Le temps du rêve

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Sous un bouquet d’oliviers, je lis. Bien loin existe un jardin décrit jusqu’à sa moindre fleur par les chants des oiseaux, des abeilles et par la douceur d’une brise marine presque fraîche. Je lis et se laissent confondre par mon esprit les significations réelles des signes. En dehors des mots, plus rien n’a de consistance. Tout me paraît naturel, la singularité surgit des phrases que je contemple et qui abreuvent mes pensées comme si le livre était devenu le jardin et le jardin un livre. Quelqu’un en moi ne se nourrit plus que de brumes, enchâssant les réponses dans les questions qui les ont suscitées.
Peu à peu, ce qui se précise et finit par se concrétiser en moi, c’est un incendie d’ombres aux arêtes saillantes. Sur les pages au fur et à mesure qu’avance la lecture, je vois un masque africain porté par un singe qui joue, qui bondit et puis se retourne. Je vois un champ de tulipes, une seule fleur est ouverte comme si le soleil était venu remplir sa corolle de lumière liquide.
Soudain, le jardin s’éteint et se tait. Au sommet des collines, s’accrochent quelques nuages, prêts à être réduits en poudre. Ils rugissent et en réponse les collines grognent légèrement, l’écho dans le ciel ressemble à celui de l’avion qui déchire les hauteurs.

Juste au dessus de mon épaule, sur une branche d’olivier, une sittelle appuie son regard de petite perle par un chant dont la joie aiguë m’échappe. J’ai refermé le livre sans m’en apercevoir. Comme si j’avais deviné que quelqu’un cherchait à lire par dessus mon épaule. Découvrir ce qui dans les mots et leurs rapports entre eux, à l’espace, au temps et aux silences m’émouvait au point de faire disparaître ma présence. Mettre à jour les liens intimes noués par ma lecture. Cet oiseau minuscule et son absence de crainte, sa curiosité sans limite aurait dû m’effrayer mais se fraya alors en moi l’idée que ce que tant d’autres définissent comme l’illusion majeure qu’ils accordent à opposer à toute forme de modernité est justement ce qui est source pure et limpide à laquelle je tente de toutes mes forces d’appartenir. Ma lucidité n’est point cette prise de position cherchant à condamner ce qu’elle ne peut précisément nommer. Ma lucidité contourne et ne détourne pas. Faiblement, là où d’autres agissent avec force et mépris. Quelques feuilles sont tombées de l’arbre comme des plumes, quelques secondes plus tard, comme ayant été entraîné par leur chute, un de ces minuscules reptiles dont les courbes et les proportions souples et agiles décorent parfois les rochers s’est retrouvé moins effrayé que moi coincé entre les plis de mon vêtement.

Brouillards

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Yamamoto Masao

Derrière le mur de nuages, un ciel avance, la nuit progresse. Et ce que j’entends au loin, ce n’est pas un avion qui déchire le temps, ce n’est pas un orage en train de naître. C’est un hêtre. Il respire plus fort que tous les autres. Il respire en faisant un bruit de mer. Il déverse ses branches pâles comme les vagues l’écume sur la plage.
L’arbre n’a plus pour feuilles que les larmes froides du brouillard. il a créé la confusion dans mon esprit. Un instant j’ai cru voir au bout de l’avenue, la mer nue se cabrer comme un cheval sauvage.

Tâtonnements

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Pablo Lehmann, syntax, Intercut discourses 18 x 15 cm. | 2004 Cut-out paper

Elle est entrée dans le jardin, à pas lents, à pas d’insecte. Elle cherchait les endroits où les frondaisons tremblent à l’idée de devenir des ombres qui s’allongent sans qu’on s’en rende vraiment compte. Elle a trouvé sa place sur le dossier d’un fauteuil, l’arrête elle l’avait prise pour une branche.
Le vent s’était absenté. Probablement somnolait-il à la surface des flots lourds comme les plis d’une étoffe de velours dans un tableau. Le ciel avait cédé son espace au soleil, roi sourd dont la cruauté non exprimée stagnait sur le bord de ses lèvres.
Elle aurait pu paraître hésitante car son maigre corps se balançait d’avant en arrière comme s’il cherchait à inculquer aux jambes un mouvement qu’elles refusaient avec ardeur. Il n’en était rien. Elle savait ce qu’elle voulait: garder cette position intermédiaire entre rester et tenir et partir. Rester là ou n’importe lequel de ses désirs peut t’être dicté comme s’il appartenait à tes souvenirs, à tes rêves, aux propres échos de ton âme. Elle savait qu’elle se délecterait par dessus ton épaule, de ta peau à la manière de la lumière et de l’eau quand tu baignes ou te reposes assis à contempler ton jardin tel qu’il sera à la prochaine saison. Elle regarderait tes mains trembler quand elles n’ont plus de geste à exécuter.

Elle connaissait tous ces passages étroits entre les projections des rêves et la réalité. Sans que tu ne t’en aperçoives, c’est là qu’elle t’attendait. C’est de cet endroit qu’elle ne finirait pas de t’apparaître.
Sur ton épaule, posée comme un grain de poussière, de sa voix colorée comme celles des sources qui appartiennent aux pays du soleil, éclairée, elle commencerait sa dictée. Difficile d’avouer au quel d’entre vous deux le récit envoûté coûte le plus cher. Elle y laisse son nom, sa faculté de voler, ses mystères. Tu lui consacres ta vie sans merci. Sans connaître le moindre repos. Tu n’as que le temps de t’apercevoir qu’il existe toujours entre toi et la vie comme un léger décalage.


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Inhabile

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J’avance poussant devant moi mon ombre
le vent invite dans mes yeux les larmes
le froid les guide sur mes joues
comme un troupeau de chèvres de montagne
j’avance un sourire sur les lèvres
vagues à l’amertume légère
parfois je les efface parfois elles disparaissent
laissant une minuscule empreinte de sel
sans savoir vraiment si la voie qui souvent me fatigue
me renvoie un écho troublé
me mènera à l’endroit où nos paroles se joignent
où nos souffles nagent et où les murmures
les colorent comme aurores boréales


source image

Abstraction

Ce serait comme une tache d’encre noire dont le corps souple et brillant soudain s’étire, bâille, montre ses griffes et se rendort. Tombant de la table, elle ferait le même bruit que le froufroutement des ailes de l’oiseau que le printemps assomme d’azur. Ensuite il ne resterait que le bruit du silence et la supposition que quelques pas ont permis à une ombre son évaporation complète.

Ce serait comme le balancement de l’astre entre les nuages, nausée de la lumière, tempête des sens. Ce serait comme le vain cliquetis de la pluie sur la vitre, tout ce qu’elle prétend ne me fera pas ouvrir la fenêtre.

Ce serait comme si plus rien n’empêcherait le mauvais temps de se substituer aux secondes que je consacre à le regarder.

Ce serait comme si sous le velours verdoyant des mousses et lichens se cachait mon cœur, bulbe minuscule. Ce serait comme si je n’avais plus de racines. Que sont devenues mes artères?


images: Bertrand Vanden Elsacker  

Pièces

jaybrockman: More work by Robert Toll. Pieces of metal become pieces of art. #metal #fineart #figure #art #dtla #losangeles #ca (via colin-vian)
jaybrockman:
More work by Robert Toll. Pieces of metal become pieces of art. #metal #fineart #figure #art #dtla #losangeles #ca
(via colin-vian)

Je construis un château de cartes

entre les lettres le vent aisément

glisse ses doigts d’enfant

chaque mot se soulève telles

les lames vertes de la mer

Je construis des constellations

qui ne relient entre elles

que des graines de poussières

un sourire moqueur et voilà

qu’elles pleurent

Je me construis des ailes

qui battent l’air comme ton coeur

brasse la vie tes paupières les souvenirs

j’apprends tout doucement

à marcher sur les aiguilles séchées

des pins d’Alep

qui servent d’éclats à l’été

qui se brise à leurs pieds

Tendre brûlure

Joe Brittain- Study for Proportionless jewel
Joe Brittain- Study for Proportionless jewel

Seule reste la pluie
Ses yeux de chouette brillent
Le vent est celui qui
Pour continuer à faire entendre sa voix
Se glisse jusqu’au fond de la gorge
Là où les larmes se posent
Seul reste le souffle tiède de ce qui fut la tendre brûlure de ton enfance touchant du bout des doigts
L’os que serait le futur
Seule persiste et dure
L’écorce
Du fruit qu’est devenu ton refus d’en finir
Avec les larmes et la pluie
Les trous à peine visibles dus aux morsures des vers
Qu’ils creusent des galeries pour que la vie se réduise à de la poussière!

Rébus

Cosmic Goop by Travess Smalley
Cosmic Goop by Travess Smalley

Mon coeur est la montée en graine d’une pensée

petit pois vert

perle sans pétale

 

Si je me froisse c’est parce que perdue

dans le feuillage

subtilement installée sur la tranche lumineuse d’un rayon

je ne laisse que cette trace

comme le soupir d’une seconde

comme le rébus que contamine

une émotion

 

Bulbes du printemps

Marvin Lipofsky
MarvinLipofsky

Pour entrer en matière

Je pourrais parler de la lumière

qui se recueille dans le val

entre deux ou trois collines de mots

Ce sont elles qui coagulent les couleurs

Ce sont elles dont les veines deviennent

les racines conquérantes du printemps

mon cœur est un bulbe

son rêve se résume à l’éclosion croquante

de la tulipe seulement

mon corps est une roche

son geste minéral

me reproche l’inconsistance

de mes translucides pétales