Coeur de verre

Ma ville a un cœur. Un cœur de verre, transparent. On croit qu’il ne bat pas mais pourtant l’eau de ses veines en avale des heures et des peines. Ses rues sont des rubans, ses avenues n’ondulent pas comme les serpents. Elle trace des vides. Elle donne envie de remuer. Des gens vivent, mangent, travaillent et oublient toujours quelque chose quelque part. Ma ville est un pense-bête. Un dépotoir, elle se laisserait volontiers trancher en quelques gros morceaux.

Ma ville a des bras, des veines, des artères et elle respire comme je mens. Je ne suis pas la seule à mentir et à vivre dans le mensonge. Les gens dans les métros, dans les bus, dans les taxis se mentent aussi. Ma ville les engouffre. Elle avale n’importe quoi, n’importe qui. Combien de drogués ou de vieillards abandonnés ? On ne compte plus comme partout ailleurs. Il est si facile de devenir anonyme.

Ma ville se laisse deviner. On peut dériver jusqu’à ce qu’on soit vieux et lui jeter son gant. Ma ville rêve et se fige. On l’envie parfois. On s’y perd, on abandonne, on se dit qu’il doit y avoir un endroit, une place où l’on pourrait enfin s’asseoir. Être complice.

Ma ville se vante de garder toujours espoir, de ne jamais dormir, de veiller éternellement, d’avoir un idéal. On devrait la laisser dormir sur des coussins quand elle a froid. On devrait pouvoir la regarder enfin au travers de la glace.

Anatomie de la ville, Caroline Andrin

Opale

porcelaine
Je t’envoie la lettre qu’il te reste à écrire, l’opale irisé d’une feuille de papier, la mie de pain, la main blanche et glacée découpée dans un fabuleux glacier, ses éclats de rire dans l’eau. Je t’envoie des pensées rassemblées dans les draps amidonnés de grand-mère, les plis confortables de la nappe du dimanche rangée dans l’armoire avec beaucoup de soins. Je t’envoie la caresse de la fleur, ses pétales, sa corole et ses feuilles. Je t’envoie un souvenir récolté par le hasard dans le fond d’un tiroir, l’oubli et son ruban au quel tu étais rattaché. Je t’envoie une tranche de vie, la nourriture qu’on laisse fondre sous la langue, le pas dans la neige, le souffle d’amour sur ta peau. Je t’envoie la partie douce et légère du silence.

Beague Vincent

Relu

J’ai relu Roland Barthes. Dans  « le plaisir du texte », j’ai souligné les passages suivants et je les mets ici, pour rappeler ce que certains auteurs semblent avoir oublié.

«  est dit écrivain, non pas celui qui exprime sa pensée, sa passion ou son imagination par des phrases, mais celui qui pense des phrases: une Pense-Phrase (c’est-à-dire: pas tout à fait un penseur, et pas tout à fait un phraseur) ».

et puis ça aussi « On dirait que l’idée de plaisir ne flatte plus personne. Notre société paraît à la fois rassise et violente; de toute manière frigide. »

et cela: « l’artiste peut passer à un autre signifiant: s’il est écrivain, se faire cinéaste, développer d’interminables discours critiques sur le cinéma, la peinture, réduire volontairement l’art à sa critique. Il peut aussi donné congé à l’écriture, se soumettre à l’écrivance, se faire savant, théoricien intellectuel, ne jamais plus parler que d’un lieu moral, nettoyé de toute sensualité de langage. Il peut purement et simplement se saborder, cesser d’écrire, changer de métier, de désir. »

Roland Barthes

Rien, rien

« Car la pression qu’on voulait exercer sur nous pour nous arracher les renseignements recherchés était d’une espèce plus subtile que celle des coups de bâton et des tortures corporelles : c’était l’isolement le plus raffiné qui se puisse ima- giner. On ne nous faisait rien – on nous laissait seulement en face du néant, car il est notoire qu’aucune chose au monde n’oppresse davantage l’âme humaine. En créant autour de cha- cun de nous un vide complet, en nous confinant dans une cham- bre hermétiquement fermée au monde extérieur, on usait d’un moyen de pression qui devait nous desserrer les lèvres, de l’intérieur, plus sûrement que les coups et le froid. Au premier abord, la chambre qu’on m’assigna n’avait rien d’inconfortable. Elle possédait une porte, un lit, une chaise, une cuvette, une fe- nêtre grillagée. Mais la porte demeurait verrouillée nuit et jour, il m’était interdit d’avoir un livre, un journal, du papier ou un crayon. Et la fenêtre s’ouvrait sur un mur coupe-feu. Autour de moi, c’était le néant, j’y étais tout entier plongé. On m’avait pris ma montre, afin que je ne mesure plus le temps, mon crayon, afin que je ne puisse plus écrire, mon couteau, afin que je ne m’ouvre pas les veines : on me refusa même la légère griserie d’une cigarette. Je ne voyais jamais aucune figure humaine, sauf celle du gardien, qui avait ordre de ne pas m’adresser la parole et de ne répondre à aucune question. Je n’entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespéré- ment seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre, la cuvette. On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s’est rompue et qu’on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes. On n’avait rien à faire, rien à en- tendre, rien à voir, autour de soi régnait le néant vertigineux, un vide sans dimensions dans l’espace et dans le temps. On allait et venait dans sa chambre, avec des pensées qui vous trottaient et vous venaient dans la tête, sans trêve, suivant le même mouve- ment. Mais, si dépourvues de matière qu’elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d’un point d’appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. Elles ne supportent pas le néant, elles non plus. On attendait quelque chose du matin au soir, mais il n’arrivait rien. On attendait, re- commençait à attendre. Il n’arrivait rien. À attendre, attendre et attendre, les pensées tournaient, tournaient dans votre tête, jus- qu’à ce que les tempes vous fassent mal. Il n’arrivait toujours rien. On restait seul. Seul. Seul. »(…….)

« L’interrogatoire n’était pourtant pas le pire. Le pire c’était le retour à ce néant, juste après, dans cette même chambre, de- vant cette même table, ce même lit, cette même cuvette, ce même papier au mur. Car à peine étais-je seul avec mes pensées, que je me mettais à refaire l’interrogatoire, à songer à ce que j’aurais dû répondre de plus habile, à ce que je devrais dire la prochaine fois pour écarter le soupçon que j’avais peut-être éveillé par une remarque inconsidérée. J’examinais, je creusais, je sondais, je contrôlais chacune de mes dépositions, je repassais chaque question posée, chaque réponse donnée, j’essayais d’apprécier ce que leur procès-verbal pouvait avoir enregistré, tout en sachant bien que je n’y parviendrais jamais. Mais ces pensées une fois mises en branle dans cet espace vide, elles tournaient, tournaient dans ma tête, faisant sans cesse entre elles de nouvelles combinaisons et me poursuivant jusque dans mon sommeil. Ainsi, une fois fini l’interrogatoire de la Gestapo, mon propre esprit prolongeait inexorablement son tourment avec autant ou peut-être même plus de cruauté que les juges, qui levaient l’audience au bout d’une heure, tandis que dans ma chambre cette affreuse solitude rendait ma torture interminable. Autour de moi, jamais rien d’autre que la table, l’armoire, le lit, le papier peint, la fenêtre. Aucune distraction, pas de livre, pas de journal, pas d’autre visage que le mien, pas de crayon qui m’eût permis de prendre des notes, pas une allumette pour jouer, rien, rien, rien. Oui, il fallait un génie diabolique, un tueur d’âme pour inventer ce système de la chambre d’hôtel. Dans un camp de concentration, il m’eût fallu sans doute charrier des cailloux, jusqu’à ce que mes mains saignent et que mes pieds gèlent dans mes chaussures, j’eusse été parqué avec vingt-cinq autres dans le froid et la puanteur. Mais du moins, j’aurais vu des visages, j’aurais pu regarder un champ, une brouette, un ar- bre, une étoile, quelque chose enfin qui change, au lieu de cette chambre immuable, si horriblement semblable à elle-même dans son immobile fixité. Là, rien qui puisse me distraire de mes pensées, de mes folles imaginations, de mes récapitulations ma- ladives. Et c’était justement ce qu’ils voulaient – me faire ressas- ser mes pensées jusqu’à ce qu’elles m’étouffent et que je ne puisse faire autrement que de les cracher, pour ainsi dire, d’avouer, d’avouer tout ce qu’ils voulaient, livrant ainsi mes amis et les renseignements désirés. »

 Stephan Zweig
« Le joueur d’échecs »

Lu

« En fait, on parle de passé lointain, mais chez l’homme mémoire et réminiscences ne peuvent sans doute être qualifiées de proches ou lointaines en fonction de leur date ancienne ou récente. Il peut arriver que, mieux qu’un fait de la veille, un évènement de l’enfance, vieux de soixante années, soit conservé dans notre mémoire et resurgisse de la façon la plus nette et la plus vivante. Cela ne se produit-il pas plus précisément quand on vieillit? Du reste, n’est-il pas des cas où ce sont les évènements de l’enfance qui créent la personnalité et déterminent la vie toute entière? La chose en elle-même était peut-être insignifiante, mais ce qui, pour la première fois, lui appris que les lèvres d’un homme pouvaient faire jaillir le sang d’à peu près n’importe quel endroit d’un corps féminin, c’était le sang qui avait perlé du sein de cette fille, et s’il avait, après son aventure avec elle, plutôt évité de faire couler le sang d’une femme, le sentiment qu’il avait obtenu d’elle un don susceptible d’accroître la force vitale d’un homme, ce sentiment-là n’était point effacé aujourd’hui même, à soixante-sept ans révolus. »P1171

« Ce pendant le vieillard se demandait distraitement comment il avait pu se faire que le sein de la femelle humaine, seule parmi tous les animaux avait, aux termes d’une longue évolution, pris une forme si belle. La beauté atteinte par les seins de la femme n’était-elle point la gloire la plus resplendissante de l’évolution de l’humanité?
Peut-être en était-il de même des lèvres de la femme. »p1173

Kawabata Yasunari, « Les Belles Endormies »Dans » romans et nouvelles » Classique modernes, livre de poche, Albin Michel
du même auteur, j’ai lu avec le même émerveillement « La lune dans l’eau », « Tristesse et Beauté » et « La mer ».