Fantômes

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hier, il s’est assis le fantôme

dans mon dos dans l’angle mort

pour regarder la mer

se défaire peu à peu

j’ai fait semblant de ne pas savoir 

qu’il était là comme une ombre 

à l’envers

immobile stupéfait

qu’il me parlait dans la langue 

que seuls lui et moi utilisons

une langue muette et tentaculaire

sans autre verbe que l’être

j’ai feint l’oubli 

il s’est éloigné il est parti 

le fantôme

plus tard

la nuit est revenue avec lui 

j’ai entendu le cliquetis de ses doigts 

comme si quelqu’un lançait les dés

contre la paroi vitrée

j’ai vu plusieurs fois vu son corps de cendre se heurter

à la frontière invisible 

entre lui et moi

tomber reprendre 

son envol aveuglé 

 

comment devenir

si cette aire où la pointe d’une toupie

cherche son équilibre

est l’espace infime et absurde

qui est alloué à votre vie

Vert

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La pluie marche à pas d’abeille dans le jardin

elle butine ce qui m’apparait n’être 

que de grandes fleurs 

invisibles et qu’elle imagine comme de grands tournesols

Suivre et boire du regard ses trajectoires

reviendrait à redessiner un autre univers

flottant juste au-dessus juste au-dessous

du jardin 

redessiner avec des gouttes le parcours d’une abeille

redessiner avec juste le bruit méthodique 

des gouttes un jardin qui devient de plus en plus unanimement vert  

Agapanthes

P6231905.JPGLe vent vient de la mer, les vagues sont les moutons de son troupeau. La baie, bergerie les accueille sur sa plage. J’entends les loups cachés dans les chambranles des portes. Parfois, il en est une qui claque. 

Les plus petits végétaux tintent alors que les larges frondaisons brassent l’espace comme s’il était la pâte blanche et élastique du pain qui sera mise à cuire dans le four de leurs paroles presque bruyantes.

Les agapanthes  ont la tête en fleur. Si je pouvais avoir leur cervelle blanche pour capturer comme elles leurs parts de soleil. Chez moi, toutes les blessures s’infectent de mots. Pétales, je les perds, sépales, je m’en sépare. Parfois, je reste là sans plus avoir mal, parfois la douleur s’installe autour du moignon d’une articulation. 

Enfant, j’avais inventé sur celles qui gonflaient, sur celles qui se bloquaient et grinçaient, sur celles qui se tordaient, une petite fenêtre. Je parvenais à l’ouvrir pour que s’échappe cette douleur sans nom, sans bruit, sans tinte précise. La douleur glauque de grandir.

Comme il me manquait de place, j’empruntais celles des mots. Je pensais pouvoir habiter une lettre. La maison d’une phrase aux murs de poudre et de pigments observait de l’intérieur mes silences. Les mots s’envolent, s’étiolent, migrent et puis reviennent parfois le ventre vide, l’espoir rempli de petits. La famine et l’impossibilité de la nourrir. La famine finissait toujours par grandir. Serpent sans venin dont la morsure étrangle et désire plus qu’elle ne peut engloutir.

Le vent apprend aux récifs à jouer du lasso, à jouer d’un instrument, à captiver les courants et les chagrins. L’écho abandonné, le reflet rutilant, la rumeur iodée évoquent cela. L’apprentissage, les réussites, la défaite, l’abandon et puis la remise au travail. Le chantier continuel de la vie, ce qu’on apprend, ce qu’on sait ne sert jamais à rien. 

La vie  microscopique, celle qui ne se voit pas ou alors seulement par les empreintes minuscules qu’elle laisse m’intéresse, me captive. Je ne parle pas de cellules qui se scindent et deviennent. Je parle de celle qui est, ne se regarde pas, ne s’apprivoise pas vraiment. Ma vertu est d’y prendre garde sans qu’elle ne devienne divinité, muse, source ou je ne sais quoi d’autre qu’on puisse épuiser. 

Le vent venu de nulle part, le vent matérialisé par la voix d’un loup, le froissement fugitif d’un végétal. L’épuisement de tout un univers pour seulement un pétale pâle destiné à se flétrir. Rien au regard de l’humain, rien dans ses mots. Tout dans ce qui ne se dit pas. 

Je sens, je pressens, je suis sentinelle. 

Faire une fleur

Tu aimerais que le monde que tu viens d’appréhender

ne se referme pas comme à chaque fois que tu essayes 

de le toucher

de l’émouvoir

de lui apposer comme un baiser sur le front l’empreinte

d’un mot qui lui corresponde

mais ceux qui te poussent au bout des doigts ne sont pas

de ceux qui prennent la parole 

et puis la donnent et puis la laissent tomber sur le sol

ils ne sont pas de ceux qui se prononcent avec la forme et la force d’une définition

tu n’es même pas certain que c’est toi qui les décides 

 

Un jardin dans le jardin

 

 

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Aux pieds des oliviers, circulent en parfumant le vent sans qu’on le voit, des gardénias, un chèvrefeuille, un géranium rosat. Tout près se développe un rosier rampant dont les roses ressemblent à de menus poussins jaunes, mais pour l’instant le petit être fabrique des feuilles, il est trop tôt encore pour les boutons et les fleurs. Autour de lui, des sciles du Pérou, des narcisses, des agapanthes.

Cet endroit est le territoire jalousement gardé d’une fauvette à tête noire, si les individus femelles sont autorisés à picorer, tous les autres oiseaux sont chassés. Par un cri, par une poursuite s’il le faut. Parfois, le dilemme est de taille car l’intrus est régulièrement bien plus grand, plus fort, plus agile. Mais la situation est toujours observée avec soin et les résultats de l’analyse concordent presque toujours avec ce que le bons sens dicte. Il faut bien l’admettre, pour administrer ce jardin, il faut de la sagesse et beaucoup de patience. Une sens bien particulier de la propriété qui ne nie pas les devoirs que cela implique au profit d’un égoïsme acharné.

Ce jardin dans le jardin, parsemé de pensées est définitivement la propriété de l’oiseau à tête noire et ventre argenté, cet espace est à lui parce qu’il l’aime, parce que de multiples détails ont enchanté son petit coeur, sa petite cervelle d’oiseau. Cette partie du ciel, ce morceau de terre, cette poussière dans l’univers est à lui.

Il n’ignore pas l’oiseau que la même parcelle à d’autres altitudes appartient au milan royal le jour et à la chouette effraie la nuit, ont droit de passage, de multiples rongeurs, quelques petits reptiles, tous les butineurs même les plus indisciplinés. Personne ne vient à bout des décisions prises par une seule fourmi et elles construisent sur cette planète, cette poussière dans l’univers des univers, des mégalopoles grouillantes. Personne ne leur dit ce qu’il faut faire.

Ce morceau de jardin est terre d’accueil et forme l’ensemble magique qui englobe tous les univers sans distinction et selon les critères bien établis par les lois des ensembles rationnels et irrationnels. Que l’univers soit celui d’une fourmi ou d’un rapace.

Le territoire de la fauvette à tête noire est un espace qui appartient à de multiples individus à des niveaux divers qui se rencontrent, se touchent, se mélangent ou s’intercalent les uns dans les autres et chaque individu est une partie de l’ensemble.

Prenons le chat qui se roule dans la terre tiédie par le soleil, ce chat considère que le jardin dans son entièreté est le sien, c’est son territoire et la fauvette à tête noire, il se la mangerait volontiers. Tous les autres peuples de son empire lui vouent un culte, il en est certain. C’est du moins ce que je pense moi, qui ai mentalement construit le jardin et toutes les lois qui le font exister lui parmi les autres jardins, lui que je considère unique et qui est pourtant multiple en bien des points.

L’oiseau s’envole et regarde avec envie la petite graine, est-elle à la frontière? Fait-elle partie de l’ensemble? De l’ensemble des choses que j’aime manger?

Qui peut-on donc répondre à cette question avec sincérité?


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D’autres images et d’autres oiseaux: ici

Un sage chinois

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Depuis quelques jours, dans le tronc de l’olivier, je vois apparaître un visage. Les traits fins des sourcils, de l’arrête du nez ainsi que le dessin de la moustache me font dire qu’il s’agit d’un Chinois. C’est un sage qui passe le plus clair de son temps à méditer, son sourire léger témoigne de la grande paix intérieure acquise par la force et la grâce de son esprit au fil des années. Chaque fois que je regarde l’arbre, le sage chinois m’invite à atteindre la même sérénité. Il me dit que l’univers tout entier se concentre en un seul et même point, celui que désigne l’extrême pointe imbibée d’encre noire de son pinceau juste avant qu’elle ne touche le papier de riz sur lequel il s’apprête à calligraphier un poème. LE Poème. Mais j’ai beau fermer les yeux, tendre mes pensées vers l’immensité jamais je n’atteins le point évoqué par le sage. Je ne pense d’ailleurs pas même atteindre le premier pallier de la sagesse dont il me parle si souvent. Je ne vois ni pinceau, ni papier immaculé. Je n’imagine même pas la grâce du poignet, la vigueur du geste, la subtile adresse de l’âme qui se pend au dessus du néant comme au bord d’une flaque d’eau de pluie. Le vide intérieur se limite pour moi à un rêve où les ronces se nouent entre elles d’une manière irrévocable.

Quand il pleut et qu’il vente et que le long du tronc serpentent des coulées de pluies noires, quand l’arbre tremble et que s’enflamment ses plus hautes frondaisons dans la tempête de gris argentés et de verts, malgré les embruns, malgré le froid, le sage reste là, immobile, les yeux fermés. Je sais qu’il s’est ouvert à cet autre espace, l’espace intérieur commun à lui et à l’arbre.

L’olivier malgré la largeur de son tronc, l’épaisseur de l’écorce et l’abondance folle de ses feuilles et de ses fruits, les olives une année sur deux n’est que le rejet d’un autre arbre beaucoup plus ancien et majestueux dont il ne reste plus que le fantôme d’un cratère autour duquel formant un cercle dansent ses fils. L’olivier au visage, l’olivier du sage Chinois est l’un de ceux-là. L’arbre, le fils a été le témoin de bien des orages, d’un nombre presque infini de levers et de couchers de soleil sur la mer dont il perçoit tous les jours, étés comme hivers, la douce respiration et les parfums iodés. Il a produit des galaxies et des galaxies au sein desquelles nagent tellement de systèmes solaires ayant pour noyau une petite pupille noire, l’une de ses petites olives. L’arbre et ses frères ont conscience de ce qu’ils sont, l’an dernier ils ont perdu plus d’un tiers de leurs plus grandes branches, celles dont on pense qu’aucune colère ne pourrait les tordre et puis les rompre. Ils n’ont pas l’arrogance de se croire au dessus des évènements et encore moins de pouvoir être responsables des miracles aux quels ils assistent quotidiennement.

Un jour, juste au dessus du visage muet du chinois est apparu, une fente. L’entaille noire en peu de temps a progressé rapidement. À la vitesse des rides. Elle s’est installée et a creusé le tronc avec une rage, un esprit vengeur dont l’unique espoir est de vaincre par la destruction, l’avilissement. Le visage du chinois rayonnait toujours le calme, la paix. Il était arrivé à un stade où la vie, la mort ne forment plus des entités esclaves d’oppositions imaginaires. Pourtant, un matin avec frayeur, je constatai que le visage avait pris une expression horrible, comme s’il portait un masque, le masque terrifiant de la mort qui cave les yeux et crispe la bouche dans son dernier cri de douleur et d’angoisse. Je quittai ma place bien tranquille d’où j’admirais depuis un certain temps, un temps incalculable le visage du sage chinois. En un instant, j’appris que mes questions à propos du poème, LE poème des poèmes n’avaient pas de sens, qu’il existait tellement de leurres qu’il était facile de me piéger. J’appris ce que je ne voulais pas vraiment apprendre, je vis les longues chevelures de voeux, de mes rêves, de mes récits imaginaires se mélanger et se défaire. J’entendis ces mots: « qu’importe! » Je compris que toutes mes intonations, ces marques d’espoirs n’avaient pas de fond, voyageaient sans racines, sans conviction, sans véritable…. J’avais envie de pleurer, conscient d’un effondrement important de mon univers. Celui qui se tenait à la pointe d’un pinceau, d’une main qui tremble aujourd’hui et qui pourtant avant exerçait son assurance avec une franchise sereine et presque impossible.

Je m’approchai de l’arbre. Le visage avait disparu, même la faille puissante et venimeuse avait disparu. Je caressai longtemps le tronc, mes doigts parcoururent en vain les rugosités, les entailles. Le sage chinois n’était plus là, tout s’était évaporé. L’arbre, l’olivier et ses frères, le père comme un fantôme qui sort d’un cratère au milieu des racines gardaient le silence. Un silence qui n’évoquait nullement la faille, la ride, la crevasse et la grimace horrible du chinois. Il se mit à pleuvoir. Je rentrai et regagnai ma place.

Par la fenêtre, au delà des gouttes, je regardai longuement la mer jusqu’à ne plus voir en elle qu’une surface colorée terminée à l’horizon par deux lignes superposées  l’une presque blanche portait l’autre d’un bleu très intense presque sombre mais suffisamment solide pour marquer la frontière entre la mer, l’horizon et le ciel symbolisé par trois bandeaux épais de soie nuageuse bleue. Peu à peu, il ne me resta dans les yeux que la pluie. La pluie grise et uniforme qui a le goût tiède et salé de la soupe qu’on ne peut plus avaler. Étais-je en train de pleurer?

Dans le tronc, le visage du sage était revenu occuper sa place. Mais était-ce vraiment sa place?