Tellement

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Tellement de tigres de crocs de griffes
si peu de langues roses de dents de lait de marbrures délicates
qui vous préservent des regards

un langage de nacre s’est répandu comme du lait de la babine à la gorge a passé par les pattes et les petits coussinets est revenu dans le miaulement et les longues moustaches


tellement de tigres de crocs de griffes
de cris plus rauques les uns que les autres
Juste cette unique place rousse dans le pelage plus douce que les mousses à l’ombre des arbres et à l’orée des vagues

pour faire entendre une voix qui vibre


telle celle du vent tellement ce qu’il contient est vague et lointain

Glacial

image trouvée ici

Dans la soucoupe 

L’eau de pluie tombée la nuit

regarde le ciel

L’ombre de l’arbre s’ébroue 

Le chat 

Passe par là par hasard 

Trempe la langue dans le breuvage 

Un goût de roche et de lichen 

De terre et de neige éternelle

Le glace

concoction

Kunizo Matsumo-Notebook

Les simples et ordinaires mots de sa langue
ne lui suffisent pas
il aimerait peut-être renaître à l’instant d’avant
l’implosion
des sensations et saveurs premières


soupes de syllabes et concoctions de sons
dépourvues de sens sont ses phrases
mille lectures ne les réparent

ornières les points de suspension
portes fermées les virgules et les parenthèses
oeil-de-boeuf les annotations les références
il ouvre et ferme les guillemets mais
le poisson s’étouffe
les mots toujours et à jamais refusent l’illusion
du poème 

Quand tout cela est arrivé

Georges BRAQUE (Argenteuil, 1882 – Paris, 1963) DELOS Filigrane de bronze gainé d’or Numéroté 4/8 H. 220 cm, L. 190 cm (sans le socle) 

De l’île de l’épaule qu’elle dépose sur l’horizon de ce mouvement
qui m’indique qu’elle nage encore l’île qu’elle n’est pas un mirage
il ne reste qu’un lambeau de ciel plus clair
Partie en fumée la montagne transformées en nuages les rives
Alors que j’ouvre la porte pour le chat afin qu’il sorte
et
parce qu’il ne sait pas que tout a disparu
du jardin de dessous l’olivier s’envole
le grand oiseau noir- la frange de ses ailes est dorée-
qu’a donc cet animal picoré en l’absence des divinités
qui dormaient encore sur tous les sofas
quand tout cela est arrivé

Plus d’info sur la sculpture: ici

Petit chat

Petit chat, un souffle se dérobe pour frôler les herbes et faire miroiter une ombre dans leurs touffes floues, petit chat, et toi tu rêves et fais semblant de n’avoir rien perçu.

Petit chat, l’orage menace de sa voix rocailleuse et toi tu lèches ta patte, chaque coussinet noir se fait plus doux, petit chat. Tu marches souplement car c’est toi petit chat, qui crois déplacer les planètes et jouir de leurs territoires.

Petit chat, les oiseaux se taisent, les fleurs n’en finissent plus de frémir et toi, petit chat, tu regardes et apaises un temps qui pèse de tout son poids.

Petit chat, je rêve et je crois regarder ce que tu vois inscrit dans les feuillages, rampant sur la terre à l’abris du bruit et du silence Mais quand je lève les yeux, petit chat, petit chat, tu as disparu alors que mon rêve lui s’est incrusté et ne me quitte pas. Un rêve petit chat de petit chat.

Attente

Neolithic rock art in southern India, ca. 1200-800 BC.

En écoutant le train passer au loin, la pluie grignoter la fenêtre, une voiture passer sur la route sans s’arrêter. 

En regardant la ville et puis cette autre ville par la fenêtre.

En voyant le jour s’éteindre, la nuit peu à peu s’évanouir et les semaines toutes finir par dimanche.

-je n’avais le sentiment de vivre.


Tout se produisait au-delà d’une frontière que je ne pouvais franchir. La vie se passait de moi. De mes actions, de mes gestes et de mes convictions. La vie se passait loin de mes prédictions. Mes questions n’avaient plus vraiment besoin d’une réponse. Elles ne les recevraient pas.

-je n’étais rien parmi les autres. Particule peu particulière.

Hier, soudain, le paysage de la baie, ses vagues, le jour, ses lueurs la nuit. La mer évanouie. Le ciel sans nuage. Le ciel lourd et les collines ancrées pour toujours. Le paysage fit appel à moi par l’intermédiaire de mon souvenir. 

-Étais-je semblable à aujourd’hui hier? Me susurra-t-il

Je n’en avais pas la moindre idée. Les lueurs des voitures sur les routes, les lumières prisonnières dans les salons des villas, celles apprivoisées par le phare du port et les reflets multiples répertoriés par la mer et son immense tranquillité apparente. Cela. Tout cela n’avait guère changé. 

Pour la première fois, je me sentais la force de répondre à la question. Comme si ma position d’écouter le train, la pluie, une voiture, de regarder les villes, de voir le jour finir et la nuit se dissiper étaient la raison évidente de ma participation à la vie telle qu’elle s’écoule. Une participation qui n’exclue pas la position que j’avais de regarder, de contempler, d’être à l’affût et refoulée dans cette espèce de tanière qu’est mon corps. Pour la première fois, je ne me tenais plus à l’écart. J’avais une réponse. 

Bien sûr que j’avais remarqué l’espèce de cancer qui rognait les rochers de la côte et toutes les villas comme des métastases. Les vagues et leurs souffles continuellement coupés par des hors-bords. 

Ma réponse se devait de dépasser les apparences. Elle ne pouvait avoir l’arrogance de transformer les choses, de modifier la réalité, de faire renaître l’espoir.

-Non, paysage, tu es semblable à hier, aujourd’hui.
Tu es comme toujours.   

Main

Pour maintenir un squelette défait,
plusieurs visses dans le tibia

Mais parfois, je n’empêche pas
maladroite l’évaporation de la colonne vertébrale

Il reste à peine de quoi me donner un nom
îlot alimenté par sa propre dérive

Espace semblable au goulot d’un labyrinthe trop étroit pour un pas
Est-ce toi qui soudain de tes ailes m’enlace?

ton corps autour du mien me dit que
tout va bien

Tel Icare

Anselm Kiefer Aschenblume (2007-2012) Oil, emulsion, acrylic, shellac and chalk on canvas, 380 x 280 cm

La ville possède encore la carcasse d’un château-fort, deux tours et une muraille comme la mâchoire d’un saurien géant et mort. Il pleut souvent sur cette ville, des gouttes et des mots totalement inutiles. La pluie se disperse comme une foule, elle fuit de canaux en canaux. La rue qui longe le fort et le borde est à sens unique, un tram l’empreinte toutes les 20 minutes, deux rails la balafrent en permanence. Elle donne sur une place qui écarte les bras comme une étoile. La porte lourde en bois s’ouvre parfois. Les salles sont sombres et froides, les escaliers en pierre sont étroits. Lorsque l’on grimpe en haut des tours, on voit la ville, on voit parfois plus loin, on voit surtout la bruine. Milles endroits sinistres dans tout le pays, impasses, avenues, citées où toutes les maisons se ressemblent. Milles tunnels et voies prisonnières de la boue. Tant de prairies nues livrées à l’hiver et toutes ces écoles où l’on impose la même langue, les mêmes habitudes, les mêmes raideurs d’esprit. Tant de larmes avalées, de pensées avortées, de coups subis en silence. Il a choisi la tour qui se dresse vers le nord, vers la rue pavée où passe le tram. Assez des cris de la cour, des cris partout et des paroles blessantes qui le hantent jusque dans le coeur. Un coeur qu’il n’a pas assez dur mais qui encaisse tout ce que la boîte crânienne reçoit d’insultes incompréhensibles, de non-dit rampant, de haine masquée. Sans un regret, sans un regard vers le passé, il s’élance tel Icare dans le ciel en train de boire les derniers reflets du soleil. 

De glace

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Au loin 

les nuages

comme des couvertures

de glace 

quel est ce vent 

qui dépose autour des fleurs 

que je regarde

une buée étrange qui ne se dilue pas 

taches jaune acide et pétales regroupés

des rosiers iceberg flottent et dansent

les feuilles telles les langues des lances

cachent quelques hampes portant 

comme le coeur un secret

 un bouton tout frais