D’avance

Bertrand Els via Tumblr

Tu entends les pas d’un ange mais il ne s’agit

que de la pluie

dehors
au large


tu songes aux spectres qui s’accumulent toujours plus nombreux dans l’obscurité
susurrant que tu es sans substance  que tu n’as aucune volonté 

tu entends comme le temps se délie peu à peu se dilue 

bientôt l’absence de silence sera saluée


dans le jardin

tu entends sporadiques 

des larmes

sur la vitre déferlent de petites notes métalliques

il faudra que tu te décides à les ausculter
pour comprendre

l’ogre l’insecte immense qui grignote le monde
la vie comme un fruit condamné
d’avance 

Hier

Killer Tails
Photograph by Paul Nicklen, National Geographic

Hier 

Ils

Se sont acharnés 

En bandes musclées 

Criardes et persuadées 

De leur bon sens 

De remettre à flots

Évent obstrué et nageoire dorsale broyée 

Par la mâchoire d’un moteur à hélices

La baleine tueuse 

Comme ils osent l’appeler 

Remords

via vandelsac

Ton petit visage d’enfant s’emplit de larmes
qu’est-ce que tu fais là au bout de l’allée appuyé à ta propre pierre tombale
tu as le visage de celui qui tombe pour la première fois
d’une montagne


j’attends inlassablement que la vie te relève

et parle des vrais maux


à plein poumons

mais les silhouettes en cortèges lourds
répercutent
les dociles invitations à saluer la mort


pour toujours toi tu veux pleurer haut et fort

que tu es là encore à hanter les remords 

d’être né  

bien moins fort que tous ces autres

Effroi

©Gerhard Richter Couloir
1964 150 cm x 135 cm Catalogue Raisonné: 52
Huile sur toile

 

C’est encore l’hiver pourtant
quand elle ouvre la fenêtre

c’est le printemps qui entre
grains de mimosa dans la chevelure
une parure de pétales de giroflée posée sur les épaules

il illumine de son regard chacun des livres anciens
de la bibliothèque

il en réveille quelques uns d’autres roussissent jusqu’à se faner
et périr d’illisibilité 

il s’assied dans le fauteuil du père défunt

chaque feuillet posé sur le bureau espère encore la signature du maître
mais

la porte claque lorsqu’elle referme avec brutalité la fenêtre

elle attend de voir comment le printemps prisonnier
va s’y prendre pour s’échapper

fuir
elle en rêve depuis tellement d’années
aller librement sans la moindre arrière pensée

aller là où le regard lourd du vieux ne va pas poser de nouveaux problèmes
être hors de porté du geste grossier qui la condamne à chaque fois

le plancher grince dans le couloir quelqu’un crie
de hisser la voile
la demeure familiale devient enfin une caravelle
ne manque plus que la houle
folle et l’ivresse

un fantôme tient déjà le gouvernail
est à la barre
usurpe le pouvoir

le printemps
son printemps à elle les voilà dans la cale

Elle ouvre la fenêtre
c’est l’hiver pourtant elle décide de jeter l’ancre
là dans le jardin près de l’acacia en train de fabriquer des milliers de soleils
pour d’autres univers.

Comment dire ?

 

Source: ici


Quelque chose semble ne jamais guérir
une blessure éternelle
hante

J’ai essayé plusieurs fois de chasser ce spectre ou de le comprendre

sa réponse est toujours la même

:

c’est pour te prémunir

L’angoisse féroce comme si j’habitais la grotte de mes ancêtres

ce qu’elle cache je n’ose le regarder en face
c’est l’exploitation par des humains de mes terreurs animales

c’est cet instant où tu sais que tu es brisée parce que tu es décidée à ne plus jamais fondre en larmes


l’éducation par les « ça t’apprendra »
« ça te fera une belle jambe » pour touiller dans la vase


serais-tu coupable d’avoir osé
avoir mal

parfois tu en viens à vraiment vouloir cette mort dont tu n’avais même pas l’idée qu’elle puisse exister
des heures où l’on t’abandonne dans un fossé
sur une civière un drap noué pour calmer la douleur

les murs n’arrêtent pas de te susurrer
que l’unique façon de résister est de se suicider
ou se scier en plusieurs morceaux épars


tu restes là avec les os qui se tordent l’âme qui se froisse un corps qui t’abandonne
et les nerfs te font croire qu’à la place des ailes
tu n’as désormais plus que des moignons brisés 

la petite porte sur l’articulation meurtrie par laquelle quand tu l’ouvrais s’évanouissait la douleur purulente reste fermée
la rotule voyage comme une comète
tu regardes la brûlure froide qu’elle laisse dans le regard de ceux que tu prenais pour des frères  

C’est assez

©Alexis Rosenfeld

Toutes les vagues hissent un peu de bleu frais et profond
tout ce qui peut
remplir les yeux fatigués presque secs

toutes les vagues se nourrissent d’eau froide
expirent plusieurs fois
toutes les trente secondes un souffle
un panache

toutes les vagues errent privées de nageoire caudale

comment atteindre les nuées
qui naissent
des abysses

tant de chants abandonnés d’appels auxquels plus aucun membre du troupeau ne répond

toutes les vagues finissent au large

confondant tous les derniers remous

les derniers sifflements les derniers cliquetis

avec une panoplie d’ossements 

Rien

 

Comme si tu n’étais plus /vivant tu assistes à tes propres enterrements/ Toujours par petits bouts de phrases/ Tu te sens seul à le savoir/ Un poème impose à tes visages/ les flux flous /des secondes Pas une seule qui réponde à tes questions/
Ton coeur dans sa conque s’ébroue/ On dirait qu’il refuse/ d’avaler par gorgées infimes/ l’éternité d’une vie évidée/ Ce que tu cherches/ n’est plus /depuis longtemps ton rire/ a gravé de ses Quatre lettres les souvenirs.


Source images: ici   Images issues de la série Apparitions, 2012- Roger Ballen © www.rogerballen.com

 

En friche

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Straw-colored Fruit Bat Eidolon Helvum, Ben Van Den Brink

Entre
ce venin
et
mes articulations
l’espace libre
laissé en friche aux secondes

chacune
comme un grain
grippe
mes mouvements
afin que je n’avance
jamais
souplement

des gonds rouillés
grincent
grondent
ponctuent
vagues
tornades
granuleuses
torsions

mes os sont toujours sur le point
de se réduire en poudre


Parfois par un soupirail
des lambeaux de souffrance s’échappent
Je les contemple
battre de l’aile


Parfois en rêve
j’échange mes chauves-souris
vampirisantes
contre
les quelques gouttes phosphorescentes
du crépuscule
afin que survienne la trêve

 

Phthalo Blue X-Ray, Self-Portrait, oil on canvas, Alison Van Pelt

Cela a toujours voyagé en moi. Souple, pourvue de tentacules et de plusieurs âmes, symptomatique, elle se cramponne des jours aux structures fortes de mon être. Sans rien laisser paraître, elle me fait disparaître.

Agglutinements de jours et de nuits où la douleur prend lentement la forme de mes cartilages. Cela me ronge. Cela me coagule. Cela n’est même pas ma maladie.

C’est une incarnation volatile. Céphalopode invisible avec cet organe corné en forme de plume. Il écrit en se mouvant en silence dans un espace infiniment intime. Cela s’exprime avec une limpidité florale.

Son cri me tétanise et se laisse dissoudre dans les larmes. Son manteau parfois se pose sur mon propre encéphale fantôme. D’une circonvolution à une autre, cela murmure, rugit, appelle. Quel monstre !

Entre cela et moi pourtant, une alliance a fait naître des forces, une résistance aveugle au monde des autres. La bulle d’air de cette autre planète faite mienne, enveloppe chacune de mes sorties.