C’est assez

©Alexis Rosenfeld

Toutes les vagues hissent un peu de bleu frais et profond
tout ce qui peut
remplir les yeux fatigués presque secs

toutes les vagues se nourrissent d’eau froide
expirent plusieurs fois
toutes les trente secondes un souffle
un panache

toutes les vagues errent privées de nageoire caudale

comment atteindre les nuées
qui naissent
des abysses

tant de chants abandonnés d’appels auxquels plus aucun membre du troupeau ne répond

toutes les vagues finissent au large

confondant tous les derniers remous

les derniers sifflements les derniers cliquetis

avec une panoplie d’ossements 

Adagio

De note en note

mon coeur tombe

aux cordes de la guitare

il répond par battements sourds
il marche à pas d’araignée

pour contourner un gouffre
le bouillonnement du souffle du torrent

L’aranéide s’élance afin d’ancrer 

d’un bout à l’autre
de l’univers


sa toile immense  

les voix enchevêtrées
des violons du haut-bois de la harpe

lui chantent pourtant au nom de la forêt
d’étoiles 

qu’il sera impossible de contenir la construction de soie

mais mon coeur n’entend plus déjà 

Je viens de boire le dernier accord

Écrire

©Bertrand Els https://elsacker.tumblr.com

Insensiblement la matière se dissout
en même temps que s’étend
l’univers
jusqu’à ce qu’il rencontre
la double frontière souple et soluble
de lui-même et de l’autre
univers
invisible va ce vaisseau de poussières
particulièrement peu docile
presque semblable au vide
égal à rien

mais chargé d’une manière infime
d’énergie positive

Instable

Unstable, May 2014, bvde
Unstable, May 2014, bvde

Je m’écris une lettre sans avoir rien à me dire. Une lettre pour tenter d’ordonner toutes les matières brutes véhiculées par ces portions de vies extérieures et anonymes. Une lettre pour répondre aux fragmentations de l’autre dans ses gestes, sa parole, son absence. Une lettre pour résumer ma déroute imprécise à quelques mots écrits avec soin.

Les formes seraient décrites comme s’il m’était possible d’apprivoiser l’espace et l’inconnu. Une lettre pour contourner la peur, le jugement hâtif, la plainte calomnieuse. Donner un nom à l’ennemi qui me hait comme si cette distinction allait mettre fin à l’extinction qui menace les faibles.

Unstable, May 2014, bvde
Unstable, May 2014, bvde

Parfois il me semble froidement que ma vie se résume à une forme abstraite, à une composition d’instants loin les uns des autres. Ma vie est un puzzle auquel il manque toujours une pièce.

Géométrie des souvenirs et de leurs interprétations au fur et à mesure qu’ils m’échappent et prennent le large. Toile tendue en guise d’espoir sur laquelle s’imprime instinctivement cette sensation de manque et la solitude que je porte comme un vêtement. Une lettre pour masquer l’angoisse intersecte de l’être.

Est-il possible de s’écrire une lettre alors qu’on ne se sent pas la force d’épeler les mots, d’appeler l’autre pour qu’il s’arrête un instant, s’asseye à la table et se raconte ? Une lettre pour s’atteler à la vie et se laisser naviguer n’importe où.

Sur ses pas

Il revient quelques fois sur ses pas
chaque fois que croustille la feuille sèche
que les aiguilles abandonnées des pins signalent
l’heure des ombres

il revient guidé par la douceur de l’ habitude
humant l’humus
parfois
il s’arrête et trempe sa langue dans l’eau
d’une flaque
il revient goûter la lune ou croquer une étoile

Fleurs intérieures

Bertrand Els

Sous la coquille dans sa capsule
une fleur longue à naître
ses langues de feuilles
son bulbe

Bertrand Els

elle sait qu’en fin de tige
elle explosera en maints pétales
et pistils
blancs

Bertrand Els

quelques grains pourront boire
un peu de vent
tellement de soleil
que la distinction entre lumière et brûlure sombre
sera
sans importance

Bertrand Els

Sous la coquille la fine membrane
qu’il t’est soit-disant interdit
de franchir
une bulle solaire et au-delà une absence
peut-être
du jour   des heures  du temps tel que tu le connais

Bertrand Els