La Petite

La Petite

C’est un petit paysage parcouru d’une zone fauve et d’une marque noire 

sa joue

le pli du sourire

les points de départ des vibrisses

l’endroit où les babines se retroussent 

les canines du carnassiers

le pétale rose de la langue rêche 

la fine flèche qui va du sommet du crâne à la dernière des vertèbres de la queue

un nuage né autour d’une tache de lait sur le menton

la brousse la savane la forêt

regardent trembler et disparaitre leurs ombres

un pelage

une griffe rétractile

le bruit caractéristique réconfortant 

un petit moteur vrombissant 


Quelques mots

Bertrand Elshttps://elsacker.tumblr.com/post/165255080876

 Ce ne sont pas quelques mots 

Acides secs urticants

Qui la feront disparaître

Elle s’apaisera la passagère en moi

Elle se fera silence jusqu’à nouer ses bras

Tordre ses sens pour qu’on ne l’aperçoive pas divaguer 

Et puis gavée tellement brûlante 

Elle naviguera médusée
à nouveau parmi les cendres les braises mourantes

Semblant être libre 

Alors que vibrent des verbes qui la malmènent

C’est sans doute trois fois rien 

Elle comme une anguille 

Comme un batracien 

Impossible à dire quel monde lui convient

Vie

Les pièces du puzzle sont les pattes d’un gecko immobile
elles s’agrippent à la vie comme à la paroi d’une feuille lisse

des deltas de rivières
des méandres de mers
des mangroves hallucinées

tellement  de bribes

la nuit le rêve essaye de renouer les lambeaux
comme si le temps ne tenait qu’à un fil

décomposée de multiples fois
à l’infini
partie 
d’un dédale démesuré


Je suis un mur évanoui

me reconstruire revient à recréer mon éboulement

je m’effondre quotidiennement

peu importe puisque

une fourmi toujours porte un grain de moi-même

au nid mille fois né 

Source images: ici

Pas

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Sur le pas de la porte, il hésite 

un feuillage ruisselle 

c’est le vent ou simplement 

une source qui s’efforce de traduire

les voix de l’écoulement

seulement ce que signifient

l’eau et la lumière quand elles s’échappent

et s’essoufflent

sur le pas de la porte, il capte

bruits et parfums 

et devine sans avoir à y réfléchir

la signification de la carte où

chemins, allées et prés s’écartent

des bordures amères 

il préfère l’onctueux nuage

sa dissipation immédiate

quand il atteint l’endroit de la colline

le monde à l’envers les portes n’ont plus de pas

quelques pieds quelques racines et lierres

quelques tentacules lentes fils de soie

et des minéraux qui se nourrissent de l’air chaud

Ruisseaux

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/5c/Motacilla_cinerea_4_Luc_Viatour.jpg

Tous les jours, quand le soleil est encore humide, la bergeronnette des ruisseaux picore l’invisible. Frôle les surfaces réfléchissantes de l’eau. Elle mange des étincelles jaunes et blanches, bleues et grises. Elle avance en oscillant son corps prolongé par les plumes incroyablement longues de sa queue. Un gouvernail qu’elle semble avoir du mal à gouverner par grand vent. Elle vole en bondissant d’une phrase à une autre reliant les bribes d’un silence en dessinant des arcs.

Comme il doit être difficile quand on possède au corps aussi fragile de soulever l’impitoyable orchestre symphonique de la vie. Les instruments à cordes ne sont pas forcément les plus agiles, les souffles sont multiples et les poings et les coudes ne répondent la plus part du temps qu’aux lourdes locomotives. La mécanique répète inlassablement ses habitudes, n’a pas l’ampleur pour agir autrement.

La bergeronnette, elle, elle dévie, devine qu’elle n’a pas forcément le choix. Les secondes s’évaporent mais les souvenirs sont toujours de plus en plus forts, de plus en plus épais et lourds. Chacun d’entre eux se démultiplie en pièces inutiles et perdues du puzzle qu’on s’efforce sans espoir d’y réussir à reconstituer.

Si l’on en possédait les morceaux intacts restitués chaque nuit aurait-on encore le besoin impératif d’écrire, d’annoter les bribes complétées d’un titre, préserver en elles un numéro magique, un chiffre mystérieux qui défriche jusqu’à la moindre parcelle embroussaillée des rêves, des histoires mobiles plus habiles à disparaître qu’à nous aider à cueillir une vérité?

Brindille, paille

je ne peux pas aller au-delà de quelques pas

à deux doigts de franchir ce que je considère

comme étant ma propre barrière de corail

qu’elle se délite

qu’elle blanchisse

elle frémit le mot infranchissable en toutes lettres

grâce au bruit de ses vagues et de ses feuillages

je ne peux pas aller au-delà de quelques phrases

je nage je mâche chaque mot même ceux du danger

et puis les recrache avec la brume et l’écume à 

la crête des vagues

je ne peux pas aller ailerons libres au-delà de quelques frontières symboliques

pourtant je sais que depuis que j’existe je fuis je fus sèves et pollens

flots engloutis lave soudaine sertie de fumées d’incendies

je ne peux être que la fourmi d’une mécanique animal, le grain de sable ou la cendre qui grince et salit les rouages je ne peux être que brindille paille 

le feu c’est autre chose

peut-être la poésie? 

Canopée

©Bertrand Els

Le bruit de tes pas au milieu de la forêt et les racines qui entre elles parlent de ta progression comme si tu étais toi aussi un végétal. Le fourmillement de la poussière, l’ombre et son odeur d’humus. Ton souffle, une source.

La canopée déchiffre mon souvenir car je lui demandais vaguement ce qui me faisait souffrir. Ce qui résonne en moi et qui fait en sorte que jamais tu ne t’éloignes? On ne sait pas. Aucune de mes promenades ne parvient jusqu’à la réponse.

Je ne vis pas avec des fantômes morts depuis longtemps, chaque écho, chaque présence s’attache à l’essence de la vie. La transparente résine qui aborde l’azur, La tranquillité de la feuille qui dort loin de sa branche. Le calme épanoui. Voilà ce qui circule dans mes veines, qui connecte mes neurones avec le présent. Tous ceux qui cherchent à me détourner de ce rêve, me mutilent.

La forêt, les arbres comme des aiguilles brodent, les écorces se fendillent et éclatent. Ton coeur écarlate est le navire qui aborde les rives. L’écume de chacune de tes vagues dessinent l’ampleur de ta démarche. Son rythme. Qui peut reconnaître en toi, la valeur du vide? Le corps du rien lové dans celui de l’échec ?

Tu perds, disent-ils, de ton étoffe mais ta robe ne deviendra jamais grise, l’éclat de ton oeil sera toujours celui du jeune fruit et ce que tu écris sans doute s’effacera longtemps, très longtemps après toi, sans que je t’oublie.

Va, vent, lumière de ma vie. Petit flocon de pluie, pollen évanoui au coeur de la ruche. Va, cheval de feu! Sois et reste mon ami.  

L’autre monde

Derrière les yeux comme des perles d’ambre

déjà l’autre monde du rêve

la réalité secrète se laisse tisser de sommeils en sommeils

dans les soies du pelage persiste l’odeur de feuilles l’odeur de la forêt

la terre et ses racines

le soleil et ses bractées

le sommeil respire en soulevant l’univers comme s’il était devenu cette bulle d’air

portée par le vent

s’offrent les coussinets et les vibrisses les griffes rétractiles et les canines d’un blanc ivoire

du carnassier dont le moteur soudain se met à ronronner  


,

Pour le vide

Quand la nuit s’installe et qu’il ne fait pas encore tout à fait sombre, il vient s’assoir dans le fauteuil, pose les mains sur les accoudoirs. Quand il reste à la lune assez de lueur pour ne pas me faire peur, il s’assied près du lit, attend et finit par commencer à raconter l’histoire du petit chien qui n’a peur de rien. Jim, un Jack Russel rieur poursuit les enfants dans le jardin. Au goûter, ils mesurent au millimètre près l’épaisseur des tartines qui leur sont servies. 

Sa voix est un murmure continuellement gai, dégoulinant de soleil, interrompu quelques fois par des silences qui retiennent larmes et rires aux seuils des paroles. Il raconte afin de couvrir les hululements du vent, il fredonne afin de ne pas entendre la tempête et l’orage qui a déjà franchi l’horizon et arrive par la mer. Il vient presque toutes les nuits tranquilliser mes…

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De la mer

Gerhard Richter, oil on canvas, 1969.

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De la mer, il ne reste plus que le ciel, son reflet à peine bleuté.

Á la place des vagues, quelques nuages ondulent faiblement.

Là, comme déposés par un pinceau papillonnant, les quelques 

traits noirs d’une barque. Elle porte au milieu de nulle part  le 

corps vouté d’un personnage. On ne le reconnaît pas.

Le paysage implore un questionnement, s’oppose à ce qu’il

est habituellement, fluide. Muette est la réponse, elle se fige

à peine. La lumière circule toujours librement, déplace les graines

des secondes sans qu’on s’en aperçoive, sans qu’on dispose du

langage pour l’exprimer. Dire c’est dilapider.

Dans le paysage se figent les figuiers, ils ont déjà perdu toutes leurs

feuilles, la rosée et la brume. Le parfum de la terre humide. Les bordures 

de l’aiguille rognent les quelques traces d’obscurité. Se pointe et se résume la virgule au cri de l’oiseau comme 

si quelque chose d’amer restait coincé dans ma gorge et finissait par

germer à l’abris de la lumière. Dépourvues de chlorophylle, de sa parole de

verts flamboyants et croquant la vie, l’aubépine, la bougainvillé ou l’acanthe 

s’éteignent irrémédiablement. Aucun geste même doux et docile, même aimant, même innovant ne rend vraiment la vie aux temps passés qui cogitent encore

dans l’esprit et ne finissent d’habiter mon âme à la manière des roches

des perles et de toutes nos parcelles d’éternités.