Reflets roses

L’oiseau couleur de galet aux reflets roses
tente l’approche il a soif et tremper ses chants
dans l’azur ne lui suffit plus pour apaiser ses désirs d’infini

Sur le rocher près de la source rampe la petite féline
celle dont les miaulements tintent à peine
celle dont le dos est pourvu d’un longue ligne noire et le corps parcouru d’ombres fauves
celle dont la queue comporte cinq anneaux et un plumeau noirs
celle qui à sa naissance a renversé sur ses pattes un pot de crème

L’oiseau préfère le ciel à l’eau
La petite féline disparait dans les broussailles

La prochaine fois quelqu’un étanchera sa soif
La prochaine fois quelqu’un répondra aux voix de son instinct

épine

Mon coeur pointe l’endroit douloureux mais la carte qu’il utilise est floue sans continent comme s’il n’y avait qu’un océan

Mon coeur s’assied sur cette chaise bancale qui est censée nous alerter que quelque chose va mal

Partout, quoique je fasse il ne cesse de me parler de cette épine, de ce gravier, de l’encre noire dont il est fait 

Si je l’écoute trop longtemps si je ne fais pas semblant de ne rien comprendre

de ne pas savoir ce qui le prolonge d’une crampe

il devient ce coeur la chose la plus noire de tout l’univers la chose qui avale presque tout de travers 

Dériver

un radeau dérive rongé par les vers
qu’on a écrit à son propos
l’homme qui en était à la tête
vient de la perdre il pleure c’est tout ce qu’il peut faire

un rideau se déchire s’est échappé par la fenêtre
un lambeau de tempête l’étoffe comportait
déjà plus de huit cent strophes

Le poème a disparu dans la nuit en glissant
sur le fleuve comme sur des souvenirs
le poème dénudé s’est enfin libéré de lui-même

Petit chat

Petit chat, un souffle se dérobe pour frôler les herbes et faire miroiter une ombre dans leurs touffes floues, petit chat, et toi tu rêves et fais semblant de n’avoir rien perçu.

Petit chat, l’orage menace de sa voix rocailleuse et toi tu lèches ta patte, chaque coussinet noir se fait plus doux, petit chat. Tu marches souplement car c’est toi petit chat, qui crois déplacer les planètes et jouir de leurs territoires.

Petit chat, les oiseaux se taisent, les fleurs n’en finissent plus de frémir et toi, petit chat, tu regardes et apaises un temps qui pèse de tout son poids.

Petit chat, je rêve et je crois regarder ce que tu vois inscrit dans les feuillages, rampant sur la terre à l’abris du bruit et du silence Mais quand je lève les yeux, petit chat, petit chat, tu as disparu alors que mon rêve lui s’est incrusté et ne me quitte pas. Un rêve petit chat de petit chat.

Si peu

Si peu se dépose sur la mer mais
lorsqu’elle vient toucher l’horizon
il ne reste des collines plus rien qu’un doute
étouffant de leurs véritables existences

Pour les invoquer un peintre se demande si

le bleu suffit   si
il faut tremper le pinceau dans les larmes

Non pas celles qui tombent en pluies et demeurent
si
peu chaleureuses
mais celles qu’on voit trembler dans les pupilles et qui
portent exclamations silencieuses

Soudain

XENIJA NEMIGO-LETARGIJA

La tourterelle appelle mon coeur comme si
il était encore celui   de la petite fille

Ce coeur si mou et incertain qu’il frissonnait


comment répondre à la liberté du printemps dans le ciel
alors qu’on se sait prisonnier d’une cage d’un jardin encerclé de murs si hauts
si durs

et que demain il faudra subir encore et toujours les cris de la cour de récréation
les bousculades et les regards noirs de tous ces adultes bras croisés
qui laissent se produire comme si soudain ils étaient impuissants

L’embrigadement 

Se libérer d’un fantôme

Il pleut

le temps peut

à nouveau s’écouler

aller de là à ici

sans que rien ne soit changé

la foudre en mer

l’orage accoudé à la montagne 

regarde

une invasion extra-terrestre frapper

ce qui peut être si loin

il pleut

ailleurs le temps se soude à l’éternité vorace

au néant et rafraîchit semble-t-il les pensées

les paroles ne parviennent toujours pas à se libérer

de leurs fantômes.