Solide similitude

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Propagation Project; Roots, 2014 JUNKO MORI Forged mild steel, wax-coated Height 34cm (13 3/8″) Width 38cm (15″) Depth 34cm (13 3/8″)

J’aimerais ajouter aux flots de paroles
à la masse d’assertions
qu’être seule
ne me fait pas peur
j’aimerais suspendre à côté de chaque mot la perle d’ambre qui fossilise la solitude
qui le soutient
————————-cet instant où rien n’est plus à portée de la main où l’on croise et recroise les mêmes fantômes
j’aimerais inscrire chaque onde émise par mon cœur qui prétend qu’il ne bat que pour vivre masquant dans ses musiques et ses rythmes le noyau dur
la solitude
ingrate sœur du vide
source qui glousse limpide détachée de tout et parfois horriblement mélancolique
j’aimerais dire en toute franchise
je ne redoute pas de m’avancer jusqu’à l’extrême bord d’un rêve que personne ne fait d’être sur la pointe la plus éloignée de l’idée que personne ne partage
et affirmer
je ne crains pas le silence
l’absence la négation la prison qui se construit peu à peu à mesure que les secondes se superposent aux années comme le font les siècles et les siècles
j’aimerais ne plus savoir
que les promesses non tenues tuent déracinent une âme
que la parole donnée est aussitôt retirée sans qu’on s’en aperçoive
qu’elle laisse souvent saigner derrière elle une amère rancune
—ils sont nombreux ceux qui n’arrêtent jamais de dénoncer et de proclamer qu’ils ont tous les droits pour critiquer l’autre qui ne veut pas ni lumière sur lui ni nuit ni bruit—

la solitude porte ce sourire de lune lumineuse ronde et rousse
qui contrôle les marées et exerce le pouvoir de ressusciter tous les horizons abandonnés et
les frontières oubliées
j’aimerais ajouter aux phrases
aux gestes qui grandissent démesurément l’insignifiance
les mouvements amples silencieux émouvants de l’étoffe qui habille une âme qui en appelle au silence et cherche

cherche et cherche désespérément sans qu’on veuille l’en dépouiller
la solitude pour se ressourcer


Source image: Junko Mori

Instrument

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l’écriture pour apaiser la brûlure d’une blessure
pour assagir l’agitation sans parvenir
à vouloir l’intégrer dans un protocole
un morceau de bois calciné pour dessiner
tous les visages des paysages que je traverse
alors que les ronces les rongent
que les sentiers se dispersent

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le fouet indompté d’une signature anonyme
la queue de serpent d’un signe
la calligraphie d’une langue que personne ne parle
que personne n’écoute vraiment
l’ instrument dans vos bouches
souvent me condamne à n’être qu’un géant
bouquet
on ne lui donne que des coups de flammes
on s’amuse un temps de sa démesure
toute organisation de semonces fait de moi un fantôme errant
comme aux icebergs à la dérive on néglige de reconnaître
la partie immergée immense et glacée
où je me suis lové


source images: hardcorepunkbf

Natrix Natrix

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Les feuilles du soleil
les aiguilles du pin
et sur le sol les tortues endormies
non loin d’elles
dans le frais figuier
une couleuvre à collier
enlace les branches les plus juvéniles
sa longueur aurait de quoi me surprendre
Ne plus faire un pas et pas
le moindre bruit
tout cela ne tient qu’au seul et même fil
invisible et fragile
infatigable mon esprit mémorise
avec l’espoir de cueillir et recueillir à l’infini
ce qui finalement n’est destiné qu’à mourir

Pile ou face

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De ce côté-ci de la vie
il pleut
il pleut toujours
plus doucement comme si
la vie avait envie d’apprendre à
marcher sur l’eau
se faire aussi légère qu’un ruisseau
de brumes
à l’aube


 

Finalité

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Anish Kapoor, Zonder titel 1992 polystyreen, aluminium, fiberglas, acrylmedium en pigment diameter 220 cm, ruimte 480 x 240 x 380 cm 1993.AK.01

Parmi les nuages
la nuit
l’hiver
le froid
la pluie
la lune
elle finit par descendre et se pose
sur les branches d’un pin aux aiguilles argentées
elle choisit sûrement celui
qui la suivra un jour
enfin ce sera moi
parmi les nuages
la nuit
l’hiver
dans le froid et la pluie
je vois ton visage celui
que tu n’avais pas alors
que tu étais encore en vie


Source image

Motacilla cinerea

Seitei Wantanabe Wagtail and Maple 1930

Cet oiseau ressemble à une seule de ses plumes
la plus longue
celle qui toujours le met à la limite du déséquilibre
c’est ainsi qu’il est le seul
à pouvoir plonger dans le ciel et puis à en ressurgir
à pointer comme les notes d’une partition invisible
chaque grain sur le sol
à diriger d’un geste ample et bien défini
les sursauts de l’orchestre qui a été réuni
d’un grain à l’autre
à travers tout le jardin

 

Questionnement

tumblr_p04wto5I5e1v6jft8o1_1280 Anon
ce n’est pas la toile de l’épeire
tendue entre deux rayons de lumière
ce ne sont pas les pas des feuilles mortes
ni de celles qu’on a immortalisées dans un herbier

tumblr_p04wto5I5e1v6jft8o2_1280 B
ce n’est pas la peau délavée par les marées d’un vieux rocher abandonné
ce n’est pas l’empreinte dans la terre desséchée d’une maladie sournoise
qui a toujours existé autour de la pauvreté

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ce n’est pas la coquille de la noix ni celle de l’amande
ce n’est pas de ces cailloux que l’on plante en soi à la place de l’âme et du cœur
ce ne sont pas vos peurs et les miennes bien réelles
pas plus que celles qu’on s’invente

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ce n’est pas l’éléphant sans défenses, le rhinocéros blanc auquel comme s’il s’agissait d’une vielle racine on a arraché la corne pour en faire un trophée.

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ce ne sont pas tous les corps échoués sur nos plages, calcinés dans nos forêts parce qu’ils croyaient pouvoir s’y réfugier.
ce n’est pas sa main, il ne la tend jamais
ce ne sont même pas ses rides il ne voudrait pas les reconnaître
ce n’est pas sa salive, sa bave quand il invective les foules pleines de rage
je n’ai pas de temps à consacrer à ce genre d’erreur

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non
ce serait plus exactement ce que tu vois au travers de longs cils noirs
quand ton regard n’est pas encore un regard
quand tu entrouvres les yeux et que se soulèvent à peine tes paupières
comme des pétales de lune

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tu vois les minuscules choses que contient la lumière et qu’autrement on ne remarque même pas
tu vois flotter des filaments des vers presque transparents et les fantômes et les ombres
tu te vois comme une infime particule et pourtant tu nais d’une longue nuit de sommeil

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Images: Bertrand Els 2017 via son blog

À chaque instant

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nir hod  Via  Fooling The Silence// Danielle Borremans

Rien de plus solide qu’un rivage
ses dentelles qui nagent et passent
de nuage à l’état de vague
inlassablement
et pourtant pour moi
qui l’escalade du regard
je sens que la roche bouillonne encore
et mord chaque instant
se fossilise son rapport à l’air
invisible
quand le soleil se pose
la rive rougeoie
la roche rugit comme la braise qui passera
sous peu à l’état de cendre et puis à celui
de la poussière qui n’existe presque pas
rien de plus convenu que ma question
son déferlement récurrent
acharnée et maladroite
et pourtant pour moi
qui la porte dans l’âme
je sais qu’elle dépense l’espoir
pour boire quelques fragments
d’une lucidité qui à chaque instant
s’évapore à la manière des étoiles


Nir Hod

Aileron

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The Deep Photo by Maciej Zyglarski (B.D.D)

Au large, on voit les flots se superposer jusqu’à toucher les nuages.
Parfois, une ombre géante s’étire et puis disparait avec l’horizon.
On voit des vaisseaux fantômes qui sont semblables à ces montagnes rocheuses aux sommets enflammés par la neige.
Après avoir caressé les abysses, ton aileron revient à la surface effleurer l’écume, toucher le ciel.
Silencieux, inlassablement seul, tu voyages d’un océan vide à un autre à peu près identique. Rien ne le partage si ce n’est l’inclinaison sauvage des rayons d’un soleil acide. Tous ces pans bleus, verts, gris et noirs font partie de ton territoire.
Un trait énigmatique et imaginaire d’une étoile à une autre pourrait être ce que cherche ton regard. Tu avances, tu reviens sur d’anciennes pistes, tu retrouves de nouvelles traces olfactives. Tu as faim.
La distance entre l’aileron et la pointe de ta queue nous donne une idée approximative de l’envergure de ton appétit. Tu avalerais des rochers, des îles et des bancs entiers si tu n’étais qu’un vulgaire prédateur.
Tu mesures avec précision le moindre de tes gestes. Ta pureté est alliée à la force, à l’efficacité. Le temps, tu ne le gaspilles pas à la menace, à la haine. Tu le manges à pleines dents.

égratignure

égratignure
©Bertrand Els @hardcorepunkbf

J’ai cru que
sur mon bras
il s’agissait d’une petite égratignure
faite par mon chat en jouant
mais en y regardant de plus près
au travers d’un rêve
j’ai constaté que
cette minuscule blessure n’était rien d’autre que mon écriture
Souvent illisible
incompréhensible dans l’immédiat
mais qui en se guérissant acquérait un sens
une signification

L’écriture est une blessure qui se cicatrise, ce qui l’a produite tente tout simplement de s’enfuir sans être lâche ou oublié