En friche

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Straw-colored Fruit Bat Eidolon Helvum, Ben Van Den Brink

Entre
ce venin
et
mes articulations
l’espace libre
laissé en friche aux secondes

chacune
comme un grain
grippe
mes mouvements
afin que je n’avance
jamais
souplement

des gonds rouillés
grincent
grondent
ponctuent
vagues
tornades
granuleuses
torsions

mes os sont toujours sur le point
de se réduire en poudre


Parfois par un soupirail
des lambeaux de souffrance s’échappent
Je les contemple
battre de l’aile


Parfois en rêve
j’échange mes chauves-souris
vampirisantes
contre
les quelques gouttes phosphorescentes
du crépuscule
afin que survienne la trêve

 

Asphalte

Katia Chauseva
Katia Chauseva

Je me souviens de tous mes vertiges et de cette fois où mon crâne percuta pour la première fois la route noire et dure d’un été qui de toute façon allait finir par mourir. Du haut de mes huit ans, la certitude de ne devoir jamais plus souffrir. Je me souviens du goût du sang et de l’horrible brûlure au milieu de mon front. Il me fallut quelques minutes pour revenir à la vie, pour revenir de cet état réconfortant et solide à celui déstabilisant de comprendre que l’accident ne s’était pas déroulé dans mon rêve. J’étais bel et bien sur le sol, brisée en je ne sais combien d’éléments. Réussirai-je à reconstruire ce puzzle, celle que j’étais avant?

Je me souviens comme je souffrais d’être vue ainsi par la foule, les murmures et les paroles sans signification me servaient de couverture jusqu’à ce que quelqu’un me recouvre la figure d’un mouchoir et disperse les meutes, les chiens.

Je me souviens de ce contraste entre moi et le sol. Lui si chaud et moi si froide dans les bras de l’hiver. Pourquoi a-t-il fallu que j’assiste à ma propre descente aux enfers, sans faiblir, sans jamais être capable de perdre conscience? Je me souviens du poids de mon corps alors, de la masse de ma chair défaite de moi-même.

Toutes mes fractures sont restées plantées sur la place publique mais personne n’a été capable de voir au-delà. Personne, pas même moi pour sonder la peine.

Depuis, plus rien de précis n’ose me servir de socle, je ne sais comment dire oui à la vie et non à la mort. Des torrents, des mouvances, des terres meubles, des ciels sans îles hantent mes rives. Tout me semble vague et n’avoir aucun sens. Je ne me regarde plus dans aucun miroir persuadée que celle que je regarderai s’est défaite de mon âme.

 

Noms

Hiatus by Josef Konczak

Tu descends les escaliers comme attirée par une force qui ressemble à ce que tu appelles la mort.

Mais ces escaliers ne mènent que vers toi, ils se rapprochent de ce que tu croyais n’avoir que rêvé.

Ils te rapprochent de tes béances, d’une ultra-conscience et de tes périodes à vide où plus rien n’a d’importance.

Tu avances comme des notes qui attendent un chef-d’orchestre, comme la sève qui espère ce jardinier pour créer des sculptures de verts veloutés, de blancs flamboyants et de bleus clairsemés. La vie ne prend sens que si tu lui fais porter des noms comme des poèmes.

Dans ta main, un galet poli dure sans ride, dans tes yeux, le ciel se refait une beauté mais dans ta tête, personne ne sait vraiment ce qu’il arrive. Tour à tour on dit que tu rêves ou que tu délires alors que toi tu sais avec certitude que la vérité n’est point cette cruelle monstruosité qu’on aimerait bien te faire avaler.

Heureusement, tu résistes. Ta voix aiguë sombre, se sent triste et seule à comprendre lorsqu’elle trouve le repos dans les tombeaux du temps.

Essentiel

RIP Storm Thorgerson (1944-2013)

 

Lorsque les émotions m’envahissent, j’entre dans un monde où le ciel est plusieurs, où la terre ne dessine plus une ligne à l’horizon mais déploie une chevelure qui se noue et se dénoue continuellement.

Mon existence alors ne se balance plus entre le oui ou le non mais s’entraîne à faire face à une infinité d’espaces où les possibles sont la raison. Un cordon ombilical me lie aux étoiles et je marche comme une onde sur des tapis volants. Le temps semble s’être fait sable et plus rien n’a de sens.

Dans ces moments, il m’est difficile de reconnaître l’autre et les limites qu’il impose à sa réalité bicéphale. D’entendre son langage, de comprendre les doubles sens. Et je sens combien c’est difficile pour certains d’admettre que le monde qui me submerge n’a pas que trois dimensions mais que sa réalité en possède plus que nous ne pouvons l’imaginer.

Ce ne sont pas des états qui me font perdre la conscience mais qui au contraire me confrontent à une réalité qu’on ne peut que rêver. Que se résoudre à la nier, c’est comme se crever les yeux, s’amputer de facultés qui nous sont nécessaires pour progresser.

Mes mots, mes tentatives d’encercler la poésie comme si j’avais à la dessiner comme une galaxie ne représentent rien. Rien qu’une particule d’un néant en train de se perdre en voyageant dans ce que j’en ressens.

Simplement

Broken neck

Je pensais n’être qu’une chose informe

à peine humaine

n’importe qui m’éteignait comme une bougie

je pensais n’avoir d’existence que par les mots

mes seules empreintes, une tempête les effaçait

sans acquérir la moindre conscience

sans se douter que je puisse en ressentir la peine

silencieuse qui ébranle les socles et les blocs de marbre

je pensais n’être qu’une nausée

mais un jour alors que j’inclinais la tête vers le sol

pour abdiquer

je me suis vue en transparence et j’ai compris

que je n’étais simplement que d’une précieuse

fragilité

mon agilité à capter les imperceptibles

tremblements de l’âme avait fait de moi

un être de porcelaine.

Dans le lit d’un fleuve

Brush Holder with Poet Li Bai, Two Brushes
Qing dynasty (1644–1911)

Une ombre semblable à une tache d’encre se déplace librement en moi comme le font les méduses dans l’océan. Le temps, la place qu’elle occupe s’imbibent fébrilement de son étrange transparence.

Fantôme de moi-même, empreinte fugace de mon âme, elle évolue sans jamais se hisser, sans jamais se fixer. Est-elle douée de la parole, serait-elle capable de se glisser dans l’habit sobre et princier de la conscience ? Probablement pas, cela ne la concerne pas, elle circule sans jamais se fixer à une raison. Quelle signification trouverait-elle à son errance ? Ce serait comme vouloir enfermer les saveurs du souvenir dans un flacon, dans une maudite phrase.

Une ombre me regarde du fond de mon puits sans jamais déposer sur mes lèvres un « parce que c’est ainsi ». Les « pourquoi » gardent le silence comme ces pierres polies où la patience d’un être noble imprime les résonances et fulgurances de la vie.

Liens wiki:

Li Bai

Jadéite

Jade

-Les Merveilles de la Vie-

Kunstformen der Natur, Ernst Haeckel-1899-1904

Chaque goutte comme une phrase

creuse un nouvel espace

profondément petit afin qu’un ciel

puisse y déposer sa pluie

chaque circonférence met fin

à la rigidité       à l’intolérance

le vide côtoie le plein sans feinte

la substance n’est plus une apparence

Tant de proximité ne soulagera pas

ma conscience d’être complètement

inutile

pour appréhender cette vérité singulière

elle tourne sur elle-même et se révèle être

si loin de l’infini

Préface

Ah Xian (b.1960)

C’est fait de quoi le visage d’un homme

de quoi le regard d’un homme

qui a fermé les paupières

qui serre les lèvres

se retrouve-t-il derrière cette momification

de sa face

 cette dernière prière

il se recouvre

de mots et de phrases

de rides et de promenades

anciennes et nouvelles promesses se tiennent

la main au milieu de l’évanouissement progressif des cils

C’est fait de quoi le visage d’un homme

qui n’a plus de larme

qui se tait sans trouver le silence

on dirait qu’il dort qu’il est fait de bois mort

c’est fait de quoi le visage d’un homme alors qu’aux abords de l’ultime conscience

il constate faiblement qu’il n’est plus qu’une dernière épluchure

qu’on a mangé tous les fruits

que le temps s’est décousu et a fui

c’est fait de quoi la vie d’un homme dont le visage soudain

se ferme et s’éteint.

Sens

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L’écriture recense mes sensations: d’une nappe brumeuse et dissolue surgissent les mots comme des récifs. Derrière eux, s’annonce le continent de ma personne. Pour l’explorer et explorer ses relations au monde, je me sers de l’écriture et elle se sert de moi.

Entre ce qui m’advient et ce que je pense, l’écriture intervient pour me traduire, pour véhiculer ma conscience, pour trahir mes silences. Pour transmettre mes signifiances. Elle se glisse dans mes failles, elle profite de toutes les ouvertures pour exhausser mes envolées, signer mes désespoirs, porter  ma connaissance. Mon écriture est née de ma présence. Ce que je n’écris pas ne prend aucune place dans la galaxie des existences.

Traduit du silence—Joë Bousquet

La chambre de Joë Bousquet

Ma vie est unique. Je veux que dans la conscience de cette unité elle se fasse pensée, que cette unité où elle se pense lui soit contre elle-même le meilleur refuge.

Je veux que dans chacune de mes paroles retentisse aux oreilles des autres la liberté d’une pensée qui va d’elle-même au fond de ce que je suis.

Ces phrases issues de ma lecture matinale sont de Joë Bousquet dans « Traduit Du Silence » Gallimard, 1968. Elles m’accompagneront toute la journée, elles me sont essentielles.