Qui vit au large

“Volume Project…” by Kincső Tóth- source de l’image: **

Il pose ses doigts sur mon poignet

pour prendre le pouls
mais rien

peut-être n’ai-je plus de coeur

fondu comme un sucre dans la boisson chaude des larmes

mais non

il est là cet organe incontrôlable

à  débattre seul en sourdine 

dans le néant abyssale du corps

Arborescent

à Bertrand

source image

tu n’as pas encore rendu les feuilles comme on rend les armes

c’est que tu entends la pluie raisonner en toi

la toile de cette lumineuse araignée

tu ne peux empêcher ton âme de gonfler ses voiles 

même si grince l’écorce de ton tronc tu te prononces 

en tellement de syllabes fluviales 

ta voix rauque au bord des larmes chante que

depuis un temps lointain depuis presque toujours

tu es perdu

tu as peur

tu as honte

de ses ombres si peu sauvages

dans lesquelles jamais tu ne reconnais un regard

un seul mot lent trop lent reste seul à ta portée

dans ce monde qui te presse de perdre

Forêt

© Bertrand Elsacker

Dans la forêt d’eucalyptus il n’y a plus personne

quelques pins et leur broderies d’aiguilles 

un silence d’écorce et parfois quelques plumes

la cime sert de nid au milan

il miroite au soleil parmi mille feuilles

éclaboussées par le soleil

Aujourd’hui on entend la mer

filtrer la lumière

avant de se mélanger aux saveurs automnales

du maquis 

À tous les silences

©Tomohiro Inaba source image:Artistaday

L’eau était glacée

mais

c’était ça ou la mort

mais

la mort a plongé aussi

mais

elle n’avait pas froid

n’avait point peur

elle aboyait

je suffoquais

ils ont signalé

que

j’avais franchi la frontière la démarcation 

et

que

j’étais libre sauvée

mais 

ils ont  malgré tout tiré

et  après

 donné

ma dépouille aux chiens à leurs aboiement leurs dents

ma carcasse à la forêt, à ses croassements, à sa bouche édentée

à tous les silences 

Éteint

Son âme toujours revient
brouter près de la mienne

son doux museau ses lèvres

ses naseaux prêt à aspirer l’air

d’un galop

il n’est jamais fantôme 

ombre refroidie par l’absence

un lacet de rivière noire

pourtant nous sépare

j’ai peur de l’avoir abandonné

cette unique fois où il avait besoin de moi

si seulement ce mot n’existait pas

mort

Héliophile

Bubble © Brian Bonham

Quelques billes de verre se heurtent les unes aux autres

celles que j’appelais oeil de chat

quelqu’un les égoutte entre les doigts

sur les troncs roucoule une source fantôme transformée en ombre

veloutée

un vulcain un machaon un flambé et quantité affolante de piérides de cuivrés d’azurés

La carte géographique

et puis celui qui est comme le plus petits des colibris

répondent chacun à l’appel ciblé d’un parfum

que dire d’elle

la seule qui à la nuit tombée choisit de se poser

ailes ouvertes sur l’incompréhensible transparence

d’une fenêtre fermée autour d’un soleil doux

apeuré 

nymphe nacrée teint de lune argentée elle 

choisit presque toujours la nuit pour apparaitre

Message

La guêpe dans la tasse de thé fleurie 

fait résonner son coeur 

battement d’ailes frénétique

et puis se pose sur le mot

que je vais lire pour m’interdire

de progresser simplement d’un mot à un autre

faut-il que je survole  et oublie le mot 

Dard

à moins qu’il ne soit trop tard 

pour écourter le livre

Apparaissance

Sa petite fourrure noire sent la cendre et le sous-bois, contient en elle un incendie éteint. La pierre volcanique légère aux reflets d’argent pousse un roucoulement rose, un miaulement de petite fleur et puis se présente à cette nouvelle journée en trois bonds, de l’extérieur à l’intérieur de la maison.

Chaque seconde est un recommencement pour un être tel que lui. La nuit est sa pupille. La lumière la mange et la transforme en filament vert sombre au centre d’une nébuleuse orange.

L’animal a faim et il faut le nourrir afin qu’il cesse de vous poursuivre. Des frôlements ou des feulements, il faut mieux choisir les premiers et récompenser les effleurements ronronnants.

Il mange pendant que tombe goutte à goutte dans la carafe transparente, chaude et odorante, la matière noire sous sa forme liquide et tonifiante.  Le breuvage est prêt mais sa saveur la plus étrange a déjà rejoint le jardin en silence.