Orage

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©Bertrand Els via https://www.facebook.com/profile.php?id=100011021192160

Au dessus de la mer
le ciel est un mirage
la ligne imaginaire
qui les joint l’un à l’autre
est absente
tirée par un cil de lune
une vague et son écume
annoncent les nuages

une gorgée de vent
une gorgée de ciel
une gorgée de source d’entre les pierres
l’orage est en mer
mais qui s’en soucie ici

un cheval comme une nef
rapporte du large
une robe presque noire
déjà grise fouettée de lumière encerclée
d’ombres formant des o

Ce qui bouillonne je le comprends
c’est ce que personne ne peut voir
de prime abord
cet univers sous-jacent qui prend tant d’espace

sous la surface où accourent les larmes
se mélangent en un éclair

impressions et sentiments

se défont de leur fourreau de soie quelques
psychés
la nuit se rempli de chants
inouïs

Moteur

instabert

Instagram bertelsac

Ce matin, je me suis levé presque serein. Puis peu à peu, mon esprit a repris l’ouvrage qu’il avait commencé la veille. Un ensemble de points et de lignes qui en vient presque à représenter quelque chose. Le nœud d’un mouchoir afin qu’il n’oublie pas les larmes puisqu’un jour forcément elles sèchent, s’évaporent, disparaissent. Le canevas rigoureux sur lequel se brode la vie. La toile fantastique d’une épeire portant sur son minuscule corps les rayures du tigre.
Je suis sorti avec en bandoulière un vieux sac contenant les seuls objets qui m’importent. Mon appareil photo, un carnet, un mouchoir, un stylo. Puisque dit-on la vie n’est qu’un jeu, une partie d’échec dont les règles m’échappent, à la place des cases qui disent: « oui » et de celles qui disent: « non », j’ai mis les photographies de mon quartier. Une voiture dont seuls les reflets sur sa carrosserie m’importent, une plante qui s’échappe des pots où on la cultive en faisant de toutes petites fleurs violettes, une poubelle et plein d’autres remplies de déchets qui attendent qu’on les évacue, une bordure végétale presque taillée sur mesure. Un homme, une femme, un enfant qui passent et que j’ai cadrés jusqu’à la taille.
Je me demande ce que ferait le commun des mortels si le damier habituel était remplacé par celui que je tente de construire et où chaque case se dérobe sans jamais rien lui annoncer des deux situations claires qu’il connaît. Serait-il aussi dérouté que je le suis face aux ombres noires et aux faits si blancs qu’ils en deviennent intransigeants? Si à la place du « oui » consenti du bout des lèvres et du « non » sans condition, il n’obtiendrait jamais de réponse?
Peut-être. Peut-être pas. Quelle différence entre ces deux manières d’être dont le pouvoir certain, la probabilité vague vous échappent? Peut-être vaut-il mieux que j’arrête de me poser ce genre de questions si je ne veux pas que mon esprit à nouveau dérape.
Je me suis assis sur un banc dans le parc, l’esprit très peu serein, le corps crispé et j’ai regardé les arbres balancer leur frondaison, le ciel répandre sa chevelure de nuages et d’étoiles, les gens passer et disparaître en suivant le même rythme binaire. Rien de tout cela ne me paraissait ennuyant excepté le fait que je sois là immobile, incapable de me tenir autrement qu’entre deux cases.
Après un certain temps, un gars est venu s’asseoir à côté de moi. Il riait fort et d’une manière presque incontrôlable chaque fois qu’il entendait au loin une moto fendre l’air à toute vitesse. Son rire et le bruit du moteur de l’engin se fracassaient au même endroit de l’espace. Il m’a dit qu’il attendait la même chose que moi sans très bien savoir quoi au juste et que probablement autour de lui, le monde disait qu’il lui manquait une case.

Tâtonnements

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Pablo Lehmann, syntax, Intercut discourses 18 x 15 cm. | 2004 Cut-out paper

Elle est entrée dans le jardin, à pas lents, à pas d’insecte. Elle cherchait les endroits où les frondaisons tremblent à l’idée de devenir des ombres qui s’allongent sans qu’on s’en rende vraiment compte. Elle a trouvé sa place sur le dossier d’un fauteuil, l’arrête elle l’avait prise pour une branche.
Le vent s’était absenté. Probablement somnolait-il à la surface des flots lourds comme les plis d’une étoffe de velours dans un tableau. Le ciel avait cédé son espace au soleil, roi sourd dont la cruauté non exprimée stagnait sur le bord de ses lèvres.
Elle aurait pu paraître hésitante car son maigre corps se balançait d’avant en arrière comme s’il cherchait à inculquer aux jambes un mouvement qu’elles refusaient avec ardeur. Il n’en était rien. Elle savait ce qu’elle voulait: garder cette position intermédiaire entre rester et tenir et partir. Rester là ou n’importe lequel de ses désirs peut t’être dicté comme s’il appartenait à tes souvenirs, à tes rêves, aux propres échos de ton âme. Elle savait qu’elle se délecterait par dessus ton épaule, de ta peau à la manière de la lumière et de l’eau quand tu baignes ou te reposes assis à contempler ton jardin tel qu’il sera à la prochaine saison. Elle regarderait tes mains trembler quand elles n’ont plus de geste à exécuter.

Elle connaissait tous ces passages étroits entre les projections des rêves et la réalité. Sans que tu ne t’en aperçoives, c’est là qu’elle t’attendait. C’est de cet endroit qu’elle ne finirait pas de t’apparaître.
Sur ton épaule, posée comme un grain de poussière, de sa voix colorée comme celles des sources qui appartiennent aux pays du soleil, éclairée, elle commencerait sa dictée. Difficile d’avouer au quel d’entre vous deux le récit envoûté coûte le plus cher. Elle y laisse son nom, sa faculté de voler, ses mystères. Tu lui consacres ta vie sans merci. Sans connaître le moindre repos. Tu n’as que le temps de t’apercevoir qu’il existe toujours entre toi et la vie comme un léger décalage.


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Chat noir

 Endre Penovác
Endre Penovác

J’ai ouvert la porte vers le jardin et la nuit est entrée. Je n’ai d’abord pas compris pourquoi elle avait tant de hâte. Dehors aucun vent, seuls quelques arbres frissonnaient légèrement, le ciel était bai. L’air avait une odeur de fleurs blanches.

Je ne parvenais plus à trouver les formulations correctes pour exprimer et comprendre ce que je ressentais d’infiniment maussade comme si au fond de moi, il y avait la même vase qu’au fond d’un lac. Sans plus penser à rien, je contemplai l’horizon se profiler au loin. Entre les arbres, je devinais la mer. Les vagues. Les rochers, la plage.
Un énorme tronc d’arbre en bronze gisait sur l’horizon.
Peu à peu est apparu, une caravane de chameaux, d’éléphants. Lentement, je me suis aperçu qu’il s’agissait d’un mirage, une suite indéterminée de nuages stagnait près des rivages. J’avais du mal à respirer. Il m’était impossible de détacher mon regard du large et puis j’ai compris que ce que fuyait la nuit c’était le jour. Elle s’était trouvée comme aimantée à mon âme. Elle ressemblait maintenant à un mouchoir.
En grandissant, le jour réveilla le vent, les collines et l’éblouissante brume matinale. Les corbeaux grinçaient plantés à la cime des pins. Longtemps ils occupèrent les sommets à la manière des spectres seulement visibles par leurs ombres agrandies. Leurs croassements semblaient provenir de nulle part.
Je fis quelques pas dans le jardin. Quelque chose me suivait souplement. Un chat se frottait à mes jambes, doux, sombre et paisible. Je finis par le suivre jusqu’à ce qu’il disparaisse en sautant par dessus le mur. J’avais comme un caillou dans le ventre, du sable dans la gorge, des larmes me causaient un puissant mal de tête. Plus rien désormais ne ferait que je me sente un jour libre. Débarrassé de cette carcasse, cet échafaudage dans le vide, ma vie.



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Site de l’artiste

Un miracle

tumblr_o7r7f6566Z1v6jft8o1_1280À force de t’attendre assis sur le banc près de l’entrée du jardin, je me suis transformé en mousse, en lichen. Je coule le long des barreaux des grilles, je suis dans toutes les fissures, à l’ombre, aux pieds des statues, sur les branches. Mes verts occupent les faces nord des écorces. Quand il pleut, les troncs sont semblables aux torses des grands chevaux bais qui tirent les chars antiques.
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J’ai parcouru toutes les allées, ramassé autant de cailloux que de larmes j’ai versées. J’ai marché scrutant le ciel, déliant les langues des nuages afin qu’ils m’avouent l’heure de ta venue. Aucun ne m’a livré le secret.

Tous  célébraient la danse du silence et me laissaient découvrir de lentes formes animales: la gueule béante d’un félin, la dent d’un requin, la pince d’un crabe géant. Ainsi se sont fossilisées les heures.
Comme un archéologue, dans les strates de brumes, dans les amas nuageux, j’ai cherché une explication à mon obstination ou à celle des autres .

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J’ai vu plusieurs fois le givre manger les pensées, j’ai remarqué qu’elles étaient toujours plus nombreuses à résister, à opposer leurs faiblesses à la rigueur, à refleurir l’année suivante avec la même insolence.
J’ai écouté crisser les griffes de la chaleur, sa brûlante désespérance empêchait tout mouvement.
J’ai entendu le jour se laisser tomber sur la terre dès que la grande porte grillagée se refermait sur le jardin. J’ai compris qu’avec l’aube, surgissait la surprise du printemps quel que soit le moment de l’année.Ta chanson ne pouvait plus qu’arriver.
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Aujourd’hui, tu es entré dans le jardin enrobé de lumière, portant à tes lèvres un magique instrument capable de transformer ta voie la plus intense, la plus sombre et profonde en un rire somptueux. Un rire gorgé de joie, un rire en soie, un rire mélancolique, un rire en mesure d’ englober le monde.
Tu as surgi dans chaque note. Tel un oiseau-jardinier, tu es passé de branche en branche, tu as tissé une tonnelle de brindilles pour le silence et rassemblé tout autour juste assez de notes bleues, de notes parfumées. Limpide, audacieux, fugace, furieusement amoureux.

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Tu ne t’es même pas assis sur le banc que j’avais occupé pendant des éternités, tu n’as même pas regardé mes nuances veloutées aux pieds des arbres, aux bordures des mondes.
J’ai alors compris que ce n’était ni le temps, ni l’espace qui empêchaient notre rencontre car nous occupions bien tous les deux le même univers. Franchir des frontières, c’est pourtant ce que font les chants des oiseaux aux printemps.
Ce qui nous sépare à jamais l’un de l’autre est un mot. Un mot muet, momifié. Un mot qui tremble comme les mirages. Un mot qui enveloppe l’autre d’une membrane brillante qu’on ne peut transgresser. Un mot mort.

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Ce mot tentaculaire a pris le temps de germer dans mon esprit à mon insu. Sans que je puisse désormais le déraciner, il m’est devenu impossible de le prononcer.


photographies de Bertrand VD. Elsacker

Pluie

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Il pleut et
le ciel est rempli de coups
de griffes
il pleut et
chaque goutte est l’écho d’une autre
le vent avance
en froissant les frondaisons
des oliviers
le pin d’Alep avale de grande bouffées d’air frais
il pleut et il se peut
que partout ailleurs il pleuve aussi
dans mon thorax
sur mes bras
dans mon ventre
sur mes jambes
dans ma bouche
sur mes lèvres
il pleut et
mes larmes
comme de petits raz de marée
passent d’une vague à l’autre
de pointe de poignard en éclats coupants
il pleut et
la pluie est emprisonnée dans l’espace chiffonné
d’un kaléidoscope
il pleut et
je peux à peine distinguer
cris et écrits hallucinés
pluie et
nuit nuisent désormais à la clarté
de mes pensées
se peut-il que l’obscur
désir d’exister ne soit plus
qu’une pluie
de plus
d’étoiles
d’éclairs
du passé


Source image:

Bartosz Wajer

http://blindself.tumblr.com/

 

Bruissé

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Le temps se liquéfie et   la mer muette oublie les vagues
Au milieu de la nuit     les premiers bourgeons du mimosa sont
Bleus

L’effluence dorée de tous les soleils anciens sommeille
Encerclée de la bogue
de l’hiver
Mon souvenir     précis     infime     fort     comme un spore
Rôde encore incertain

Buisson né d’un autre buisson
De racines il échappe sans cesse à l’effondrement de lui-même
Parfois     il s’aperçoit     incarnat sombre lui
Et son incendie d’écritures     fouillent
La nuit

Parfois je l’aperçois et le suis
Buisson de bruits

Aidé par le vent

Ocelot ( Leopardus pardalis ) photographer unknown (via story-of-fame)
Ocelot ( Leopardus pardalis ) photographer unknown
(via story-of-fame)

À côté du palmier qui se baigne

tout frétillant dans le ciel aidé par le vent,

il y a son ombre qui semble habiter un autre monde.

Parfois surgit pendant quelques secondes l’ocelot

qui quand je le regarde replonge vers l’arbre et disparaît.

L’ocelot, pluie d’auréoles blondes et de cerceaux sombres.

L’ocelot fait de la nuit qu’il arpente une divinité aux accents fauves.

L’ocelot, apparence que prend la conscience

pour se moquer de mon esprit qui se laisse

si facilement ronger par les peurs inutiles

qui font de la vie des haillons que plus personne

ne souhaite porter.

Dans tout arbre qui tremble et frissonne

d’amour pour l’impalpable énergie

du coin de l’oeil, depuis ce morceau évanoui de l’âme

surgit ce qui finit toujours par ressembler à un poème.

Si je le questionne, il ne me répond rien.

Si je lui donne une forme parfaite, il se brise comme une tasse en porcelaine.

Si je le sonde, il disparaît.

frémissements

Brussels august 2014

À l’embouchure d’un nœud inscrit sur la surface du tronc, la lumière tâtonne. La couleur naît de l’attouchement minutieux par le soleil de la matière. La couleur surgit d’une blessure et rugit comme d’un cratère volcanique.

Sous l’écorce, le temps imprime à la chair intime de l’arbre des ondes concentriques qui expriment une frontière qu’il ne cesse de dépasser pour en inventer une autre, une autre et encore une autre.

En surface, les verts se veloutent, gagnent la forêt sous la forme de spores duveteux, les verts mangent l’espace ou s’agrippent aux branches.

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Au sein des frondaisons orageuses, la lueur laiteuse d’un astre nidifie. A la surface du lac  dont le ciel forme le réceptacle lumineux, les feuilles sont les paupières du soleil. On le voit qui disperse ses regards, les rayons ont soudain de longs doigts qui pianotent sur toutes les choses qui constituent une forêt. Les nuances lumineuses dansent jusqu’à devenir presque ivres. Finalement, elles laissent l’empreinte intacte du moment où chacune d’entre-elles atteignait un sommet, roder au loin telle la brume. Tout devient flou et inaccessible.

August 2014, Brussels, bvde

Ainsi autour d’une entaille dans une forêt humaine où la vie circule, stagne, blesse, se construit l’intimité discrète de tout mon être. Ce qui se cristallise avant d’être réduit en miettes ressemble à l’essence d’une sensation unique, perçue au travers d’un prisme. Deux mondes se confrontent ou se frôlent ou s’attouchent sans trouver de correspondances. L’un est sombre, intérieur, docile. L’autre est lueur et mélange chaotique d’informations. Demandez-vous donc ce que cela peut signifier!

Regard sur soi

0268e4c8e17e9a58018857a9e2b0f4a9Elle est bien quelque part ta main caressant le sable comme la mer le vent. Toi laissant entre tes doigts fuir des collines de sable dorés. Toi mesurant du regard l’espace qui apprivoise les secondes dont tant ne savent qu’elles contiennent des présents. Il est bien quelque part éternellement en moi ce temps où je t’appelais papa et où les gens que je ne comprenais pas devenaient les personnages d’une histoire rocambolesque réinventée par toi. Les poissons se cachant dans le sable jusqu’à ne plus laisser dépasser qu’un petit sabre venimeux dont j’avais si peur, enchantés par toi, cédaient le passage à mes pas pour que je nage. Ma peur s’évaporait en même temps que les vagues menues sur la plage. Nos rires semblables à l’écume, notre patience polie au soleil comme de tout petits galets cherchant à marcher sur l’eau au coucher de l’astre au lever de l’autre.

Une vieille sculpture dont le bois avait été rongé par le sel et la mer qui parfois s’accaparait la plage était notre confidente. La gardienne de nos  découvertes survenues lors de nos promenades. Formules secrètes, chuchotements censés faire basculer le monde des méchants. Les ignobles, ceux qui brûlent les moustaches des chats ont pris de l’avance maintenant que tu n’es plus là.

Je ne reconnais plus aucun paysage, je ne veux pas savoir si le béton a finalement rogné la plage, les pinèdes jusqu’à ne leur laisser que de quoi les maintenir en esclavage. Je préfère confier ton cheval et le mien à cette possible et éphémère liberté que m’offre l’imagination. Cette histoire indomptée commencée par toi ne connaît pas encore de fin. Je sais que je ne rêve pas : tu es bien là et ma main a trouvé à se lover dans la tienne même si l’avion qui m’emporte n’accorde d’importance au ciel que s’il peut en reconfigurer les nuages rayant ainsi au passage des pays qu’il n’est plus possible d’atteindre aujourd’hui.