L’ombre

Chiharu Shiota

La première fois, qu’elle s’est assise près de moi, je n’y ai pas prêté attention. J’ai cru à un nouveau trait de caractère. J’ai pensé que ce coup de crayon supplémentaire au personnage que je jouais me mettrait plus en valeur, révèlerait avec plus de brio celui que je croyais être. J’acquis certitudes et ennuis, de ceux qui vous conscientisent en vous volant l’innocence. Peu à peu, malgré un océan de questions restées sans réponses, je devins un homme adulte. Il devenait inutile d’interroger les nuages, de laisser les élans de mon cœur innocent s’étaler sur mes plages. Mon enfance devenait muette. Sa révolte faible et molle s’écoulait en silence et sans que je veuille m’en apercevoir dans chacune de mes larmes. Parfois, comme pour me rassurer, je jetai un regard au dessus de l’épaule, un regard en retrait. L’ombre était toujours là, plus solide et plus sombre que jamais. Elle semblait ne devoir jamais faiblir. Elle tranchait les blanches vérités, camouflait mes maladresses, maîtrisait l’angoisse. L’ombre grandissait et je ne remarquai pas que moi, je devenais toujours de plus en plus petit. D’ailleurs, mes amis n’étaient-ils pas eux aussi portés par cette ombre. Leurs compliments et les applaudissements n’étaient-ils pas un encouragement à la laisser grandir?

La première fois qu’elle fut assise à ma place, elle ne prêta plus aucune attention à mon âme, à mon désarroi encore si petit. ‘Tais-toi ! Espèce d’abruti ! Pleurer c’est pour les faibles ». Je séchai mes larmes, j’asséchai à grand coup de couteau toutes les effusions des tendres printemps. Un loup jouait désormais mon rôle à ma place. Ce qu’il sortait de mon piano, était-ce encore de la musique ou simplement quelques coups de marteaux supplémentaires sur le monde pour en faire taire les sens et les chemins qui poussent de travers ? L’ombre s’était tissée une toile toujours de plus en plus vaste et sourde. Lorsque mes partitions n’eurent presque plus de voies pour fuir au-delà des balises et que je me retournai, l’ombre avait presque tout rogné, elle avait ligoté mon passé, noyé mes souvenirs, tué mes amis. Seul, autour de moi, un étrange halo de lumière blanche me montrait le chemin de la révolte si longtemps déserté.

Délire

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Un livre s’ouvre et je découvre brodée de silences, l’âme des phrases. Entre les fils conducteurs de la pensée et ceux de la vie se nouent des alliances nouvelles. Les mots tiennent des promesses, allument les couloirs qu’il me faut traverser, les places où il me faudra rester, les lieux qu’il me faudra transgresser. Suis-je encore le chemin que je m’étais tracé alors que ma volonté est presque toujours sous influence ? Se délaisser au profit de quelques mots pour une image est un tel délice.

D’un versant à l’autre de la réalité, amusées, surgissent les significations. Désuètes, sensiblement parfumées, irradiées, elles m’entraînent à chercher les directions voulues par l’auteur. Je ne peux lire en m’oubliant tout à fait, alors je serpente, je glisse ou me hisse. J’escalade ou je creuse. Je symbolise les avancées commises par l’histoire, je pense. Je m’évade.

Mes souvenirs entrent en scène comme des comédiens, tous sont habillés de vêtements fins dont les couleurs s’altèrent au fur et à mesure des années. Mes souvenirs nourrissent les phrases en dépassant parfois les limites. J’illumine, j’écris ce qui n’a pas été écrit : je me plante entre les lignes, au delà des mots. Je crée des enluminures, du moins, je l’espère.

Dans les nuits dictées par les habitudes de l’intelligence que l’on me suppose et que je n’ai pas, dans les nuits portées par tous les sous-entendus aux quels bien sûr, je n’entends rien, j’impose mes désobéissances comme de petites bulles bleues. Mon aveuglement symptomatique et caverneux m’invite à tisser de nouvelles connexions, à avancer en toute innocence en frôlant l’arrivée.

Je lis de travers, j’écris de travers, je vie à l’envers. Ce que vous prenez pour fantaisie, pour folie et rêveries sont mes réalités. Ce que vous croyez gagner est ce que je perds.

Le temps dans un livre se résume à l’espace qu’on veut lui donner, c’est pour cela que tous se terminent par un point. Il est de ces livres incendiaires, une seule vie ne leur suffit pas, une seule lecture non plus. Il est de ces livres qui me libèrent tout en m’accompagnant, il est de ces livres qui m’invitent à me taire aussi.