L’unique poème


Tu gardes en toi sa rumeur

il rode il rampe 

il enflamme et puis regagne

son statut de méduse

flasque

presque liquide

mais il ne peut se mélanger à rien d’autre

tu pensais pouvoir t’en défaire

autrefois

aujourd’hui il se terre en toi

même si tu sens que tu dissipes

que tu te mues en nues

il ne change pas

il continue de choisir ses mots parmi les tiens

Migration

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dasar  bird tornado source image ©

Les pommes du pin pétillent

il n’en est pas une qui n’appelle pas

d’un cri un autre cri 

un froufroutement de plumes

prépare l’envol puis le postpose

une nouvelle fois

Les nuées se condensent 

s’essayent à dessiner les nuages

à comprendre les mouvements

vastes qui traversent les mers

il faudra trouver une île une ombre

un territoire assez étrange pour 

inventer au milieu du désespoir

un rivage 

Icône

L’insecte en moi dissèque tout ce qu’il voit. Il ouvre et referme tous les volets d’une idée, toutes les portes d’une pensée de plus en plus vague et dont les reflets se propagent en miroir. Des voies, il retire de minuscules graviers que chacun de ses doigts tâte, manipule. De là, germent les mots qu’il ne prononce pas mais accumule en tas. Il englue de salive des phrases entières afin qu’elles se soutiennent entre elles.

Pour quelles raisons? Je ne sais pas. L’insecte ne parle pas. Il observe, il s’observe. En le regardant, on croit voir un bouclier frappé de l’écusson d’une famille de guerriers disparue, oubliée. On voit l’écho de son ombre se perpétrer dans l’espace. On entend qu’il déplace grain par grain le silence. L’insecte remue des montagnes. On entend au loin le rocher, caillou immonde ramper. Il grave de ce cri ma peur ancestrale. Il creuse, il ronge les regards jusqu’à en extraire la bille noire. 

L’insecte en moi cherche, envahit, contourne. Il habiterait un retable, un triptyque, une de ces petites armoires qu’on vénère sans savoir. L’insecte en moi a peur. A faim. A froid. A besoin d’apprivoiser la chair qui bouillonne à l’intérieur de son squelette. Ce qu’il montre est presque toujours ce que l’on cherche à cacher. 

Eschscholzia

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Par la faille du vieux pot brisé

vont et viennent 

les abeilles

ξ

Mille olives scintillent

dans la chevelure 

de l’olivier

ξ

Sur la mer au large

le cou d’un cygne

blanc endormi

ξ

Le vent bleu

découpé en syllabes

par l’oiseau

ξ

La sauge et sa fleur rose

ouverte boivent

la mélodie

ξ

Tinte le feuillage 

en dentelle 

de l’Eschscholzia

ξ

En reprenant quelques gorgées

de vent bleu entre ses ailes

Le papillon simplifie l’infini

Λ

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Embouchure

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La colombe quotidienne trempe la pointe du bec

afin que l’eau auréole autour de ce point

perde son équilibre de tranquillité endormie

la guêpe de son corps vibrant guette les douceurs

du petit-déjeuner 

Où se rejoignent ces circonvolutions voulues et presque

semblables

Qui aimerait croire qu’il suffit d’un mot 

d’une phrase pour que se produise l’unification universelle 

Petite planète

 

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source image


Dans le nid le bruit léger d’une demie plume

au ciel azuré la lune est un dé

un oisillon dont l’oeil est encore une planète aveugle

ouvre un large bec

du jour les heures l’ont fait naître

avec une application ailée 

multipliée par deux fois deux

vols stationnaires

plongées vertigineuses

ont été exercés dans le but

unique  de protéger

l’oeuf —peut-être deux de plus—

valeur zéro de la vie

dont nul ne discute plus jamais

l’importance

La pluie

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Bertrand Els©

La pluie est venue peu à peu 

elle descendait des collines

après avoir longtemps séjourné

en silence en mer

elle en avait oublié ses pouvoirs

sa voix cristalline était devenue presque

aussi grave que l’orage

ses gouttes avaient la force toute petite

des griffes du chaton ou de l’oisillon

mais son regard était toujours celui

du grand vautour noir

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Bertrand Els©

la pluie la pluie la pluie petite chose

sincère droite régulièrement secouée et troublée

sorcière aux sorts sertis de larmes elle redonnerait

la parole à l’eau trop calme de l’étang

à la terre qui s’étend jusqu’au delà du désert

Pour la feuille tombée réduite à l’état 

si proche de la poudre

il est trop tard

la pluie ne fait qu’adoucir un peu la mort


Instagram de Bertrand Els

interrompre un voyage

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©Yamamoto Masao – Kawa

muet le ciel

qu’occulte un nid de nuages

seule la mer parle 

du bout des vagues

les plages

sont d’une légèreté

de plumage gris perle

et rose semblable

à celui de la tourterelle

qui interrompt ses voyages dans mon jardin

Il pleut la nuit

tumblr_oxii1rnTlH1qlwuczo1_1280Il pleut la nuit

chaque goutte nourrit

le jardin la mer

certaines s’agglutinent

pour former en moi

les lettres et puis les racines

de mots et de phrases entières

elles peupleront mon sommeil

pendant cette éternité qui ne dure que quelques secondes

elles s’ancrent et sombrent les gouttes

elles s’alignent et coagulent en de multiples points

le souvenir s’éteint au matin

je m’efforcerai de revenir sur mes larmes

sans parvenir à déchiffrer les desseins

sans parvenir à réconcilier les empreintes

ma main au moment d’agir tremble toujours

et ce qui perle à la pointe du pinceau ne

calligraphie rien d’aussi précis que la mélodie

de la pluie la nuit