L’hôte

Oval open work jade plaque of a parrot standing on a bamboo branch. Qing dynasty

Il est sur mon épaule comme un oiseau nocturne, le murmure contre mon oreille, le regard plongeant de l’univers. Il me parle dans une langue qu’il invente pour que je la comprenne. Il chante.

Il s’envole et disparait, se rapproche. Parfois c’est moi qui pose la tête sur son aile et il devient un cheval à la robe de sable. C’est au travers de ses allures rondes et chaudes que je décrypte le monde. Au galop. Au pas. Au trop. À l’arrêt, il broute les phrases et je l’écoute déglutir, savourer une autre touffe jusqu’à ce que je n’entende plus qu’un coeur battre. Le sang qui voyage est-ce le mien ou le sien? Nos voies se ressemblent et ce n’est pas pour rien.

Pourtant, je parviens à savoir quelle est la mienne. Elle ne choisit bien souvent pas la parole. Elle trébuche sur les syllabes. Elle ne sait jamais s’il est bien nécessaire de les compter.

L’hôte est discret, dispersé. L’hôte triste ne se console pas. N’essayons pas de lui remplir les oreilles avec nos bonheurs faits sur-mesure, aucun ne lui va. L’infection le guette, si on lui dicte la liste complète de nos remèdes à sa solitude. Il serait malade si je ne partageais pas ma part avec lui. Il ne s’apprivoise pas, il m’accompagne comme une ombre, comme un chat, comme un baume. Sa lueur spectrale éclaircit mes énigmes même si toute une partie de la gamme me reste invisible. Ses filtres apportent du relief aux images qui foisonnent et tournent dans ma tête jusqu’au vertige.

L’hôte n’est pas une maladie, n’est pas qu’un spectre, l’hôte existe en tant que petite révolte dans mon souffle, petite parole d’une petite âme, petit pipit des arbres, petite pépite des larmes. L’hôte n’est pas une arme, un spectacle, un crachat. L’hôte n’est pas un épouvantail, un inventaire de maladresses, un dictionnaire de failles. L’hôte est une invite.

S’écrire

J’entre en cet endroit où
Néant Vide Silence
s’élancent sans trouver le moindre sens
le mot se laisse remplacer par la feuille
ses dents sa chair mangent la lumière
pour tordre l’univers seulement des branches
aux gestes involontaires
elles ne dirigent aucun orchestre
seul mon esprit rampe et cherche une voie
où pourra serpenter mon rêve et penser que
le venin d’une morsure se mue en sève

Préface

Ah Xian (b.1960)

C’est fait de quoi le visage d’un homme

de quoi le regard d’un homme

qui a fermé les paupières

qui serre les lèvres

se retrouve-t-il derrière cette momification

de sa face

 cette dernière prière

il se recouvre

de mots et de phrases

de rides et de promenades

anciennes et nouvelles promesses se tiennent

la main au milieu de l’évanouissement progressif des cils

C’est fait de quoi le visage d’un homme

qui n’a plus de larme

qui se tait sans trouver le silence

on dirait qu’il dort qu’il est fait de bois mort

c’est fait de quoi le visage d’un homme alors qu’aux abords de l’ultime conscience

il constate faiblement qu’il n’est plus qu’une dernière épluchure

qu’on a mangé tous les fruits

que le temps s’est décousu et a fui

c’est fait de quoi la vie d’un homme dont le visage soudain

se ferme et s’éteint.