Le Flambé

Iphiclides podalirius-©cc

Le soleil sur un plateau de nuages

navigue au-delà de la

ligne imaginaire qui finit l’horizon

il frôle les cimes tel un fantôme

la foule des feuilles flamboie

poudre pourpre au coeur des fleurs

qui se soucie de celui qui est seul?

le soleil en mer noie sa propre lumière

l’iris rêve ses sépales comme des ailes

depuis les temps de la fin du Crétacé

Cet insecte craint moins que toi

crétin de se brûler les ailes

Irrémédiable différence

tu erres
tu es presque tu
partout
tu as un insecte en toi
tu le vois comme ce coeur étrange à clapets 

qui s’ouvrent ou se ferment

tu le sens comme un grouillement qui te dépasse

et te déboussole
tu es seul

solide

tu transmues chaque parole en buée

chaque départ en larme

le silence suinte sans suite

en ton univers

Il n’y a pas de Moi

majuscule 

Arthropode 

Sa langue maternelle est une araignée

et ses textes sur la toile une constellation de silences

inapaisés 

un corps morcelé condamné malgré lui à tisser

sa langue et son venin 

son habileté à créer la sensation du vide

et de la torpeur


en fermant ou en ouvrant l’espace

l’exosquelette ne protège pas

des mots

il sait


qui marquent au fer rouge la chair

Le chat

source image

L’espace où il se déplace se distingue des autres silences
en ce qu’il est souple immuable et docilement sombre
chaque pas correspond à une empreinte de quatre ou cinq
coussinets délicats sur un sol imparfait
éclats de vers sur la feuille

il suit inlassable les mêmes couloirs odorants les mêmes passages
où le temps est indifférent au passé au futur au présent
il importe qu’il soit presque semblable à l’éternité sonnante

son pelage de braises et de cendres
son regard de gemmes
sa voix qui se lézarde

sa lassitude intacte et pure
se gardent de grincer à l’instar
de tellement d’humains

frôlements

©Bertrand Els @bertelsac

Il va un phalène dans l’âme
battements de visages  chacun des départs
sous les paupières
les cartes du ciel et des dédales
voyages inutiles au bout de la peur
la solitude cèle les visions du futur

partout on le regarde sans le voir
il va larves dans la tête vers sous la langue
éternellement en provenance des mêmes lueurs lunaires
la parole douce la voix grave l’humeur sur le point de disparaître

il va métamorphosant son malheur et celui de chaque être humain
à pas d’insecte et filaments de cendres fils d’étoiles naines
enfant du vide et du désespoir avec sur les lèvres un sourire
de statue grecque

Roncier

Bertrand Els

L’embrigadement de moi-même par les idées sombres

des ronces et
cette forêt malade où se disloquent les jours les heures les secondes
toutes les semaines de l’année me prennent à la gorge

A quoi vas-tu renoncer? Je grince

A rien puisque en dehors des épines des sentes embourbées je ne possède rien

qu’une nausée 

mon coeur mon âme ou ce qui portait ce nom au goût autrefois si fort

part en fumé

partout comme un grand brûlé regarder depuis les rochers
les eaux bleues et froides
pour se calmer

tous les silences auxquels je ne sais
comment renoncer

Incantation

Par Brooklyn Museum, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=22480908https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Dogon_masks?uselang=fr#/media/File:Brooklyn_Museum_1996.200.3_Mask.jpg

Parfois l’arbre convoque
les masques

— les masques Dogon
les visages sculptés que portent les morts —

pour parler au soleil au travers des ombres

ils échangent leurs sagesses leurs rides et leurs crevaces
ils contemplent l’immobilité au delà de nos actes fous

ils sifflent et grincent quand les prédateurs se rapprochent

L’arbre aime tant que les sorciers évoquent la présence de ses frères

disparus

Je ne sais quel poème est scandé
jusqu’à ce que le ciel grince et se zèbre de cris

Le chat

Differantly (DFT) via creapills.com

Par la fenêtre   il regarde les vagues
certaines halètent en prévision de la plage
d’autres repartent

Dès que la porte s’ouvre  il bondit vers l’air   libre
il saute sur la table où sont posés des légumes et des fruits
l’odeur des végétaux l’intrigue   il décortique le message qu’ils ont pour lui
provenance     fraicheur et quelques détails sur le propriétaire de l’endroit où ils ont grandi

Il va rêveur de par ses chemins habituels qui favorisent de longues trainées d’ombres    Il va évitant les flaques de soleil   Quelques sifflements annoncent sa présence aux autres habitants du jardin  Personne qui ne sache que son errance a commencé

Le vent mélange les murmures entre eux   Ceux des vagues ceux de l’eau ceux des feuillages et ceux du temps qui passe 

Il va silencieux Il sait que ses pas et ceux de l’éternité ont quelque chose à se confier
         un mot enrobé de patience     un mot qui ressemble à un miaulement qu’il est le seul à comprendre.