Cirrus

Triatlon, Swimming

 

J’ai vu un cortège de paroles blanches à l’état fin et discret de la brume. Ce troupeau d’animaux aux allures magiques ne semblait avoir comme chef d’orchestre distrait que le vent du nord-ouest. Indécis, les violons avaient l’agilité sauvage des gazelles. Les nuages se touchaient, se percutaient, s’échappaient, se fondaient l’un à l’autre comme des amoureux ou se dévoraient entre eux. L’unique mesure était donnée par les bouffées du vent. Il changeait toujours d’idée et faisait défiler des hippocampes géants, des chromosomes et une partie du génome humain.

J’ai vu nager une baleine, j’ai vu la gueule géante d’un chien, j’ai vu la signature d’un peintre s’éteindre, j’ai vu un lippizzan se transformer en fontaine. Tout cela n’avait rien de grotesque ou d’insignifiant, tout cela ne ressemblait pas à une farce mais j’ai soudain compris pourquoi l’on dit que les paroles sont du vent, tant qu’elles nous échappent et que nous n’en faisons rien, le vent et ses complices les effacent et on oublie ainsi des pans entiers de la vie. Tout me semble être perdu si je ne trouve pas le moyen de dompter ce qui se passe vaguement autour de moi avec la même fragilité que celle du rêve. Pour clôturer, la chanson, ces morceaux d’improvisations, le piano s’est mis à pleuvoir.

 

Le miel

Milk and Honey by Matthew Ryan (Ranamok 2007 finalist)

 

L’hiver s’est déposé sur mes paupières comme une vague sur la plage

sa fraîcheur blanche est restée

certaines de mes veines sont devenues bleues

surprises dans leurs voyages voilà qu’elles retrouvent le calme

mon âme est une bulle d’air vif et transparent

capable de se reproduire en un coup de fouet bref et intense

qui laisse des brûlures fantomatiques

il est étrange de pouvoir être un hiver dans l’une de ses alvéoles

d’approuver son silence, d’accepter les départs et de nouer une amitié lactescente avec la patience

je me sens la force de préparer tellement de printemps

tellement de phrases filamenteuses qui s’étendraient sans plus faire de nœuds ni trouver de points

s’attribuant le pouvoir de sceller dans l’oubli

un merveilleux petit morceau de vie.

 

 

Les feuilles du peuplier

Quiet Veil by Noell S. Oszvald

Quiet Veil by Noell S. Oszvald

J’entends le train fendre la nuit et s’enfuir au loin, je connais fort bien les quatre coins de mon alcôve. La porte est fermée à clef ainsi que toutes les autres portes qu’elles mènent à un couloir où à une cour intérieure.

J’entends les feuilles du peuplier effleurer doucement le cadre de ma fenêtre et se jouer du vent. Je sens mon cœur se chiffonner comme les papiers de mes cahiers. Jeté au fond de moi, il y a ce poids qui me rend coupable de chacun de mes gestes, de toutes les pensées qui ne vont pas vers Dieu et la sérénité. J’ai peur de la nuit lorsqu’elle se met à gronder, à s’inonder de monstres impalpables, à me déshumaniser. La vie éclate à l’extérieur de moi, elle se peuple de mots et de cris qui ne me ressemblent pas. C’est un miroir qui ne me reflète pas. Je ne ressemble pas à ce qu’elle attend de moi. J’ai raté tous mes auto-portraits.

L’ange gardien qui m’accompagne au quotidien ne chante jamais de louanges à la beauté du rêve, à la somptueuse saveur des fleurs qui fleurissent sauvagement dans les prés. Il ne regarde pas la douceur de l’oeil brun ombragé de cils du cheval qui broute, curieux et insouciant. Il n’écoute jamais les mouvements de la tristesse dans mon ventre et dans mon âme. L’ange gardien ne se préoccupe que de mes incompétences et de tout ce qui porte le nom de péché, impureté, désobéissance.

J’attends immobile, esseulée, couchée sur mon lit. J’attends que la nuit passe en ne faisant pas d’autres bruits qui me froissent et me confrontent à ma captivité avec toujours plus de froideur.

La réalité est que je ne sais rien, ne comprends rien, n’arrive à rien, ne désire rien avec avidité et sans pudeur.

J’ai gardé mes douze ans dans mon cœur et demain, c’est décidé, je m’échapperai en sautant par dessus, les barrières, les ponts, les haies et je prendrai le large, je m’envolerai très loin, le plus loin possible de l’impitoyable réalité.

 

 

Consonance

The Vortex by Sub Marine

La mer comme une petite infinité

écume les heures

la seconde lourde comme une larme sonde

jusqu’où tombe la nuit

 ♥

Comme un poissonnier tu jettes sur l’étal

les corps d’argent encore frétillants de vie

des mots

dénudés de sens ils glissent

suffocants jusqu’à la feuille

qui les emballe

l’œil visqueux de la mort me regarde

lorsque tu les places sur la balance

pour en mesurer l’importance

une livre, deux livres

combien de cadavres pour satisfaire les ventres de ces esclaves

de la rime et du savoir ?

 ♥

La mer comme une petite fille supplie sanglote

pour qu’on lui laisse dans le ventre et dans les vagues

tous les langages liés à la mouvance

noués par le hasard à l’évidence

 

·

 vortex
oh!

Mise en abîme

Nicholas Kennedy Sitton

Nicholas Kennedy Sitton

Au fur et à mesure que l’obscurité se retire, mon visage se creuse d’ombres à l’endroit des yeux, des joues,  de la bouche. Je n’ai plus de regard, plus de parole et lorsqu’enfin sort de mon sein ce qu’on pourrait prendre pour un chant, on comprend qu’il ne me reste presque plus rien au dehors de ce corps et de son faible écho.

Je sers de socle à un langage rigide et désarticulé. Mes bras que je prenais pour les ailes agiles de mon imagination sont les moignons maladroits et pourris d’une existence qui n’a pas pu prendre de la force. En pleine dégénérescence, mes mains au lieu de porter des fruits fabuleux, tremblent en exposant les rides et les ravins de mes solitudes. Toute ma stature osseuse est une construction fragile en train de perdre l’équilibre. Elle s’élancerait vers le vide si elle n’était retenue par le point nu et frémissant d’une pupille.

Au fur et à mesure que la lumière progresse, que le jour s’avance la queue entre les jambes, je laisse dans les miroirs l’empreinte presque effacée d’un spectre. Ai-je jamais vraiment été quelqu’un qu’on a aimé ? Autour des souvenirs, rampe un serpent silencieux de gestes et de pensées, une habitude vive de respirer sans plus rien à avoir à espérer.

Trot

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Computer Animation, Graphic Design, Typography
Vyacheslav Novkov

°

Les mots te traversent comme les ruisseaux les forêts

Ils forment des colonies désordonnées de chuchotements

Ils miroitent comme si ils allaient disparaître tous les points du silence

Feuilles aiguilles bourgeons fleurs et fruits

racines et cimes s’abreuvent aux sources secrètes d’une seule lettre

poursuivent les serpents lumineux  décrivent de fulgurantes constellations de sons

Pour former un sens les mots en prennent plusieurs

pour construire une phrase ils se laissent couler par hasard

érodant les roches d’un chemin

polissant le temps

oubliant l’espace un instant

Pour forger un mot tes sens doivent accepter le trot régulier et monocorde d’une signification

une seule que tu serais obligé de choisir

pour être compris

Il n’est rien qui puisse définir le froissement des étoffes limpides

qui envahissent tes vaisseaux à chaque fois que tu poses un pas.

Horizon

Untitled, Artwork by Alex The One

Mon corps docilement déployé comme un pétale se laisse envelopper par les frontières précises de tes deux bras dessinées d’un seul coup de crayon solide tes épaules forment l’unique horizon de la nuit sur ta peau je lie mes milliers de soupirs à tous tes grains de beauté de la fente laissée par ta dague de jade perle le plaisir verse des larmes

 

Apnée

Adam Fuss Untitled, 2010 daguerreotype assemblage 40.8 x 48 x 4.8 cm

Les papillons de mes pensées

ont des ailes de papier conçues pour de petits voyages

ils avancent dans le silence azuré

d’une lettre au cœur d’une autre

ils ne transportent que les poussières colorées de l’existence

sans espacement perdu

ils déplacent peu à peu l’infime matière du souvenir

avant que la vie ne s’en soit complètement évaporée

pourquoi faudrait-il que je prenne la parole

afin de réserver quelques parcelles du temps

à rien 

comme si j’avais à me soucier de camoufler le vide

entre des phrases 

comme si j’avais à épargner mon souffle pour un lendemain absent

Rutilants

Entre deux langues

de terre

un bras de mer

des côtes brulées par le soleil

et des montagnes que le ciel grignote

donnent des prénoms au pays où

parfois se dresse à l’horizon le fantôme

d’une forêt

un attroupement de buissons

une galaxie d’épines simulent l’abondance

l’ombre d’un nuage galope sur les pelages

rutilants des prairies

mes voyages avalent tous les chemins amers

tous les nulle part où jamais personne ne vient

L’oubli

Présents Absents, John Batho

Λ

Un violon recense la lumière qui danse

autour de ma solitude comme autour d’une souffrance ordinaire

sans un grincement cette sourde rivière se soulève et erre

cherchant de l’ombre pour un instant

elle serpente et croit

se reconnaître dans le velours et les volutes de cette fleur noire

au milieu de nulle part

pour un instant il me semble qu’à pas d’épines

ma solitude s’ouvre aux souffles verts

venus de la mer

qu’elle sombre et se dissipe

comme si enfin je pouvais oublier qui je suis