Quelques mots

Bertrand Elshttps://elsacker.tumblr.com/post/165255080876

 Ce ne sont pas quelques mots 

Acides secs urticants

Qui la feront disparaître

Elle s’apaisera la passagère en moi

Elle se fera silence jusqu’à nouer ses bras

Tordre ses sens pour qu’on ne l’aperçoive pas divaguer 

Et puis gavée tellement brûlante 

Elle naviguera médusée
à nouveau parmi les cendres les braises mourantes

Semblant être libre 

Alors que vibrent des verbes qui la malmènent

C’est sans doute trois fois rien 

Elle comme une anguille 

Comme un batracien 

Impossible à dire quel monde lui convient

Agapanthes

P6231905.JPGLe vent vient de la mer, les vagues sont les moutons de son troupeau. La baie, bergerie les accueille sur sa plage. J’entends les loups cachés dans les chambranles des portes. Parfois, il en est une qui claque. 

Les plus petits végétaux tintent alors que les larges frondaisons brassent l’espace comme s’il était la pâte blanche et élastique du pain qui sera mise à cuire dans le four de leurs paroles presque bruyantes.

Les agapanthes  ont la tête en fleur. Si je pouvais avoir leur cervelle blanche pour capturer comme elles leurs parts de soleil. Chez moi, toutes les blessures s’infectent de mots. Pétales, je les perds, sépales, je m’en sépare. Parfois, je reste là sans plus avoir mal, parfois la douleur s’installe autour du moignon d’une articulation. 

Enfant, j’avais inventé sur celles qui gonflaient, sur celles qui se bloquaient et grinçaient, sur celles qui se tordaient, une petite fenêtre. Je parvenais à l’ouvrir pour que s’échappe cette douleur sans nom, sans bruit, sans tinte précise. La douleur glauque de grandir.

Comme il me manquait de place, j’empruntais celles des mots. Je pensais pouvoir habiter une lettre. La maison d’une phrase aux murs de poudre et de pigments observait de l’intérieur mes silences. Les mots s’envolent, s’étiolent, migrent et puis reviennent parfois le ventre vide, l’espoir rempli de petits. La famine et l’impossibilité de la nourrir. La famine finissait toujours par grandir. Serpent sans venin dont la morsure étrangle et désire plus qu’elle ne peut engloutir.

Le vent apprend aux récifs à jouer du lasso, à jouer d’un instrument, à captiver les courants et les chagrins. L’écho abandonné, le reflet rutilant, la rumeur iodée évoquent cela. L’apprentissage, les réussites, la défaite, l’abandon et puis la remise au travail. Le chantier continuel de la vie, ce qu’on apprend, ce qu’on sait ne sert jamais à rien. 

La vie  microscopique, celle qui ne se voit pas ou alors seulement par les empreintes minuscules qu’elle laisse m’intéresse, me captive. Je ne parle pas de cellules qui se scindent et deviennent. Je parle de celle qui est, ne se regarde pas, ne s’apprivoise pas vraiment. Ma vertu est d’y prendre garde sans qu’elle ne devienne divinité, muse, source ou je ne sais quoi d’autre qu’on puisse épuiser. 

Le vent venu de nulle part, le vent matérialisé par la voix d’un loup, le froissement fugitif d’un végétal. L’épuisement de tout un univers pour seulement un pétale pâle destiné à se flétrir. Rien au regard de l’humain, rien dans ses mots. Tout dans ce qui ne se dit pas. 

Je sens, je pressens, je suis sentinelle. 

La cathédrale

Lorsque je ferme les yeux, je vois l’image d’une construction qui ressemblerait à une cathédrale. Les chants des mots lui donnent de la ferveur. Les phrases en sont la structure et se disposent pour en assurer la beauté et la solidité.

En posant la première syllabe, après avoir franchi le porche, on glisse dès les premières lettres vers les mots de la nef et puis, ensuite, vers ceux qui construisent l’abside. Les vitraux chantent en vers. Le chœur est une prose simple, pour l’entendre, il faut que quelqu’un en joue les quelques notes en tapotant de ses doigts. Le monde paisible repose sur les voûtes, il s’est choisi des colonnes aux bases solides qui se dressent comme de belles évidences. La rosace est un œil lumineux. Le tabernacle s’ouvre sur un tout petit secret dont l’émeraude luit distinctement encerclée d’or, adulée par le jour.

La charpente est une phrase en dentelle. Le clocher pointe le ciel du même doigt que l’enfant.

Les mots sont soudés les uns aux autres. Pas un seul ne pleure, tous se tendent. La cathédrale serait comme la prière que l’on fait au silence.