Rien

 

Comme si tu n’étais plus /vivant tu assistes à tes propres enterrements/ Toujours par petits bouts de phrases/ Tu te sens seul à le savoir/ Un poème impose à tes visages/ les flux flous /des secondes Pas une seule qui réponde à tes questions/
Ton coeur dans sa conque s’ébroue/ On dirait qu’il refuse/ d’avaler par gorgées infimes/ l’éternité d’une vie évidée/ Ce que tu cherches/ n’est plus /depuis longtemps ton rire/ a gravé de ses Quatre lettres les souvenirs.


Source images: ici   Images issues de la série Apparitions, 2012- Roger Ballen © www.rogerballen.com

 

En friche

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Straw-colored Fruit Bat Eidolon Helvum, Ben Van Den Brink

Entre
ce venin
et
mes articulations
l’espace libre
laissé en friche aux secondes

chacune
comme un grain
grippe
mes mouvements
afin que je n’avance
jamais
souplement

des gonds rouillés
grincent
grondent
ponctuent
vagues
tornades
granuleuses
torsions

mes os sont toujours sur le point
de se réduire en poudre


Parfois par un soupirail
des lambeaux de souffrance s’échappent
Je les contemple
battre de l’aile


Parfois en rêve
j’échange mes chauves-souris
vampirisantes
contre
les quelques gouttes phosphorescentes
du crépuscule
afin que survienne la trêve

 

Phthalo Blue X-Ray, Self-Portrait, oil on canvas, Alison Van Pelt

Cela a toujours voyagé en moi. Souple, pourvue de tentacules et de plusieurs âmes, symptomatique, elle se cramponne des jours aux structures fortes de mon être. Sans rien laisser paraître, elle me fait disparaître.

Agglutinements de jours et de nuits où la douleur prend lentement la forme de mes cartilages. Cela me ronge. Cela me coagule. Cela n’est même pas ma maladie.

C’est une incarnation volatile. Céphalopode invisible avec cet organe corné en forme de plume. Il écrit en se mouvant en silence dans un espace infiniment intime. Cela s’exprime avec une limpidité florale.

Son cri me tétanise et se laisse dissoudre dans les larmes. Son manteau parfois se pose sur mon propre encéphale fantôme. D’une circonvolution à une autre, cela murmure, rugit, appelle. Quel monstre !

Entre cela et moi pourtant, une alliance a fait naître des forces, une résistance aveugle au monde des autres. La bulle d’air de cette autre planète faite mienne, enveloppe chacune de mes sorties.

Dissémination

Arshile Gorky
Arshile Gorky

Hier, cette méduse transparente dont les tentacules ne passent jamais inaperçues tant elles sont brûlantes, s’est mise à fondre, à se dissoudre dans les eaux bleues et turquoises où se baigne mon âme comme dans un liquide amniotique. Cette partie de moi, incapable de se maintenir en place, de rester précisément là où on lui dit qu’elle sera libre et pourra se permettre de fleurir, cette partie n’avait pas encore terminé de se construire pour la nouvelle journée quand la méduse s’est présentée.

Hier la méduse et mon âme étaient unies comme deux amies et il ne m’était plus permis de décider avec lucidité d’aller effleurer le soleil lorsqu’il se mire dans le ciel. De nager en happant les nuages et en me nourrissant des bulles d’air que forment les mouvements de mon imagination lorsqu’elle se met à inventer la vie.

Hier le venin invisible s’était sournoisement substitué à l’air, au vent, à la lumière, à la matière qui constitue la base de l’individu que je suis. Ainsi comme une maladie, la méduse avait sur moi tous les droits.

Aliénation

Goya Draw1

Que se cache-t-il sous le rocher immonde de ta haine

ma petite mort méthodiquement orchestrée

ou ta glorieuse entrée

dans le néant

car qui hait

n’est rien

Instables sensations

Béatrice Coron

Les poèmes sont les points d’ancrage d’une escalade dont tu ne mesures plus vraiment les aboutissants extrêmes. Ils sont là pour exiger de toi que tu te dépasses. Au fond de toi, quelque chose te permet d’apercevoir l’immense bloc, ses parois raides et infranchissables qu’est ta vie. Elle n’est pas vraiment prête à te faire des cadeaux. Qu’est-ce qu’il se trame? On dirait parfois qu’une étoile te parle.

Les poèmes sont là pour te rattraper en cas de chute mais il viendra ce jour où eux non plus ne te permettront plus de tenir le coup.

Les poèmes à chaque angle de rue, à chaque creux de vague, à chaque plongée dans le noir. Les poèmes dont on dit qu’ils ne servent à rien si ce n’est à te ravir à la réalité. Les poèmes comme les brindilles qui attisent l’incendie meurtrier, illuminent brièvement ta conscience sans jamais te fournir la réponse qui servirait de baume apaisant à tes lectures hallucinées du monde.

Les poèmes te réveillent toutes les nuits en te parlant comme le font les rêves. Rien ne te paraît plus réel alors que tu te réveilles, écriture insoumise dans l’oreille et gribouillage illisible sur les premières pages de tes souvenirs. Les mots tournent en rond. Combien de fois, ne t’es-tu senti plus bourru qu’un âne. Ta voix ressemble à celle d’une pierre sur la route, d’un galet au fond d’un puits.

Les poèmes te laissent entendre que tu n’es qu’un lieu de passage. La poussière des voyages t’enveloppe de leurs nuages mais tu te tiens debout. D’une main tremblante, tu tentes de tremper la pointe de ton pinceau dans l’encre noire, de marquer les pages comme du bétail. Ton humeur est si souvent sauvage et froide comme fusain, suie, sueur froide de l’incendie. Tu es cette larme extrême d’une mort. D’une absence qui se condense en ces poèmes hirsutes. Tu es l’étrange fantôme qu’ils promènent d’un vers à un autre.

Les poèmes servent de port à ceux que tu aimes. En partance, des parties de toi-même tendent leurs voiles. Bateaux de papier accrochés à l’horizon, les poèmes te rendent la vie un petit peu plus facile à digérer. Se pourrait-il que quelqu’un malgré tout les aime ?

Abrupt

Brussels, november 2013 Disoriented DIARY  © Bertrand Vanden Elsacker
Brussels, november 2013
Disoriented
DIARY
© Bertrand Vanden Elsacker

Un ouragan de mots et de lettres envahissent ma personne au point de me donner soudainement le vertige. Je ne contrôle pas ce flot impétueux de débris, la vie semble se recroqueviller afin que le sens des paroles lancées par les passants m’échappe.

Les maisons ploient sous le fardeau invisible de mes questionnements décapités, les fenêtres se fanent et les routes disparaissent dans les estomacs affamées des gouttes de pluie. À moins qu’il ne s’agisse là que de mes propres larmes.

Au travers de mes veines, passe une lumière liquide qui a le pouvoir de me dissoudre comme si elle était acide.

J’ai fini par comprendre que cette planète aride, où des rivières il n’en reste plus que les cercueils, n’est pas celle sur laquelle je suis forcée de vivre. Ce désert hideux, où les pierres et les rochers eux-mêmes ont presque perdu la raison et l’envie d’exister n’est que ton propre désert. Cette laideur que tu pointes si facilement d’un doigt dédaigneux, avec sur ta face un sourire glacial est ce que tu as fait de ta propre vie, tu t’es acharné à détruire mon espace et à entrainer dans ton chaos, l’absolu.

 

Un morceau du ciel

HIDEHARU MISHIO: A swallow

Sur un lit d’hôpital s’acharnant à s’accrocher aux os une chair à bout

une femme presque dissoute est couchée sur le dos

le lit est devenu un sablier

le sable en s’échappant vers le néant emporte lentement maman

sur ses bras des taches mauves bleues et jaunes

on ne trouve plus les veines

elle me dit tout bas avec un masque de marbre sur le visage

qu’ici à tous les étages

elle n’est inconnue de personne

soignant soignée broyée

tous savent ce qu’elle est dure

ce qu’elle endure

ce qu’elle râle

aujourd’hui on fait semblant de ne pas entendre

que c’est la mort qui l’appelle

par son si joli prénom

comme un morceau du ciel

 

 

Territoires de guerres

C’est un bébé de 7 mois qu’on vient de m’apporter

parmi les cris les pleurs

je n’ai pas le bon cathéter pour faire la perfusion

je n’ai tout simplement plus rien pour le calmer

et tuer la douleur

alors je le remets dans les bras de son papa

le bébé brûlé presque partout sur le corps

soudain la salle des urgences est envahie

d’enfants n’ayant plus de vêtements

plus de cheveux

et dont la peau sur le corps tombe en lambeaux

l’hôpital est rempli de petits corps qui tremblent

de petits corps qui ne trouvent plus les larmes

je ne veux pas savoir pourquoi

on se sert

de bombes chimiques et incendiaires

ni qui les balance dans les cours d’écoles

dans les rues de la ville

depuis plus de deux ans et demi

Je veux savoir pourquoi je suis la seule ici

à ne pas avoir peur de la mort

à regarder dans les yeux les tyrans

je veux savoir pourquoi aujourd’hui

en ce moment

soudain je n’ai plus de quoi donner

des soins.

Asphalte

Katia Chauseva
Katia Chauseva

Je me souviens de tous mes vertiges et de cette fois où mon crâne percuta pour la première fois la route noire et dure d’un été qui de toute façon allait finir par mourir. Du haut de mes huit ans, la certitude de ne devoir jamais plus souffrir. Je me souviens du goût du sang et de l’horrible brûlure au milieu de mon front. Il me fallut quelques minutes pour revenir à la vie, pour revenir de cet état réconfortant et solide à celui déstabilisant de comprendre que l’accident ne s’était pas déroulé dans mon rêve. J’étais bel et bien sur le sol, brisée en je ne sais combien d’éléments. Réussirai-je à reconstruire ce puzzle, celle que j’étais avant?

Je me souviens comme je souffrais d’être vue ainsi par la foule, les murmures et les paroles sans signification me servaient de couverture jusqu’à ce que quelqu’un me recouvre la figure d’un mouchoir et disperse les meutes, les chiens.

Je me souviens de ce contraste entre moi et le sol. Lui si chaud et moi si froide dans les bras de l’hiver. Pourquoi a-t-il fallu que j’assiste à ma propre descente aux enfers, sans faiblir, sans jamais être capable de perdre conscience? Je me souviens du poids de mon corps alors, de la masse de ma chair défaite de moi-même.

Toutes mes fractures sont restées plantées sur la place publique mais personne n’a été capable de voir au-delà. Personne, pas même moi pour sonder la peine.

Depuis, plus rien de précis n’ose me servir de socle, je ne sais comment dire oui à la vie et non à la mort. Des torrents, des mouvances, des terres meubles, des ciels sans îles hantent mes rives. Tout me semble vague et n’avoir aucun sens. Je ne me regarde plus dans aucun miroir persuadée que celle que je regarderai s’est défaite de mon âme.