Ajourner

Edward Hopper

Un jour lourd comme le soupçon que l’on a de soi

que faire de lui aujourd’hui

l’occuper sans référence à tous les autres jours lourds vides comateux

démunis de larmes et de salives

un jour sourde virgule qui ne comprend pas le temps

mais pourtant le scande

un croc le mange, une serre l’encercle, la faim le broie

ce jour se nient se nouent se découplent

les racines de toutes les questions

la plus lourde se décompose

en – que- suis-je 

un jour parfait comme tous les autres

impossible à suporter

Rétracté

©Bertrand Els

C’est un pays où la lumière ne vient que pour marquer les plis des feuilles recroquevillées et signer les chemins d’un filet si fin que l’on dirait les rides faites aux ondes. C’est le pays où tu apprivoises les questions sans réponses, les chevaux sauvages, l’évaporation de leur crinière dans l’espace, le temps qui ne fait que déborder du vase le contenant. C’est là, tu caresses du regard le vent avant qu’il ne devienne une tornade ou ne résorbe ce qu’il te reste de force. C’est l’endroit à fleur de peau, où tu t’efforces de traduire, de polir les paroles qui grésillent dans cette autre langue que personne ne comprends. Toi, seul, tu vas escalader les pays inviolés de la solitude, aucune crevasse ne connait pas la forme de tes doigts, aucune galerie n’ignore la lueur de ce regard qui t’accompagne comme une ombre fidèle. Tu reviens les bras et l’âme chargés de cartes précisant les voies, contournant les impasses. Ton coeur devenu astrolabe, tu espères vaguement qu’il dicte la mesure des lunes et des étoiles, murmure presqu’inaudible aux foules qui te regardent comme un animal étrange et de mauvaise augure.

Jardin

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Self Reflected (detail), 22K gilded microetching, 96″ X 130″, 2014-2016, Greg Dunn and Brian Edwards.

J’ai marché dans le jardin
bien longtemps après
que la nuit soit tombée
aucun sommeil
même pas celui du bruit
j’entendais au delà de la galaxie de ma respiration, du grincement de mes articulations et du bouillonnement interne de mon étoile
le chant infime d’une source
l’eau naissante
le gazouillis intense d’une fleur dans sa fragrance
le froufroutement de l’étoffe qui habille les pétales, les feuilles, les épines et les fruits
il
le jardin
n’est jamais seul
il
le jardin
l’accueille
ma solitude et la tienne
sans lui attribuer de nom
et même pas celui d’une quelconque et bien définie
horrible maladie

Mausolées

Je n’oublie pas les mots mais parfois j’oublie ce que j’ai à dire. Je sais qu’à chacun comme au creux d’une naissance appartient une existence, un sens au quel par commodité j’ajoute une image, deux images, un hologramme. Aux images se nouent souvenirs et souvenirs de souvenirs, parfums, saveurs.

Aux mots, il reste toujours le pouvoir de quelques lettres. Si je peine à me dire ou plus simplement à dire, c’est parce qu’à mon sens les interlocuteurs manquent de précision dans le choix de mots de leurs réponses. Ils en oublient, ils en supposent ou imaginent que je parviendrai à trouver ceux qu’ils ne prennent pas la peine de chercher. Pourtant, ils sont tous là, les mots, dans le fond de la gorge, dans le vide des rêves, dans la nudité du sommeil. Ils attendent qu’on les atteigne. Ils attendent l’autre dans l’explication de lui-même.
Oublier les mots, c’est s’oublier, abandonner. Renoncer. Enterrer sa personne, prescrire l’autre, lui défendre n’importe quel débordement. Le faire taire.
Les mots, il en est toujours au moins un pour porter dans sa main le vent, sa respiration lente et discrète comme celle de la personne qu’on aime et qui dort la nuit nue ou presque dans le même lit. Il en est un pour lire l’autre. Il en est un pour me dire que ma lecture est incomplète. Il en est un que je cherche. La vie ne consiste-t-elle pas pour moi à chercher le mot. L’inscrire, l’effacer, le traduire, le réinventer.
Hier, j’écoutais « Debussy jouant Debussy » et il me semblait par moments que Debussy n’était plus Debussy mais comme un chaos, le bouleversement  qu’est l’homme. À chaque instant, Debussy reprenait les rênes pour guider les notes vers lui dans une harmonie précaire, tenue au fil de presque rien: la volonté de Debussy à jouer Debussy. En oscillant ainsi, c’est vers moi que l’arbre Debussy se ployait comme pour donner vie à la poussière que je suis, à ce grain qui n’est rien. Je pense qu’en écoutant Debussy se jouer, le désordre apparent créé et puis détruit l’était aussi par l’entremise de mon esprit. Les mots me font oublier le chaos. Masques du vide, les mots me consolent en construisant des mausolées pour mes idées.


Debussy Claude

Hear Debussy Play Debussy: A Vintage Recording from 1913

 

Adventice

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William Henry Fox Talbot, Wild Fennel (1841-42)

S’occuper d’un végétal
c’est presque comme s’occuper d’un poème
il existerait tout aussi bien en mon absence
sans que j’en ai la moindre connaissance
J’aménage dans la terre que j’ai nourrie
abreuvée     en toute légèreté
un habitacle à deux étages
une chambre noire     pour développer les racines
une chambre claire     pour les tiges   les épines     les feuilles
les boutons       les rejets
J’attends     je projette des floraisons
j’observe
j’imagine des constructions de feuilles
je me rends apte à comprendre un langage
qui n’est pas encore le mien
puisqu’il n’use d’aucun mot
je rectifie toujours tous mes gestes
dans un souci   de perfection
qui ressemble         au meilleur usage
de la lumière
au plus judicieux partage     de cette portion d’espace
je regarde le présent advenir

Solstice

 

SEA LILY FOSSIL

SEA LILY FOSSIL

Une étoile presque morte
respire encore
au sein des mots
je crois reconnaître ta voix
embrasser sa pulsation
mais ce que je vois
c’est le soleil en personne
le soleil et son étrange ombelle
qui ressemble à celle du lis de mer
ses pistils ont été saupoudrés de lumière

Un miracle

tumblr_o7r7f6566Z1v6jft8o1_1280À force de t’attendre assis sur le banc près de l’entrée du jardin, je me suis transformé en mousse, en lichen. Je coule le long des barreaux des grilles, je suis dans toutes les fissures, à l’ombre, aux pieds des statues, sur les branches. Mes verts occupent les faces nord des écorces. Quand il pleut, les troncs sont semblables aux torses des grands chevaux bais qui tirent les chars antiques.
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J’ai parcouru toutes les allées, ramassé autant de cailloux que de larmes j’ai versées. J’ai marché scrutant le ciel, déliant les langues des nuages afin qu’ils m’avouent l’heure de ta venue. Aucun ne m’a livré le secret.

Tous  célébraient la danse du silence et me laissaient découvrir de lentes formes animales: la gueule béante d’un félin, la dent d’un requin, la pince d’un crabe géant. Ainsi se sont fossilisées les heures.
Comme un archéologue, dans les strates de brumes, dans les amas nuageux, j’ai cherché une explication à mon obstination ou à celle des autres .

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J’ai vu plusieurs fois le givre manger les pensées, j’ai remarqué qu’elles étaient toujours plus nombreuses à résister, à opposer leurs faiblesses à la rigueur, à refleurir l’année suivante avec la même insolence.
J’ai écouté crisser les griffes de la chaleur, sa brûlante désespérance empêchait tout mouvement.
J’ai entendu le jour se laisser tomber sur la terre dès que la grande porte grillagée se refermait sur le jardin. J’ai compris qu’avec l’aube, surgissait la surprise du printemps quel que soit le moment de l’année.Ta chanson ne pouvait plus qu’arriver.
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Aujourd’hui, tu es entré dans le jardin enrobé de lumière, portant à tes lèvres un magique instrument capable de transformer ta voie la plus intense, la plus sombre et profonde en un rire somptueux. Un rire gorgé de joie, un rire en soie, un rire mélancolique, un rire en mesure d’ englober le monde.
Tu as surgi dans chaque note. Tel un oiseau-jardinier, tu es passé de branche en branche, tu as tissé une tonnelle de brindilles pour le silence et rassemblé tout autour juste assez de notes bleues, de notes parfumées. Limpide, audacieux, fugace, furieusement amoureux.

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Tu ne t’es même pas assis sur le banc que j’avais occupé pendant des éternités, tu n’as même pas regardé mes nuances veloutées aux pieds des arbres, aux bordures des mondes.
J’ai alors compris que ce n’était ni le temps, ni l’espace qui empêchaient notre rencontre car nous occupions bien tous les deux le même univers. Franchir des frontières, c’est pourtant ce que font les chants des oiseaux aux printemps.
Ce qui nous sépare à jamais l’un de l’autre est un mot. Un mot muet, momifié. Un mot qui tremble comme les mirages. Un mot qui enveloppe l’autre d’une membrane brillante qu’on ne peut transgresser. Un mot mort.

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Ce mot tentaculaire a pris le temps de germer dans mon esprit à mon insu. Sans que je puisse désormais le déraciner, il m’est devenu impossible de le prononcer.


photographies de Bertrand VD. Elsacker