Le miel

Milk and Honey by Matthew Ryan (Ranamok 2007 finalist)

 

L’hiver s’est déposé sur mes paupières comme une vague sur la plage

sa fraîcheur blanche est restée

certaines de mes veines sont devenues bleues

surprises dans leurs voyages voilà qu’elles retrouvent le calme

mon âme est une bulle d’air vif et transparent

capable de se reproduire en un coup de fouet bref et intense

qui laisse des brûlures fantomatiques

il est étrange de pouvoir être un hiver dans l’une de ses alvéoles

d’approuver son silence, d’accepter les départs et de nouer une amitié lactescente avec la patience

je me sens la force de préparer tellement de printemps

tellement de phrases filamenteuses qui s’étendraient sans plus faire de nœuds ni trouver de points

s’attribuant le pouvoir de sceller dans l’oubli

un merveilleux petit morceau de vie.

 

 

Fictif

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Je croyais qu’entre toi et moi

il ne restait pas qu’un espace vide,

que tu voyais que ma main

effleurait tes silences

t’attendait en retrait avec la patience

limpide et solide du cristal.

Les plumes légères de tes ailes

sont devenues des griffes,

elles ne protègent plus

tes sentiments fantomatiques

tu n’as plus de visage,

voilà que je l’efface facilement.

Sont nés de ton labyrinthe de non-dits

des vieilles rancunes,

des espoirs déchus.

Tu n’aimais plus que gouverner

mes heures.

Voyais-tu encore seulement que j’existais

à la manière des anges et que mes plumes

servaient à me décrire en transparence ?

À quelles paroles as-tu prêtées plus d’importance ?

La forme la plus simple d’aimer

est la sincérité.

Alors, je me suis envolée à tout jamais

sans éprouver le moindre regret de m’être gaspillée rien

que pour toi et cette île au trésor qui n’existe pas.

Je croyais vraiment que tu te consacrais à la construire.

Je ne suis plus une colère,

le fantôme qui tremble

de ne pas correspondre aux moules

dans lesquels je ne faisais que fondre

en larmes

comme les déchets d’échecs en échecs

de dépressions en dépressions.

Aujourd’hui

je monte et te démonte.

Je suis désormais si loin de toi

que je ne reviendrai pas.

Il n’y a plus de haies

nerveuses du piaillement

de moineaux qui se disputent

un morceau de faux printemps

ni de passants perdus

qui pourraient me parler

de celui que tu es

vraiment devenu

à côté de quelques cendres

et de ce magma noir qui a

tellement vieilli qu’il est devenu

dur.

T’es-tu seulement aperçu de ce que tu as perdu ?

L’ombre

Chiharu Shiota

La première fois, qu’elle s’est assise près de moi, je n’y ai pas prêté attention. J’ai cru à un nouveau trait de caractère. J’ai pensé que ce coup de crayon supplémentaire au personnage que je jouais me mettrait plus en valeur, révèlerait avec plus de brio celui que je croyais être. J’acquis certitudes et ennuis, de ceux qui vous conscientisent en vous volant l’innocence. Peu à peu, malgré un océan de questions restées sans réponses, je devins un homme adulte. Il devenait inutile d’interroger les nuages, de laisser les élans de mon cœur innocent s’étaler sur mes plages. Mon enfance devenait muette. Sa révolte faible et molle s’écoulait en silence et sans que je veuille m’en apercevoir dans chacune de mes larmes. Parfois, comme pour me rassurer, je jetai un regard au dessus de l’épaule, un regard en retrait. L’ombre était toujours là, plus solide et plus sombre que jamais. Elle semblait ne devoir jamais faiblir. Elle tranchait les blanches vérités, camouflait mes maladresses, maîtrisait l’angoisse. L’ombre grandissait et je ne remarquai pas que moi, je devenais toujours de plus en plus petit. D’ailleurs, mes amis n’étaient-ils pas eux aussi portés par cette ombre. Leurs compliments et les applaudissements n’étaient-ils pas un encouragement à la laisser grandir?

La première fois qu’elle fut assise à ma place, elle ne prêta plus aucune attention à mon âme, à mon désarroi encore si petit. ‘Tais-toi ! Espèce d’abruti ! Pleurer c’est pour les faibles ». Je séchai mes larmes, j’asséchai à grand coup de couteau toutes les effusions des tendres printemps. Un loup jouait désormais mon rôle à ma place. Ce qu’il sortait de mon piano, était-ce encore de la musique ou simplement quelques coups de marteaux supplémentaires sur le monde pour en faire taire les sens et les chemins qui poussent de travers ? L’ombre s’était tissée une toile toujours de plus en plus vaste et sourde. Lorsque mes partitions n’eurent presque plus de voies pour fuir au-delà des balises et que je me retournai, l’ombre avait presque tout rogné, elle avait ligoté mon passé, noyé mes souvenirs, tué mes amis. Seul, autour de moi, un étrange halo de lumière blanche me montrait le chemin de la révolte si longtemps déserté.