L’autre monde

Derrière les yeux comme des perles d’ambre

déjà l’autre monde du rêve

la réalité secrète se laisse tisser de sommeils en sommeils

dans les soies du pelage persiste l’odeur de feuilles l’odeur de la forêt

la terre et ses racines

le soleil et ses bractées

le sommeil respire en soulevant l’univers comme s’il était devenu cette bulle d’air

portée par le vent

s’offrent les coussinets et les vibrisses les griffes rétractiles et les canines d’un blanc ivoire

du carnassier dont le moteur soudain se met à ronronner  


Embouchure

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La colombe quotidienne trempe la pointe du bec

afin que l’eau auréole autour de ce point

perde son équilibre de tranquillité endormie

la guêpe de son corps vibrant guette les douceurs

du petit-déjeuner 

Où se rejoignent ces circonvolutions voulues et presque

semblables

Qui aimerait croire qu’il suffit d’un mot 

d’une phrase pour que se produise l’unification universelle 

L’épine du pied

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Doubt it, Cynthia Grow Source: instagram.com

je me suis placée à l’extrême bout d’un papier déchiré

et j’ai regardé droit devant moi l’île en faire autant

chaque partie d’elle même voulait intensément la mer

non pas dans les petits morceaux de ses vagues

dans une perdition d’écumes caressantes et d’aubes naissantes

de là, je suis partie vers l’écriture menacée sans sentir sur mon désir la moindre menace d’un réel prédigéré

au rythme du mot naissant sous mes pas de crayon promeneur envahi de silence et du bruit que fait un grain de poussière caressant un autre grain de poussière à la recherche d’un autre lui-même,

à ce rythme-là et non pas à celui qui mesure malgré lui, j’ai parcouru l’île.

Morceau arraché à un tout de la blancheur par un geste qui défait insatisfait ce qu’il vient d’unir presque malgré lui.

il me reste à présent à le relire à moins que définitivement je décide de l’oublier entre les pages d’un livre.

Croissance

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Stunning ‘Altered Book’ by Sarah Morpeth

je ne crois pas

je croasse

je suis un oiseau de malheur

dit-on

mais heureusement je le crois pas

quand je me croise

dans un autre je vois

plumes de jais et encres violettes

qui de leurs plus belles voies

m’inscrivent dans un nid

de neiges et d’aiguilles

grappillées aux pins les plus foncés


Source image

Évagation

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©Jean Pierre Bourquin

Aller jusqu’au bout de moi sans
avoir même le droit de penser
y parvenir
là faire une pause s’assoir sans
plus voir ici
aucune jambe malade
regarder
comparer l’infini
gardé en mémoire

partout des voies ourlées par les vagues
dessinent aux
certitudes volcaniques du jeu qu’est la durée
des corps des visages de statue

aller les ailes devenues un fardeau
sur les chemins d’un retour
sans parvenir à joindre ses pas
à leurs empreintes
aller l’ombre entaillant l’espace qu’explore
inlassablement le soleil

Encadrement

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J’avais tant chercher le point
à partir du quel je pourrais établir
mes racines
ce qui ressemble vaguement
aux souffles vivants des souvenirs
haleine de mon âme
que mon attention se laissa contenir
dans un cadre
un cadre comme ceux qu’on fabrique aux miroirs
qui avec le temps
arrondissent les angles
au centre la fente d’une pupille de félin
mon regard n’avait rien de féroce
nourri de soleil il avait soif
soif de cils
un trait à la fois pour l’ombre et la poussière
un trait au départ d’une lettre à la fin d’une larme
à force de plonger au sein de ce qui fait le regard
j’atteindrai peut-être la plage irisée
laiteuse comme la peau
du visage
de la lune
la nuit sera le multiple de ce point sombre
qui n’existe pas
énergie noire de mon regard
comment n’a-t-il point perdu espoir?!


Image ©Bertrand Els

Fugue

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Il a contourné nos villes évité nos autoroutes nos clôtures
traversé les forêts longé les cours d’eau
franchi les cols transgressé les frontières senti comme l’air
parfois se fait lourd

il s’est nourri de neige fondante et de la blancheur imprudente
d’un agneau
il a tout simplement refusé de rencontrer nos pas
on lui aurait volé l’ambre de son regard la liberté de

marquer de ses empreintes les franges
du petit jour des crépuscules
d’embraser les pleines lunes d’appels insolents
afin que
la nuit lui confie sa course solitaire