Le grand buvard

Sous son coeur Soudain s’échouent
les méduses
Le corps flasque que je retourne ne cache que du sable
dur froid humide.


Sous son coeur dans ce sous-bois sous un manteau de feuilles pourrissantes se dispersent les sources souterraines
La forêt fredonne


Sous son coeur un réseau de mots imprononçables
des noeuds de phrases se lient aux néants
Sous sa paume un mille-feuilles et tellement de pétales


Sous son coeur le grand buvard de son bureau
tous ses tiroirs et toutes les missives emmurées
Sa peur de la réponse la mise à mort des questions la logique la raison
Les sous-entendus qu’il faut faire semblant de comprendre 

Sous son coeur les couleuvres qu’il a fallu avaler.

Sortie

©Bertrand Els- 2019B

Posés là
les mots ne t’appartiennent pas
ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes
ils s’ancrent et s’arriment
alors tu t’attèles à ce qu’ils restent à jamais
seuls et libres là où personne
ne se penchera sur eux
pour les lire les lier
à la langue commune et universelle
pour en faire une liqueur dont les vapeurs
suffisent pour étourdir
tu leur réserves à tous une sorte de porte secrète

Quelqu’un au loin

Bertrand Els ©

Elles parlent toutes en même temps
les feuilles du peuplier
pas un mot pour la vie des passants

en bas au ras du sol il y a
le chien du voisin
la plume noire d’une corneille
qui guette depuis le toit de l’immeuble
quelques brins d’herbe

je me demande comment surgir
comme elle de presque rien

soudain les feuilles se taisent
l’appel du clocher de l’église
couvre tous les murmures
rires gloussements

elles tendent toutes en même temps
les feuilles du peuplier
leurs paumes et la fraicheur qu’elles supportent

la vie
reprend sa promenade d’escargot

quelqu’un au loin scie
quelqu’un au loin déplace des roches
la terre tremble
quelqu’un au loin sue

source image: ici

Écrire

©Bertrand Els https://elsacker.tumblr.com

Insensiblement la matière se dissout
en même temps que s’étend
l’univers
jusqu’à ce qu’il rencontre
la double frontière souple et soluble
de lui-même et de l’autre
univers
invisible va ce vaisseau de poussières
particulièrement peu docile
presque semblable au vide
égal à rien

mais chargé d’une manière infime
d’énergie positive

Fleurs intérieures

Bertrand Els

Sous la coquille dans sa capsule
une fleur longue à naître
ses langues de feuilles
son bulbe

Bertrand Els

elle sait qu’en fin de tige
elle explosera en maints pétales
et pistils
blancs

Bertrand Els

quelques grains pourront boire
un peu de vent
tellement de soleil
que la distinction entre lumière et brûlure sombre
sera
sans importance

Bertrand Els

Sous la coquille la fine membrane
qu’il t’est soit-disant interdit
de franchir
une bulle solaire et au-delà une absence
peut-être
du jour   des heures  du temps tel que tu le connais

Bertrand Els

Frontière

source image: Bertrand Els https://www.instagram.com/p/Bv5RSSOnCJ7/

Les posidonies filtrant les vagues

comme leurs larmes

le sable blond sous son épais manteau de vagues fines

comme leurs mots

le bruit enchâssé de joies diverses 

comme les pépiements bleutés d’oiseaux

l’invisible nacre des fleurs 

comme leurs parfums

l’ombre qui ne sait comment se partage la réalité

comme les songes

le rivage infranchissable par la peur

comme par la connaissance

la vie éclate comme une bulle d’air 

son extension semble sans frontières

Ce qui existe déjà

source image: ici

 La nuit tombe

Les fleurs échangent dans une langue dont j’ignore la véritable ampleur

Elles parlent 

alors que j’apprends que mon âme est semblable au ver

qu’elle mange dirait-on de la terre et tout ce qui lui 

tombe 

par dessus la tête.

Ce que j’arrive à entendre 

l’arbre et le vent

les vagues miment la turbulence des pétales jaune pâle de la rose

ce que je parviens à comprendre

rien

alors dit-on il faudrait que j’invente

ce qui inexorablement existe déjà

Une ombre

Le monde est une ombre et pour l’éclairer tu n’as que 

les mots d’un poème

dans lesquels tu ne te reconnais pas

une ombre épaissie pour l’élucider tu n’en as que l’idée

comme une rose du désert mi rage mi poussière

Une ombre et sa parole donnée à ce fantôme qui porte

le même nom que toi et

dans lequel tu peines à reconnaitre 

ce qu’il a de toi si ce n’est 

son coeur presque déjà froid et sa voix 

qui se délite au contact des lettres fébriles

K et O


source image: ici

Quelques mots

Bertrand Elshttps://elsacker.tumblr.com/post/165255080876

 Ce ne sont pas quelques mots 

Acides secs urticants

Qui la feront disparaître

Elle s’apaisera la passagère en moi

Elle se fera silence jusqu’à nouer ses bras

Tordre ses sens pour qu’on ne l’aperçoive pas divaguer 

Et puis gavée tellement brûlante 

Elle naviguera médusée
à nouveau parmi les cendres les braises mourantes

Semblant être libre 

Alors que vibrent des verbes qui la malmènent

C’est sans doute trois fois rien 

Elle comme une anguille 

Comme un batracien 

Impossible à dire quel monde lui convient

Canopée

©Bertrand Els

Le bruit de tes pas au milieu de la forêt et les racines qui entre elles parlent de ta progression comme si tu étais toi aussi un végétal. Le fourmillement de la poussière, l’ombre et son odeur d’humus. Ton souffle, une source.

La canopée déchiffre mon souvenir car je lui demandais vaguement ce qui me faisait souffrir. Ce qui résonne en moi et qui fait en sorte que jamais tu ne t’éloignes? On ne sait pas. Aucune de mes promenades ne parvient jusqu’à la réponse.

Je ne vis pas avec des fantômes morts depuis longtemps, chaque écho, chaque présence s’attache à l’essence de la vie. La transparente résine qui aborde l’azur, La tranquillité de la feuille qui dort loin de sa branche. Le calme épanoui. Voilà ce qui circule dans mes veines, qui connecte mes neurones avec le présent. Tous ceux qui cherchent à me détourner de ce rêve, me mutilent.

La forêt, les arbres comme des aiguilles brodent, les écorces se fendillent et éclatent. Ton coeur écarlate est le navire qui aborde les rives. L’écume de chacune de tes vagues dessinent l’ampleur de ta démarche. Son rythme. Qui peut reconnaître en toi, la valeur du vide? Le corps du rien lové dans celui de l’échec ?

Tu perds, disent-ils, de ton étoffe mais ta robe ne deviendra jamais grise, l’éclat de ton oeil sera toujours celui du jeune fruit et ce que tu écris sans doute s’effacera longtemps, très longtemps après toi, sans que je t’oublie.

Va, vent, lumière de ma vie. Petit flocon de pluie, pollen évanoui au coeur de la ruche. Va, cheval de feu! Sois et reste mon ami.