Il pleut la nuit

tumblr_oxii1rnTlH1qlwuczo1_1280Il pleut la nuit

chaque goutte nourrit

le jardin la mer

certaines s’agglutinent

pour former en moi

les lettres et puis les racines

de mots et de phrases entières

elles peupleront mon sommeil

pendant cette éternité qui ne dure que quelques secondes

elles s’ancrent et sombrent les gouttes

elles s’alignent et coagulent en de multiples points

le souvenir s’éteint au matin

je m’efforcerai de revenir sur mes larmes

sans parvenir à déchiffrer les desseins

sans parvenir à réconcilier les empreintes

ma main au moment d’agir tremble toujours

et ce qui perle à la pointe du pinceau ne

calligraphie rien d’aussi précis que la mélodie

de la pluie la nuit

Assentiment

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Pictures of films © Charles Grogg

Je pars. Il pleuvine. J’empreinte le même chemin que les asphodèles et les immortelles. Il longe lentement un jardin oublié où vivent en toute liberté quelques jeunes oliviers. Personne ne récolte plus leurs fruits, personne pour les abreuver ou les tailler, ils poussent comme ils peuvent.

Plus loin le chemin disparaît dans la végétation. Désormais pour avancer, il me faut écarter les branches, enjamber les touffes foisonnantes d’herbes odorantes, éviter les épines des buissons. Je marche en mesurant mes pas, en faisant le moins de bruit possible. Bruits d’ailes, froufroutements tout autour de moi me signalent des présences volatiles. Souvent, je me pose afin d’entendre le bruit de bruine sur les feuilles. J’observe la lente naissance d’une goutte à la pointe d’une feuille. Parfois je tends mon visage au ciel comme pour le laver, le défaire de son masque trop humain grimaçant. J’aimerais n’être plus un hominidé tel qu’il en passe par ici depuis des milliers d’années. J’aimerais avoir les sabots à deux doigts et l’équilibre étonnant d’un chamois. Je poursuis jusqu’à ce que j’arrive à la veille maison en pierres. Toutes les fenêtres ont été murées, les portes condamnées. Près du toit, il reste une ouverture d’où l’on me regarde sans doute depuis fort longtemps avancer où plus personne ne vient. C’est un milan royal, il s’élance, il s’éloigne, il surveille son territoire en faisant de larges cercles dans le ciel. Il semble vouloir m’éviter mais je l’appelle en sifflant. Toujours porté par le vent, il s’approche, descend, me regarde, me survole un temps. Le temps d’admirer son plumage, son oeil fier, son envergure. Il disparait dans le ciel. J’ai envie de me joindre à la pureté qu’il vient de me révéler: le sommet. Je poursuis l’ascension, croquant au passage les parfums variés de la lavande stœchas, du lentisque, de la bruyère, du myrte. L’humide odeur de la terre, de la roche. J’entends les rires de l’eau qui ruisselle. Après bien des efforts, je rejoins l’endroit où il y a très longtemps on rassemblait les troupeaux, un abri dans les rochers témoigne du lointain passé où en hiver, il fallait bien s’abriter et faire le feu. Je grimpe plus haut et je ris car j’ai pour la première fois de ma vie, la sensation de voir le monde dans sa globalité: la mer et sa merveilleuse maison le ciel. Je ris car j’ai enfin le loisir du choix: laisser venir les humains ou les fuir sans qu’ils n’en sachent rien. Regarder sans rien porter sur les épaules, voir sans subir d’être observé et jugé. Voir démesurément. Je reste quelques longues heures, allongé sur le plus haut rocher, suspendu aux nuages.


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enjeu

Foliage and Clouds, Brussels, September 2015-Bertrand Vanden Elsacker-BVDE

 

De la mer

on dirait qu’il ne reste

que quelques traces de sel

elles se répandent sur cette

partie de la toile

entre deux collines

appelée ciel

Des fantômes

pour se souvenir

un cortège pour célébrer

silencieusement

un voyage

immobile

le temps

murmure longuement

chaque seconde

d’une main à l’autre

valsent des osselets

attendons qu’ils se lancent

Petits éclats

OLYMPUS DIGITAL CAMERALa nuit je crois que les arbres s’enflamment mais ce n’est que le vent

tout autour du sommeil il construit avec des brindilles prélevées aux hautes chevelures vertes et dorées le rêve que je navigue les mots

Le jour entre deux chants les arbres portent le ciel le vent et sa meute de loups contemplent comme je le fais les vagues

l’une d’entre elles s’élance et déploie des ailes d’écume ou de neige

toutes tentent la même prouesse

sur la plage il semble que le sable retourne aux étoiles emportant comme de petits éclats de miroirs les villages cramponnés aux montagnes

cet incendie me fascine et avec lui toutes ses traductions symphoniques

même s’il n’existe aucun instrument qui me dise ce que sont réellement les tempêtes

,

Pour le vide

La mer est absente, elle est de sortie. Est-elle lasse de répondre à mes questions et de m’en poser d’autres, comme on pose une fleur coupée du jardin sur le plateau du petit-déjeuner?

La remplace un lac docile couleur argent. Mais je sais bien qu’il restera muet car seulement lui plaît de lisser ses plumes et de roucouler lorsque du regard je caresse doucement son duvet. Il n’est pas envie de s’envoler.

Plus de vague, les rives commencent à se flétrir comme les feuillages des plantes qu’on oublie d’abreuver. Les rochers soudain me semblent avoir oublié leurs colères magmatiques qui datent depuis leur naissance lointaine. Tout ce qui se serait produit là entre deux mondes, l’un marin, l’autre terrestre a été mis en suspend. Les conversations, les gloussements aquatiques, les cris des oiseaux, le chant des courants, le grincement des grains de sable les uns sur les autres ont disparu…

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À chaque instant

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nir hod  Via  Fooling The Silence// Danielle Borremans

Rien de plus solide qu’un rivage
ses dentelles qui nagent et passent
de nuage à l’état de vague
inlassablement
et pourtant pour moi
qui l’escalade du regard
je sens que la roche bouillonne encore
et mord chaque instant
se fossilise son rapport à l’air
invisible
quand le soleil se pose
la rive rougeoie
la roche rugit comme la braise qui passera
sous peu à l’état de cendre et puis à celui
de la poussière qui n’existe presque pas
rien de plus convenu que ma question
son déferlement récurrent
acharnée et maladroite
et pourtant pour moi
qui la porte dans l’âme
je sais qu’elle dépense l’espoir
pour boire quelques fragments
d’une lucidité qui à chaque instant
s’évapore à la manière des étoiles


Nir Hod

Je vois le jour naître

Affresco romano giardino pompei 6

Affresco romano giardino pompei via wikipédia

 

Je vois le jour naître
Deux galets vert gris

°
Polis pour désigner
L’oiseau doux

°
Viennent à intervalles réguliers
Picorer des graines de soleil

°
Je vois le jour naître
Sans laisser la moindre
Empreinte à la surface de l’eau

°
Je vois le jour n’être que
Le vent dans les roseaux

°
Une voix s’essouffle
Et murmure:

« Le temps ne s’écoule pas,
il n’est pas une rivière. »

hululement

Tyto alba (Audubon)

Jean-Jacques Audubon [Public domain], via Wikimedia Commons

La nuit venait de naître
quelques étoiles voulaient
se mirer dans la mer
le ciel violet volait
au dessus du jardin
quand brassant le silence
de ses grandes ailes
crémeuses une chouette effraie
me rappela que pour le mesurer
depuis bientôt quarante mille ans
le temps les hommes se servent
d’instruments qui permettent
parfois d’imiter avec une précision
qui arrache les larmes
un hululement.

S’écrire

J’entre en cet endroit où
Néant Vide Silence
s’élancent sans trouver le moindre sens
le mot se laisse remplacer par la feuille
ses dents sa chair mangent la lumière
pour tordre l’univers seulement des branches
aux gestes involontaires
elles ne dirigent aucun orchestre
seul mon esprit rampe et cherche une voie
où pourra serpenter mon rêve et penser que
le venin d’une morsure se mue en sève