Curiosité

Adolf Wolfi

Tout est prêt

je vois que l’on m’a construit

un caveau

fourni un scaphandre

creusé une ornière

on a ligoté mes cheveux

noué mon corps à des vêtements

fait porter le chapeau

découvrez

moi

par cet hublot

ce que vous nommez sans rougir

curiosité

Fibre

Schwarm II. Generative Process; Custom software, dimensions variables
——Andreas Nicolas Fischer

À l’intérieur d’un arbre

tu vis

l’état endormi de la feuille

à fleur de tout

qui attendait de pouvoir

ouvrir ses pétales de brume

folie latente de la vie

existe-t-il l’instant où l’eau

ne se trouble plus

Corps et vie

We Kill One, 2011, Hardcover book, acrylic medium, 9-1/4" x 6-1/4" x 1-1/4"

Brian Dettmer

Il existe une multitude de phrases pour vous apprendre le fonctionnement des choses, mais elles ne vous servent pas. Il existe une infinité de possibilités pour essayer de comprendre le monde mais les pistes sont des impasses, les routes flottent dans le vide, les repères s’inversent et les mots que vous croyiez reconnaître ont été broyés. Il vous est impossible d’accéder à une vérité qui vous servirait de fil pour vous guider. Funambule sans filet, il vous reste une volonté machinale pour recomposer ces puzzles infernaux, ces morceaux, ces éclats de la vie.

Les savoirs universels, les connaissances communes, les apprentissages automatiques graciés au plus grand nombre des humains restent les éléments inutiles d’une trame brouillée presque impossible à décrypter. Comment faut-il faire pour lire le visage d’un humain ? Reconnaître ce que les mots, ne nous apprennent pas ?  Pourquoi faudrait-il se fier à ce que tout le monde suppose sans jamais en définir les véritables contours?

Alors, parce que personne ne peut vivre enfermé sur le vide, emmuré par les gestes qui ne servent à personne, ligoté aux symptômes qui nagent à la surface de votre peau et dont on aimerait qu’ils deviennent vos vêtements quotidiens, parce que vous voulez démontrer que vous êtes aussi un être humain, que vos doigts touchent, que votre cœur aime et que votre encéphale pense et construit, vous recomposez la réalité, votre réalité. Vous détricotez cette complexité inutile pour en créer une nouvelle qui ne vous semblera pas plus futile.

Les livres reprennent vie sous le scalpel patient de votre curiosité. Ils parlent une langue que tout le monde peut comprendre, ils parlent d’une tourmente universelle : à quoi servent toutes nos connaissances si nous ne pouvons plus les partager et que faut-il faire d’une logique qui bafoue notre identité et les possibilités de penser librement?

Les livres prennent corps, les cartes routières deviennent les galaxies flottantes de vos rêves, les images écrivent, les mots marchent en dehors du chemin des phrases. À tout est accordé un nouveau sens. À un ordre arbitraire et muet répond un nouvel ordre donnant aux mots ce qui leur manquait pour être compris : corps et vie dans la réalité tangible.

Dans le métro

Fayum-69

Dans le métro, assis en face de moi, un portrait du Fayoum. Cette œuvre d’art d’à peine vingt ans porte un manteau chocolat, un pantalon jeans bleu et n’a probablement jamais vu le portrait au quel il ressemble avec tant d’habileté. Ses cheveux ondulent dans la nuit, derrière l’oreille jusque dans la nuque. Sa peau est une plage de sable blond. Ses cils sont épais. Tout en soulignant le regard, ils dessinent une ombre en dessous de l’oeil et donnent du relief à la paupière. Son regard a l’onctuosité du lait d’amandes douces, la force d’une nuit d’été. Sa bouche contient le silence et retient tous les sourires. Ce n’est pas la tristesse, ni le désespoir qui s’appuient si nettement sur les traits de son visage, c’est une conscience lucide et froide. Une conscience qui n’est pas rêche ou amère comme celle des vieillards. Il regarde par la fenêtre du wagon alors qu’il n’y a plus rien à voir si ce n’est les reflets fuyants des autres passagers s’engouffrant dans le noir. Il regarde comme si la mort était passée par là, avait glissé sur son front et touché ses sourcils. Comme si elle avait figé pour l’éternité la beauté de la jeunesse sur son visage. Il est comme si désormais plus rien ne pourrait plus le toucher, le faner, le flétrir. Son cou se noie dans l’ombre du col de sa chemise. Lorsqu’on possède un tel visage, c’est comme si on n’avait plus de corps. Qu’on était plus qu’une âme, cette chose qui plane et se défait de tout.

Les portraits du Fayoum

Loin de la ville ———– Carino Bucciarelli

Sous l’eau, je ne possède rien. Tout se tient dans ma petite maison au bord du lac. De temps à autre, je jette un objet dans l’eau en me disant: c’est cela en moins pour m’encombrer. Parfois une tuile, parfois une brique que j’ai pu détacher de ma façade. Chaque fois le plouf dans l’eau me ravit. Aujourd’hui une chaise, demain une latte du plafond. Jamais deux fois sur la même journée; je hais la précipitation. Habiter loin de la ville n’est facile pour personne. Comme j’ai bien fait de me trouver un dérivatif! Un jour, je plongerai dans le lac. Le regard tourné vers la côte, je penserai: sur terre, je ne possède rien; tout se tient au fond de l’eau.

Coeur de verre

Ma ville a un cœur. Un cœur de verre, transparent. On croit qu’il ne bat pas mais pourtant l’eau de ses veines en avale des heures et des peines. Ses rues sont des rubans, ses avenues n’ondulent pas comme les serpents. Elle trace des vides. Elle donne envie de remuer. Des gens vivent, mangent, travaillent et oublient toujours quelque chose quelque part. Ma ville est un pense-bête. Un dépotoir, elle se laisserait volontiers trancher en quelques gros morceaux.

Ma ville a des bras, des veines, des artères et elle respire comme je mens. Je ne suis pas la seule à mentir et à vivre dans le mensonge. Les gens dans les métros, dans les bus, dans les taxis se mentent aussi. Ma ville les engouffre. Elle avale n’importe quoi, n’importe qui. Combien de drogués ou de vieillards abandonnés ? On ne compte plus comme partout ailleurs. Il est si facile de devenir anonyme.

Ma ville se laisse deviner. On peut dériver jusqu’à ce qu’on soit vieux et lui jeter son gant. Ma ville rêve et se fige. On l’envie parfois. On s’y perd, on abandonne, on se dit qu’il doit y avoir un endroit, une place où l’on pourrait enfin s’asseoir. Être complice.

Ma ville se vante de garder toujours espoir, de ne jamais dormir, de veiller éternellement, d’avoir un idéal. On devrait la laisser dormir sur des coussins quand elle a froid. On devrait pouvoir la regarder enfin au travers de la glace.

Anatomie de la ville, Caroline Andrin

Opale

porcelaine
Je t’envoie la lettre qu’il te reste à écrire, l’opale irisé d’une feuille de papier, la mie de pain, la main blanche et glacée découpée dans un fabuleux glacier, ses éclats de rire dans l’eau. Je t’envoie des pensées rassemblées dans les draps amidonnés de grand-mère, les plis confortables de la nappe du dimanche rangée dans l’armoire avec beaucoup de soins. Je t’envoie la caresse de la fleur, ses pétales, sa corole et ses feuilles. Je t’envoie un souvenir récolté par le hasard dans le fond d’un tiroir, l’oubli et son ruban au quel tu étais rattaché. Je t’envoie une tranche de vie, la nourriture qu’on laisse fondre sous la langue, le pas dans la neige, le souffle d’amour sur ta peau. Je t’envoie la partie douce et légère du silence.

Beague Vincent