murs
sont apparues les silhouettes gracieuses de jeunes geckos
Le chat est redevenu le félin égyptien
logé tout en haut de la pyramide alimentaire

Dans le ciel sautant d’une étoile à une autre
les pipistrelles affleuraient le néant et cueillaient
parfois quelques gorgées
d’eau sans laisser derrière elles
la moindre empreinte sur la surface
Le silence avait pris de l’ampleur
plus rien pour le froisser pas même
la démarche pleine d’énigmes
du sphinx dont on devinait le profil
parfaitement découpé dans une étoffe plus sombre
Le vol floconneux d’une chouette me rappela un instant
l’existence presque oubliée d’une brûlante blessure
L’angoisse de vivre et celle forcée de devoir reconnaître le passé.

Sisyphe

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©bertels via https://elsacker.tumblr.com/archive

Il s’est représenté comme dans un rêve sa propre chambre
assis face à la petite table un homme chapeau noir est en train d’écrire
penché vers l’avant on sait qu’il ne peut voir son écriture qui grignote la feuille comme des termites le bois
il ne lit pas que la chambre se délite au profit d’une forêt
traits et rainures
corbeaux d’ébène
il ne vit pas ailleurs que dans sa solitude
parfois il la déteste souvent elle l’inquiète pourtant il sait que salie par les regards désapprobateurs d’une partie du monde celle qui occupe vaguement les humains, il sait que sa solitude est solide comme les jades couleur gras de mouton et les agates dont le cœur est la représentation exacte du temps qui passe et puis se fige.
Il regarde l’homme son opiniâtreté à inscrire son ombre il voit en lui un ami une âme qui se consacre à gaver les lits des rivières de petits corps célestes qui peut-être ne se volatiliseront pas complètement après l’impact.

Évagation

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©Jean Pierre Bourquin

Aller jusqu’au bout de moi sans
avoir même le droit de penser
y parvenir
là faire une pause s’assoir sans
plus voir ici
aucune jambe malade
regarder
comparer l’infini
gardé en mémoire

partout des voies ourlées par les vagues
dessinent aux
certitudes volcaniques du jeu qu’est la durée
des corps des visages de statue

aller les ailes devenues un fardeau
sur les chemins d’un retour
sans parvenir à joindre ses pas
à leurs empreintes
aller l’ombre entaillant l’espace qu’explore
inlassablement le soleil

Navigable

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©Bertrand Els

Le vent est dans l’étoffe
la voile s’étend et forme comme une nageoire
j’entends comment
mon rêve s’apprête
à quitter souplement sa planète
qui à chaque fois reste
naviguer entre nuages et ciel
entre vagues et pressentiments
je vois la quille sabrer les profondeurs
de la nuit tranquille
le vent est dans les feuillages
qui se brisent houleux
contre la nuit
son corps aux rondeurs
éblouies dans chacun de ses mouvements
imite le son que font
les vagues quand elles quittent la plage
restent le sable l’étonnement de l’air
devenu marin et soupir
mon désarroi enfin ne s’abrite plus
nulle part

Majuscule

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Moon from ISS

Dans le ciel le D majuscule
de la lune
et
au dessus du maquis
la brume broute toute la nuit
Chaque pin porte
dans ses bras
son troupeau de pas
et de cris

Se suspend
aux battements
d’ailes d’une initiale
un astre
léger tel le sourire
qu’on n’adresse à personne

Nuages

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Bertrand Els

Si tu me demandes où je vais je te demanderai qui tu es
Si tu me demandes qui je suis je te monterai la colline et les chemins de brumes la mer et ses ondulations entre ciel et écume et peu à peu je te dévoilerai les dessins de lignes sur mes mains, les méandres et les labyrinthes qui emprisonnent mes rêves et contiennent tant de divagations nocturnes
le vent le vent sera là pour disperser la réalité et propager les mirages
je ne pourrai plus dire lesquels ont l’avantage  me suffira-t-il alors encore de lire en eux comme dans un présage les chemins comme des cheveux, les vœux comme des nervures me feront-ils encore voyager aurais-je le courage d’avouer à la face du monde qu’au fond de moi un seul souffle ténu nage.


Bertrand Els

Fugue

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Il a contourné nos villes évité nos autoroutes nos clôtures
traversé les forêts longé les cours d’eau
franchi les cols transgressé les frontières senti comme l’air
parfois se fait lourd

il s’est nourri de neige fondante et de la blancheur imprudente
d’un agneau
il a tout simplement refusé de rencontrer nos pas
on lui aurait volé l’ambre de son regard la liberté de

marquer de ses empreintes les franges
du petit jour des crépuscules
d’embraser les pleines lunes d’appels insolents
afin que
la nuit lui confie sa course solitaire

Tâtonnements

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Pablo Lehmann, syntax, Intercut discourses 18 x 15 cm. | 2004 Cut-out paper

Elle est entrée dans le jardin, à pas lents, à pas d’insecte. Elle cherchait les endroits où les frondaisons tremblent à l’idée de devenir des ombres qui s’allongent sans qu’on s’en rende vraiment compte. Elle a trouvé sa place sur le dossier d’un fauteuil, l’arrête elle l’avait prise pour une branche.
Le vent s’était absenté. Probablement somnolait-il à la surface des flots lourds comme les plis d’une étoffe de velours dans un tableau. Le ciel avait cédé son espace au soleil, roi sourd dont la cruauté non exprimée stagnait sur le bord de ses lèvres.
Elle aurait pu paraître hésitante car son maigre corps se balançait d’avant en arrière comme s’il cherchait à inculquer aux jambes un mouvement qu’elles refusaient avec ardeur. Il n’en était rien. Elle savait ce qu’elle voulait: garder cette position intermédiaire entre rester et tenir et partir. Rester là ou n’importe lequel de ses désirs peut t’être dicté comme s’il appartenait à tes souvenirs, à tes rêves, aux propres échos de ton âme. Elle savait qu’elle se délecterait par dessus ton épaule, de ta peau à la manière de la lumière et de l’eau quand tu baignes ou te reposes assis à contempler ton jardin tel qu’il sera à la prochaine saison. Elle regarderait tes mains trembler quand elles n’ont plus de geste à exécuter.

Elle connaissait tous ces passages étroits entre les projections des rêves et la réalité. Sans que tu ne t’en aperçoives, c’est là qu’elle t’attendait. C’est de cet endroit qu’elle ne finirait pas de t’apparaître.
Sur ton épaule, posée comme un grain de poussière, de sa voix colorée comme celles des sources qui appartiennent aux pays du soleil, éclairée, elle commencerait sa dictée. Difficile d’avouer au quel d’entre vous deux le récit envoûté coûte le plus cher. Elle y laisse son nom, sa faculté de voler, ses mystères. Tu lui consacres ta vie sans merci. Sans connaître le moindre repos. Tu n’as que le temps de t’apercevoir qu’il existe toujours entre toi et la vie comme un léger décalage.


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